Institutrice, je fais grève pour l’avenir de nos enfants

Durée de lecture : 5 minutes

15 mars 2019 / Lucie Auvray

Quel est le sens du métier d’enseignant dans un monde qui hypothèque l’avenir des enfants ? C’est la question posée par l’autrice de cette tribune, elle-même professeure des écoles, qui a décidé de se mettre en grève illimitée.

Lucie Auvray, enseignante depuis 10 ans, actuellement en CM1/CM2 à Granville (Manche).

Lucie Auvray.

Je suis professeur des écoles depuis dix ans, passionnée par ce métier. Aujourd’hui, je me mets en grève car je ne vois plus de sens à mon métier, dans un monde sans avenir. Je me mets en grève pour relayer L’appel des enseignants pour la planète.

Plusieurs collègues m’ont dit : « Mais pourquoi faire grève ? Tu peux faire des actions dans ta classe, pour faire avancer les choses. » Bien sûr que j’ai toujours sensibilisé mes élèves, mais les enjeux actuels sont d’une autre mesure. Nos réactions doivent donc aussi changer de mesure. Il n’est plus temps d’enseigner aux enfants le développement durable, qui, bien qu’obsolète, n’est encore même pas appliqué dans les écoles. Et puis ce n’est normalement pas aux enfants de porter les choix d’une société mature. Nos incohérences sont maintenant tellement flagrantes que ce sont les jeunes, moins « dégénérés » par la société de consommation, qui les dénoncent. Mais c’est à nous, adultes, d’assumer ces choix, sans les remettre sur le dos des générations futures, comme celles d’avant ont pu le faire.

L’école, comme la société, devient un lieu de distorsion des connaissances. Les enseignements qui y sont donnés sont dissonants. On soulève les problèmes en refusant de remettre cause notre société.

Comment tenir une position d’enseignant quand on doit à la fois montrer aux enfants (sans pleurer) que toutes les petites bébêtes sur lesquelles ils adorent faire des exposés sont en voie de disparition, leur expliquer qu’ils ne peuvent pas aller en récré car il y a trop de pollution, et enseigner les progrès de l’industrie ? Que le réchauffement climatique ne leur permettra pas un avenir serein, voire pas d’avenir du tout, et leur vanter les bienfaits économiques du tourisme de masse ? Quand on doit leur présenter le monde « civilisé », colonisateur et destructeur, et leur inculquer les valeurs de respect des autres, de l’environnement ? C’est exactement comme quand, sur nos grands médias, on entend une pub pour le dernier SUV après une alerte sur les taux de particules fines.

L’école et les enseignants ont souvent été les moteurs des (r)évolutions sociales. De par leur position entre la société entière et les institutions, leur mission de transmission de savoirs et de valeurs.

Notre société va mal, et nos enfants aussi. Ils sont de moins en moins en contact avec la nature

Il faut changer de récit, comme le dit Cyril Dion dans son Petit manuel de désobéissance contemporaine. Il faut aider les enfants à développer leur esprit critique dans une autre mesure que ce que nous avons fait jusque maintenant. Mettre en lumière avec eux les récits qui structurent notre société. Leur montrer que l’on peut construire sa vie au lieu de la gagner, que l’autonomie est une des clés de la capacité critique, et la seule solution possible face à un futur incertain.

Il faut réformer en profondeur les programmes. Comme le dit Céline Alvarez dans Les lois naturelles de l’enfant, « un enfant de 7 ans devrait déjà savoir faire pousser des radis, des pommes de terre ou des tomates, les ramasser à maturité, et les préparer ensuite pour les manger ». Cela est d’autant plus nécessaire aujourd’hui que beaucoup d’enfants n’ont plus aucune attache avec le monde rural, ignorent totalement d’où viennent leurs ressources vitales, et que ces ressources risquent bien fortement de leur manquer dans un futur proche.

Comment être enseignante si je suis sûre que j’omets d’enseigner à mes élèves l’essentiel, ce dont ils auront le plus besoin à l’avenir ? Les révolutions que nous allons provoquer doivent inclure un vrai retour à la nature, et donc à l’agriculture, ou plutôt à la permaculture, en tant qu’agriculture d’autosuffisance favorisant la biodiversité. Les programmes scolaires, comme toute la société, en sont à des millénaires, mais c’est la seule issue possible.

Notre société va mal, et nos enfants aussi. Ils sont de moins en moins en contact avec la nature : les trois quarts de nos enfants sortent moins que des détenus en prison, soit moins d’une heure par jour, ainsi que le raconte Pablo Servigne, dans Une autre fin du monde est possible ! Et donc, ils deviennent obèses, myopes, dépressifs, incapables de concentration et de créativité. Nos classes sont de moins en moins « tenables ». Et ceux qui sont épargnés ont du mal à avancer, car il faut gérer ceux qui vont le plus mal et perturbent. Nos élèves sont collés dès le plus jeune âge aux écrans, malgré toutes les recommandations de cette société folle qui les produit — 6,71 h par jour en moyenne pour un garçon de 13 ans —, à tel point que leurs comportements sociaux en sont chamboulés. Ils ne se parlent plus, dorment de moins en moins, n’ont plus envie d’autonomie, sont malheureux et accros.

Et puis, comment se fier à des adultes qui piétinent leur avenir, qui refusent de changer de vie pour leur en laisser une à eux aussi ? Pourquoi les respecter ? Et cependant… toutes les solutions existent et ont été prouvées scientifiquement. Les peuples les souhaitent, mais nos systèmes et nos dirigeants, sous l’illusion d’une fausse démocratie, nous cadenassent et les interdisent. Je réponds donc à l’appel à grève illimitée. L’an 01 est en 2019.



Lire aussi : On arrête tout

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : grève pour le climat le 2 février 2019, à Lausanne (Suisse). Flickr (Gustave Deghilage/CC BY-NC-ND 2.0)
. portrait : © Lucie Auvray

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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