Reportage — Habitat et urbanisme
Isola 2000 : la station de ski emblématique des années 70 à l’épreuve du XXIe siècle
Isola 2000, c'est cette vision d'un complexe d'appartement et d'un centre commercial, directement en bas des pistes. - © Laurent Carré / Reporterre
Isola 2000, c'est cette vision d'un complexe d'appartement et d'un centre commercial, directement en bas des pistes. - © Laurent Carré / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Construite il y a 50 ans, la station de ski Isola 2000 est aujourd’hui une passoire énergétique. Tandis que ces deux époques s’entrechoquent, les habitants se préparent (plus ou moins) pour le futur.
Isola (Alpes-Maritimes), reportage
Quand on monte dans les télécabines d’Isola 2000, le front de neige se dessine. Au creux des montagnes, une barre d’immeuble accroche le regard. Le bâtiment a beau zigzaguer contre la piste, épouser la pente et s’articuler en diagonale, il a peine à faire oublier la rigueur de son profil et la hauteur de ses murs. Sa couleur beige se fond difficilement dans le décor. Cette copropriété a été la première à sortir de terre en 1971, en même temps que la station de ski Isola 2000.
« Édifice remarquable » pour le ministère de la Culture, ce bâtiment est le symbole d’une époque. Massif et compact, il permet de loger un maximum de touristes pour la pratique des sports d’hiver. Peu respectueux du paysage de montagne, gourmand en énergie et tourné vers la glisse, le modèle est-il dépassé ?
Si la barre d’immeuble a l’air si vintage, c’est parce qu’elle est un pur produit du plan-neige, enclenché en 1964 en France. Mireille et Claude s’en souviennent. Ce jeudi de février, ils rentrent d’une matinée sur les pistes. Le couple de retraités skie depuis 40 ans.
« On a sillonné pas mal de stations : Les Orres, Vars, Super Dévoluy, raconte Mireille. On louait des logements dans les barres d’immeuble. Le ski était notre priorité. » Pratique de loger au pied des pistes. Avec du recul, le couple regrette aujourd’hui que le style ne soit pas plus « montagnard » avec moins de « béton ».
À la fin des années 1960, Isola 2000 s’est retrouvé sur la liste des sites de la Commission interministérielle de l’aménagement de la montagne. Sauf qu’Isola 2000 n’existait pas. La station a été créée ex nihilo sur un « site vierge » : le plateau de Chastillon, au-dessus du village du même nom.
« Isola 2000, c’est sorti du néant »
« Isola 2000, c’est sorti du néant. C’est l’archétype de la station créée de toute pièce, se souvient Henry Baraston, président de Vigilance Mercantour et représentant de Mountain Wilderness. J’ai connu le plateau de Chastillon avant. Je suis passé en voiture en 1966. C’était l’été. Il y avait d’immenses alpages, plein de vacheries. Maintenant, ce sont des grands boulevards et des barres de béton. »
L’immeuble et la station ont des destins liés. Ils sont inaugurés en même temps en 1971. Le préfet autorise alors l’implantation de 6 000 lits à 1 h 30 de voiture de Nice. La barre compte 330 logements et trois hôtels. C’est « la création d’ensembles compacts dans lesquels se trouvent rassemblés, comme dans un paquebot de croisière, logements, services et commerces reliés entre eux par une circulation interne de galeries et rues couvertes », analyse l’étude du ministère de la Culture.
S’étendant sur 200 mètres, la barre se divise en réalité en plusieurs petites copropriétés avec chacune le nom d’un mont environnant : la Lombarde, Malinvern, le Pelevos, Mercière… Plus de 50 ans plus tard, la station compte 15 000 lits touristiques. Et 45 pistes, 20 remontées mécaniques et des chalets en pagaille.
À Isola 2000, le départ des télécabines est installé dans la barre d’immeuble. Au-dessus, les étages se superposent. En dessous, une longue galerie marchande serpente entre ses 80 commerces. On peut aller au cinéma ou louer des skis, boire un verre ou acheter du fromage d’alpage, manger des sushis ou laver ses draps.
« Appuyer sur le bouton d’ascenseur et de se retrouver les skis aux pieds »
« La spécificité, c’est d’appuyer sur le bouton d’ascenseur et de se retrouver les skis aux pieds, vante la maire Mylène Agnelli (Les Républicains). Ou d’aller dîner au restaurant sans bonnet et sans gant. » C’est ça l’expérience Isola 2000 : on se déplace au chaud et au sec, qu’il neige ou qu’il vente.
Mais en 2024, l’iconique bâtiment pourrait devenir ringard. Cette barre en front de neige est une passoire thermique. À l’hiver 2023, selon l’entreprise spécialiste en financement de la rénovation thermique Heero, 90 % de ses logements étaient mal isolés, notées G ou F selon le diagnostic de performance énergétique (DPE). Isola 2000 se classait station de ski la plus énergivore de France.
« Presque tout est en G, confirme Kathleen, la responsable de l’agence De Colombe Immobilier. On est à 2 000 mètres. En altitude, il fait froid. Ça baisse automatiquement la note. » Car le DPE est corrélé à la localisation. « Il y a déjà eu 80 % de ces copropriétés rénovées, se défend la maire. Elles ont été rénovées par l’extérieur en réisolant les bardages, en changeant les vitrages. L’aspect écologique est vital maintenant. On est les premiers, élus, habitants ou professionnels, à vouloir défendre l’endroit où on vit. »
Jean est dans son appartement du quatrième étage. Il est encore à l’intérieur et il a déjà le casque sur la tête, les chaussures de ski au pied. Son père a été l’un des premiers acheteurs, en 1972. Ce grand studio de 50 m² baignait dans son jus jusqu’à un dégât des eaux. Il y a deux ans, Jean a « tout refait » : l’isolation intérieure derrière les bardages en bois, le double vitrage du balcon fermé.
Ces travaux sont facultatifs pour louer : les contraintes du DPE ne concernent pas les meublés touristiques. Jean a gardé le chauffage électrique d’appoint pour le confort, il a installé une cheminée à l’éthanol pour la déco. Au mur, une tête de chamois empaillée. Sur l’étagère, les coupes de compétitions de ski de toute la famille. « Le chauffage au sol est collectif, regrette-t-il. Souvent on a trop chaud alors on laisse la fenêtre ouverte. »
Dans le dédale de la galerie, les agences immobilières ne se limitent pas à la location saisonnière. Des appartements sont à vendre dans la barre. « Proche tous commerces et départ skis, studio lumineux, bon état », vante la petite annonce. Ce 28 m² est à vendre pour 138 000 euros. Et son DPE est classé G. Sur une autre pancarte, un « studio très joliment rénové récemment » ne dépasse pas E. Dans les appartements en location, « souvent » la baie vitrée est récente et l’électricité est aux normes.
« On n’est pas inquiets pour l’avenir »
« Il faudrait refaire l’étanchéité par l’extérieur partout », estime Kathleen De Colombe. Avec son mari Bruno, ils sont des historiques. Elle est Belge, lui est Grenoblois. Ils ont débarqué à Isola 2000 en 1976. Ensemble, ils tiennent une agence immobilière dans un minuscule local en triangle au bout de la galerie.
Eux aussi détenaient un appartement dans les étages. Aujourd’hui, ils habitent en chalet. Ils vendent entre 10 et 15 appartements par an dans l’immeuble du front de neige. Les affaires se portent très bien. « On n’est pas inquiets pour l’avenir, affirme le couple. Il va faire tellement chaud que les gens monteront à la montagne. L’été, il y a de plus en plus de monde. » Les stations misent sur une fréquentation quatre saisons. Kathleen et Bruno reviennent de Chambéry. Ils ont participé à un salon professionnel qui a changé de nom : Grand Ski est devenu Destination Montagnes.
Comme partout, il y a moins de neige à Isola 2000. Même si sa situation, en altitude et sur un versant nord, protège la station d’un manque d’enneigement. D’ailleurs, ce jeudi après-midi, Mireille et Claude ont prévu des jeux de société plutôt que des dérapages sur les pistes.
« Le modèle évolue forcément, confirme Mylène Agnelli, également vice-présidente de l’Association nationale des maires des stations de montagne. Les stations de très basse altitude avaient déjà initié cette reconversion depuis longtemps. Il faut accompagner, diversifier, réfléchir. Il y a des solutions. La montagne est malade. Quand un homme est malade, on le soigne. »
Alors Isola 2000 se dotera d’une luge sur rail utilisable été comme hiver. Une salle de sport et un mur d’escalade sont en projet. L’offre d’hébergement continue de s’étendre : deux hôtels 4 étoiles et un grand chalet divisé en appartements sont prévus. « C’est l’obsession de la montée en gamme, s’inquiète Henry Baraston. La clientèle aisée internationale arrive en avion à l’aéroport de Nice. Il y a quelques années, à Isola 2000, une compagnie privée proposait le tour des sommets en hélicoptère, en bordure du cœur du parc national. »
Une pétition avait été lancée et les baptêmes de l’air stoppés. « Isola 2000 avait un projet de deuxième retenue collinaire. Il a été annulé, rappelle-t-il. C’est un signe positif. » La neige est l’or blanc d’Isola 2000. « Le ski n’est pas fini, rassure la maire. À Isola, on a la chance d’être en altitude. Le front de neige est à 2 000 mètres. » Si la neige est au rendez-vous, la station devrait clôturer sa saison 2024 en avril. À l’inauguration de la barre d’immeuble, un article de presse promettait qu’on pouvait skier « de la mi-novembre à la mi-mai ».
Notre reportage en images :