« J’ai peur que ma maison s’écroule » : Nakintu, 80 ans, vivra à 4 mètres du pipeline de Total
- © Gaspard Njock / Reporterre
- © Gaspard Njock / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Dans le district de Lwengo, au centre de l’Ouganda, une femme âgée de plus de 80 ans dénonce le passage du futur pipeline sur sa parcelle. Sa maison, où elle vit avec six de ses petits-enfants, n’a pas encore été compensée.
Vous lisez l’enquête « Eacop : emprise Total, résistances locales ».
C’est l’un des projets d’extraction d’énergie fossile les plus titanesques en cours de réalisation, loin de nos regards, et qui nous concerne pourtant toutes et tous : Tilenga-Eacop, de plus de 1 400 km à travers l’Ouganda et la Tanzanie. Un oléoduc chauffé battant tous les records, dans le but d’exporter du pétrole ougandais vers le monde entier : pour nos voitures, nos avions, notre plastique, nos cosmétiques. Reporterre vous emmène tout au long du tracé, à la rencontre des habitants et des paysages bouleversés.
District de Lwengo (Ouganda), reportage
Les plantations d’arbres à café recouvrent de toute leur densité les collines du centre de l’Ouganda. À première vue, rien ne pourrait venir troubler les villageois du district de Lwengo. Pourtant, les habitants savent déjà que le pipeline Eacop traversera bientôt leurs parcelles : de discrètes pierres de démarcation en dessinent le tracé au milieu de la végétation.
À mieux y regarder, donc, les signes sont partout. Là, en bord de route d’un village dans les hauteurs, une mosquée va être détruite et déjà a été compensée financièrement. Un peu plus loin, c’est au milieu de splendides caféiers vieux de 20 ou 30 ans d’une agricultrice âgée que le tracé est dessiné. L’œuvre de toute une vie. Cachée sous ces nobles arbres, une pierre tombale, simple et grise. Bien souvent, ici, les habitants enterrent leurs proches sur leurs parcelles. Pour qu’ils puissent reposer sur les terres où ils ont vécu.
Dans le village de Ndagwe, une étroite piste de terre brune révèle la maison de Nakintu, cachée dans les hauteurs des caféiers. Cette femme âgée de 86 ou 87 ans, née dans les années 1940, aux yeux vifs et si clairs qu’on les dirait transparents, vit ici avec ses petits-enfants et l’un de ses fils, Katoogo Kassimu. Elle cherche un temps dans sa mémoire : « Je vis ici depuis 1968. »
Il y a six mois de cela, « on nous a ordonnés de couper les arbres », désigne-t-elle : des souches s’alignent à côté de sa maison. Et pour cause : en y regardant de plus près, on distingue l’une de ces fameuses pierres de marquage. Celle-ci indique le tracé du futur pipeline Eacop. En recherchant les autres marquages sur sa parcelle, on comprend que le corridor du pipeline va dessiner un arc-de-cercle autour de son habitation. Le virage passe à moins de 4 mètres de celle-ci.
« J’ai peur que ma maison s’écroule »
« J’ai peur pour ma vie, peur que ma maison s’écroule », explique Nakintu. Le morceau de sa terre cultivée se trouvant sur le corridor est compensée. La perte des caféiers va être dédommagée. Cependant, alors que sa maison est accolée à ces plantes et que le corridor du pipeline décrit ce virage à moins de 4 mètres d’elle, aucune compensation ni reconstruction de son habitat ne lui ont été proposé. Seulement une garantie que les dégâts éventuels du chantier seraient pris en charge.
« Je suis prête à bouger, dit-elle, je veux juste qu’ils m’aident à reconstruire une maison là-bas, de l’autre côté de ma parcelle, qui ne soit pas collée au tracé. »
Les personnes affectées par le projet peuvent soit recevoir des compensations financières, soit être relogées dans des nouveaux habitats. « Cela leur coûterait au maximum 6 à 8 millions de shillings ougandais (2 000 euros) de lui refaire une maison, ce n’est pas cher pour eux », estime le fils de Nakatu écoutant la conversation. C’est lui qui est enregistré comme personne affectée et destinataire de la compensation pour les futures terres perdues. En attendant, « on est effrayés par cette situation », confie-t-il.
La vieille femme retire ses sandales pour aller chercher dans sa maison un tapis, qu’elle étale au sol pour s’asseoir. Elle s’entoure d’un châle doré, qui fait ressortir l’éclat de ses yeux. L’air sage, à ses côtés, son petit-fils Mukisa Junior nous aide à traduire, avec son parfait anglais appris à l’école. En ce dimanche de Pâques, le garçon de 13 ans porte un chapelet autour du cou. Sa petite sœur est collée à ses jambes. Il nous glisse : « Je pense que ça va poser beaucoup de problèmes, que ça va détruire la maison. »
D’un geste poli, il nous invite à entrer pour visiter la maison. « Ici, c’est la salle où l’on s’assoit », présente-t-il. Deux nattes sont posées sur la terre battue. À gauche, deux minuscules chambres, dont l’une est réservée à sa grand-mère. L’intérieur ne fait pas plus de 6 m². Six des petits-enfants de Nakintu vivent avec elle entre ces quatre murs. « J’ai douze petits-enfants. Ces six-là vivent avec moi dans la maison, car ils n’ont plus leurs parents. Ils sont orphelins », nous confie Nakintu. D’où la double importance de pouvoir vivre là sereinement.
« Je vous en prie, aidez-la à trouver une place plus sûre pour vivre »
Dans un courrier datant du 18 mars 2025 adressé au manager général d’Eacop à Kampala, le fils de Nakintu décrit : « Ma mère vit dans la peur, écrit-il. Elle dort à peine, elle est sans cesse stressée au sujet de la sécurité de sa maison […] Je vous en prie, aidez-la à trouver une place plus sûre pour vivre. » Deux précédents courriers, que Reporterre a également consultés, avaient été envoyés dès août puis novembre 2023 au même interlocuteur, signé de Nakintu elle-même.
TotalEnergies reste impassible. La multinationale estime que la maison de Nakintu est « située en dehors du périmètre directement impacté par le tracé du projet — elle est située à plus de 22 mètres ». La pierre de démarcation du corridor se situe pourtant bel et bien à peine plus de 3 mètres de chez elle. Ces 22 mètres sont-ils donc calculés par rapport à la ligne du milieu du corridor (large d’une trentaine de mètres) ?
La compagnie ne nous a pas, pour l’heure, précisé ses modalités de calculs, mais assure que d’après leur dernier recensement, en mars 2025, sur les 19 262 foyers que l’entreprise estime être touchés en Tanzanie et en Ouganda, 99,6 % des accords de compensation ont été signés et payés.
Dans l’ouest du pays, là où le chantier Tilenga est déjà bien avancé, 42 personnes affectées qui avaient refusé de signer l’accord de compensation ont fait l’objet d’une attaque en justice par le gouvernement ougandais, recense TotalEnergies dans son dernier communiqué d’avril sur le sujet.
« Plusieurs réunions ont été organisées pour parvenir à un accord. Face à l’impasse résultant des refus, l’affaire a été portée devant les tribunaux par le gouvernement ougandais », retrace l’entreprise dans ce communiqué. L’audience s’est tenue le 8 décembre 2023 à Hoima. La justice a tranché en faveur du gouvernement.
L’avocat Dickens Kamugisha, rencontré à Kampala, accompagne un certain nombre de personnes affectées refusant de signer l’accord de compensation sur le district de Masaka, accolé à celui de Lwengo. Il déplore le fait que « l’État poursuit sa propre population, juste pour spolier leurs terres au bénéfice de Total ».
Le projet Tilenga-Eacop est sous étroite surveillance du gouvernement ougandais. « Dès l’instant où vous êtes arrivés, vous pouvez être sûrs que le chairman [dirigeant de la localité] en a été informé, nous confie un membre d’une communauté affectée. Il va tout de suite appeler les autorités pour les prévenir de votre présence. Vous pouvez être certains qu’après votre passage, leurs représentants vont venir voir chacune des femmes et chacun des hommes que vous avez interviewés. Ils vont leur demander quelles questions vous avez posées, qu’est-ce qui vous a été répondu. »
Si là où le chantier n’a pas démarré, la circulation est libre, certaines zones du projet sont très sensibles. Pour rencontrer les habitants affectés par le projet Tilenga-Eacop et approcher les infrastructures pétrolières de Buliisa, nous avons tourné en voiture avec un lanceur d’alerte toujours sur ses gardes, fait venir des villageois dans une ville voisine plus sûre pour pouvoir leur parler en toute sécurité. Le reste du temps, nous avons utilisé autant que possible des messageries chiffrées et rencontré des étudiants en résistance dans la confidentialité d’un jardin d’hôtel, plutôt que dans leur propre université.
Cette série de reportages a été réalisée avec le soutien financier de la bourse "Brouillon d’un rêve" de la Scam.
- Éléphants en fuite, habitants en danger : l’envers du pipeline de Total en Ouganda
- Eacop : Total expulse des Ougandais... vers des zones inondables
- « J’ai peur que ma maison s’écroule » : Nakintu, 80 ans, vivra à 4 mètres du pipeline de Total
- Le pipeline de Total menace le plus grand lac d’eau douce d’Afrique
- Menaces, arrestations... Le quotidien des étudiants ougandais opposés à Total