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ReportageMonde

Le pipeline de Total menace le plus grand lac d’eau douce d’Afrique

Du bassin du lac Victoria, plus grand lac d’eau douce d’Afrique, dépendent près de 40 millions de personnes.

L’oléoduc de TotalEnergies va même traverser l’immense lac Victoria, et ses précieuses zones humides. Au détriment de la qualité de l’eau ? La menace, réelle, semble encore lointaine pour les pêcheurs que nous avons rencontrés.

Vous lisez l’enquête « Eacop : emprise Total, résistances locales ».

C’est l’un des projets d’extraction d’énergie fossile les plus titanesques en cours de réalisation, loin de nos regards, et qui nous concerne pourtant toutes et tous : Tilenga-Eacop, de plus de 1 400 km à travers l’Ouganda et la Tanzanie. Un oléoduc chauffé battant tous les records, dans le but d’exporter du pétrole ougandais vers le monde entier : pour nos voitures, nos avions, notre plastique, nos cosmétiques. Reporterre vous emmène tout au long du tracé, à la rencontre des habitants et des paysages bouleversés.



Rakai et de Kyotera (Ouganda), reportage

Des martins-pêcheurs volettent un mètre au-dessus de milliers de minuscules poissons argentés en train de sécher sur de larges filets de pêches, étendus sur la berge. Dans le village de pêcheurs de Kyabasimba, l’atmosphère est paisible sous la chaleur de midi. Les bateaux s’alignent en bordure du lac Victoria, arrimés en arc-de-cercle, sur l’étroit banc de sable de la baie. Les pêcheurs sont revenus de leur nuit passée sur le lac. Tous profitent d’une pause avant de préparer à nouveau leurs embarcations.

« Parfois, on reste trois nuits sur le lac. On emmène des planches de bois que l’on pose en fond de cale pour s’allonger dessus », raconte Henry, un adolescent rôdé au travail de la pêche. Il est l’un des 300 habitants vivant ici. En face de son village, on distingue un îlot émergeant du lac bleu. La silhouette semble veiller sur la baie. « C’est l’île aux serpents ! Il faut une heure de bateau pour s’y rendre », désigne Henry. Une île sacrée selon les croyances locales. Une multitude d’espèces de serpents y côtoie une poignée d’habitants, vivant en autarcie de la pêche.

© Gaspard Njock / Reporterre

Du bassin du lac Victoria, plus grand lac d’eau douce d’Afrique, dépendent près de 40 millions de personnes comme Henry. Or, le futur pipeline Eacop le parcourra sur plus de 400 kilomètres. Le cabinet E-Tech, spécialisé dans les effets environnementaux des industries extractives, a produit une analyse de l’étude d’impact du projet et affirme que « des fuites de pétrole vont avoir lieu au long de la durée de vie du projet » — comme cela s’est produit pour tout projet de ce type.

Un risque de fuites ?

« Sans intervention, une défaillance de l’oléoduc pourrait mener des composants dissous du pétrole à impacter la qualité des eaux souterraines, et la potabilité de ces dernières, dans un rayon de 200 m à 1,1 km au-delà de la zone de la fuite du pétrole », calcule l’étude d’impact de TotalEnergies réalisée pour la portion en Tanzanie. Or, le pipeline franchit de nombreux affluents du lac Victoria. « Il y a donc un vrai risque qu’en cas de défaillance de l’Eacop, l’eau du lac Victoria soit polluée », concluent les Amis de la Terre dans leur rapport « Eacop — La voie du désastre », paru en 2022.

En attendant, Henry, vend ses poissons pêchés dans ce lac à des intermédiaires présents dans le village, pour qu’ils finissent sur les étals des marchés alentour. Markson est l’un de ces intermédiaires. « Avant, j’étais dans le commerce du café, mais la crise du Covid-19 a fait s’écrouler mon activité », dit ce jeune homme à l’allure énergique, polo jaune et montre au poignet. « Alors, je suis venu m’installer ici avec mon frère. Tous les deux, on veut essayer de monter notre business dans le poisson », raconte-t-il en se faufilant dans les dédales entre les maisons en tôle, sous les linges suspendus.

L’odeur du poisson en train de frire s’engouffre partout. Au loin, un haut-parleur diffuse aux habitants les informations locales.

« J’ai entendu dire qu’il y avait des travaux »

Sur l’un des bancs de sable, une vingtaine de personnes tirent d’un même mouvement de bras un immense filet immergé. Deux hommes sont à l’eau, alors qu’une grande perche du Nil vient de remonter à la surface. L’activité, ici, ne s’arrête jamais. Et les mêmes gestes se répètent : sous les yeux des autres jeunes du village, Geofrey se saisit d’un grand couteau, pose un poisson tout juste sorti du lac sur une pierre puis gratte ses écailles à coups secs, encore et encore.

Le tracé prévoit son passage à une dizaine de kilomètres de là

Avec quelques autres jeunes, Henry, Markson et Geofrey sont les seuls habitants à parler anglais dans le village. La plupart d’entre eux rêvent d’un avenir à Kampala, la capitale. Les réseaux sociaux les connectent à ce qu’il se passe ailleurs. Pour l’heure, la pêche rythme leur quotidien, occupe leur esprit.

Le pipeline de TotalEnergies, qui va faire traverser du pétrole sur plus de 1 400 km entre l’Ouganda et la Tanzanie pour l’exporter ? « J’ai entendu dire qu’il y avait des travaux, là-bas, dans un village de l’autre côté », balaie vaguement de la main Chafri, un autre jeune, avant de faire la démonstration de ses talents de nageur en plongeant pour récupérer un gros poisson, au nez et à la barbe d’une embarcation qui l’avait repéré.

Geofrey écaille et vide le poisson qui vient d’être pêché. © Gaspard Njock / Reporterre

L’oléoduc sera pourtant bientôt une réalité toute proche de ces jeunes pêcheurs de Kyabasimba. Le tracé prévoit son passage à une dizaine de kilomètres de là. Celui-ci traversera les cours d’eau et zones humides du district de Kyotera, dans le bassin du lac Victoria. Pour l’heure, le chantier n’a pas démarré.

Ses signes annonciateurs sont partout : des habitations coupées en deux par une nouvelle route ; des panneaux d’information affichant un bandeau « East african crude oil pipeline » (Eacop) avec un numéro vert ; des personnes déplacées toujours en litige quant au montant de la compensation proposée. 723 personnes affectées par Eacop sont enregistrées par les autorités à Sango Bay, dans le district de Kyotera, là où se trouve ce village de pêcheurs : certaines sont encore en attente de compensation.

« J’ai entendu dire qu’il y avait des travaux »

Les habitants de ce district dépendent fortement de la rivière Bukoola et de la zone humide qui lui est associée, Bukoola-Kibale. Celle-ci serpente à perte de vue, jusqu’à se jeter dans le lac Victoria. « C’est la rivière principale : ici, tout le monde en bénéficie pour la pêche ou pour aller y chercher de l’eau », décrit John [1], un habitant de Kyotera travaillant avec Afiego (Africa Institute for Energy Governance), une ONG environnementale ougandaise sous pression du pouvoir.

Comme pour confirmer ses dires, deux femmes émergent des roseaux pour se pencher vers le cours d’eau et remplir leurs bidons. Eacop va la traverser, en passant en-dessous. « Il y a un risque que le pétrole se mélange à l’eau, en cas d’accident ou de fuite », craint John. En plus de ces risques de fuite de pétrole, un rapport des Amis de la Terre États-Unis interpelle aussi sur les procédures de nettoyage de l’oléoduc « qui génèrent des déchets dangereux contenant notamment du benzène ».

Les zones humides recouvrent 13 % de la surface du pays

Un expert des zones humides, travaillant pour les autorités donc tenant à rester anonyme, nuance ces craintes. « Nous avons émis des recommandations à TotalEnergies sur la façon de traverser les cours d’eau et les zones humides. Jusqu’ici, ce qui est fait au niveau du chantier comme du design de l’oléoduc respecte nos recommandations. L’impact sera là, bien sûr. Mais l’idée est de nous assurer, en tant qu’experts, qu’il sera minimal. »

L’expert reste vigilant à ce que cette ligne de conduite demeure jusqu’à la fin. « C’est tout un système : si vous affectez l’une de ces rivières et de ces zones humides, vous affectez une large partie de l’Ouganda », tranche-t-il.

De fait, les zones humides recouvrent pas moins de 13 % de la surface du pays. Avec de nombreuses interconnexions via les cours d’eau. Or ces espaces sont précieux : ils garantissent un accès à l’eau aux citoyens, tout en abritant une biodiversité extraordinaire.

Du bassin du lac Victoria, plus grand lac d’eau douce d’Afrique, dépendent près de 40 millions de personnes. © Gaspard Njock / Reporterre

La zone humide Bukoola-Kibale, dans ce district de Kyotera, est particulièrement précieuse : il suffit de traverser ses marais à perte de vue pour le comprendre. Des kilomètres et des kilomètres de marécages, forêts luxuriantes et étendues de papyrus. Cinq grues royales, rejointes par une sixième qui atterrit avec grâce, y cherchent leur nourriture du jour. Cet oiseau blanc majestueux est l’emblème du drapeau de l’Ouganda. Il est aussi inscrit depuis 2012 sur la liste des espèces en danger de l’Union internationale pour la conservation de la nature.

La rivière Bukoola bientôt traversée par Eacop est clé pour la préservation de cette zone humide reconnue « site Ramsar », une classification des zones humides d’importance internationale. Des mammifères menacés comme des éléphants, le singe colobe noir et blanc ou encore une sous-espèce de singe bleu y subsistent, cite un rapport d’Afiego paru en 2024.

Des mammifères menacés

L’Ouganda compte dix autres sites Ramsar, s’étalant sur 350 000 hectares. En plus de celui de Bukoola-Kibale, un second sera traversé par l’oléoduc. Au total, le pipeline de TotalEnergies va traverser 158 zones humides en Ouganda, décompte Afiego. Dont 17 se déversent dans le lac Victoria. En parallèle, Eacop, avec son autre facette Tilenga — le forage d’environ 400 puits — va pomper d’énormes quantités d’eau : le projet nécessite plus de 160 millions de mètres cubes d’eau pour ses phases de construction, de suivi et de fonctionnement, estiment Les Amis de la Terre.

Dans son plan d’évaluation des conséquences de son projet, TotalEnergies reconnaît que le tracé du pipeline passe par « quatre rivières permanentes et les zones humides qui leur sont associées », constituant des « habitats aquatiques clés » : des zones sont reconnues comme « très sensibles ». L’entreprise liste quelques mesures pour minimiser les effets du chantier. Entre autres, « la construction pendant la période sèche, les contournements par pompage pour maintenir l’écoulement de l’eau et la protection de la végétation riveraine ».

Des grues royales, symbole du drapeau ougandais et espèce protégée, se nourrissent dans les zones humides du bassin Victoria. © Gaspard Njock / Reporterre

Le gouvernement de Yoweri Museveni, au pouvoir depuis 1986, a donné le feu vert à ce projet tout en affichant depuis des décennies une politique volontariste de protection de ces zones humides. Une loi spécifique aux zones humides est même en cours de construction, pour répondre notamment au danger de l’étalement urbain.

« Aujourd’hui, sur les 13 % de surface de zones humides, seulement 8 à 9 % sont intactes : le reste est dégradé », explique l’expert. « Nous avons un défi de restauration des zones humides. » Entre volonté de protection et risques causés par l’oléoduc, difficile de dessiner un avenir clair à ces zones humides.

Le projet Tilenga-Eacop est sous étroite surveillance du gouvernement ougandais. « Dès l’instant où vous êtes arrivés, vous pouvez être sûrs que le chairman [dirigeant de la localité] en a été informé, nous confie un membre d’une communauté affectée. Il va tout de suite appeler les autorités pour les prévenir de votre présence. Vous pouvez être certains qu’après votre passage, leurs représentants vont venir voir chacune des femmes et chacun des hommes que vous avez interviewés. Ils vont leur demander quelles questions vous avez posées, qu’est-ce qui vous a été répondu. »

Si là où le chantier n’a pas démarré, la circulation est libre, certaines zones du projet sont très sensibles. Pour rencontrer les habitants affectés par le projet Tilenga-Eacop et approcher les infrastructures pétrolières de Buliisa, nous avons tourné en voiture avec un lanceur d’alerte toujours sur ses gardes, fait venir des villageois dans une ville voisine plus sûre pour pouvoir leur parler en toute sécurité. Le reste du temps, nous avons utilisé autant que possible des messageries chiffrées et rencontré des étudiants en résistance dans la confidentialité d’un jardin d’hôtel, plutôt que dans leur propre université.

Cette série de reportages a été réalisée avec le soutien financier de la bourse « Brouillon d’un rêve » de la Scam.

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