J’ai testé le « grand débat national » en ligne, et je reste perplexe

14 mars 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Le « grand débat national » lancé par Emmanuel Macron pour répondre au mouvement des Gilets jaunes se termine en fin de semaine. Notre journaliste s’est prêtée à l’exercice de la participation en ligne, qui l’a laissée sceptique.

À moins d’être parti en tour du monde sans téléphone ces derniers mois, vous n’avez pas pu passer à côté : le « grand débat national » occupe les émissions radio, les chaînes télé, les colonnes des journaux. Et à Reporterre ? Euh… pas grand-chose. Lors du lancement du débat le 15 janvier dans l’Eure, nous avions alerté sur la prise d’un arrêté préfectoral interdisant toutes manifestations dans la commune où se rendait le chef de l’État. Fin février, nous avons assisté à une réunion organisée à Louviers par le conseil citoyen de la ville : un rendez-vous manqué avec les habitants des quartiers populaires. Pas vraiment enthousiasmant ! Et à l’approche de la fin de cette grand-messe, vendredi 15 mars, nous nous sommes à nouveau penchés, mi-blasés mi-curieux, sur ce drôle de débat.

À la rédac, on ne savait pas trop par quel bout aborder cette grande consultation. Je m’y suis donc collée, et j’ai testé la plate-forme en ligne. J’ai d’abord tapoté l’adresse du site du « grand débat » sur mon clavier. Bonne élève, j’ai téléchargé la « fiche pédagogique » sur la transition écologique. Après un laïus sur le changement climatique, je suis enfin tombée sur le vif du sujet : « Le grand débat national doit servir à mieux identifier les besoins et les attentes d’accompagnement des Français concernant l’isolation de leur logement, leur chauffage et leurs déplacements afin d’identifier les meilleures réponses locales ou nationales. » Mouais… est-ce ainsi que l’on compte réduire drastiquement nos émissions de gaz à effet de serre et enrayer la chute de la biodiversité ? Réfrénant un « Ctrl + Q » de déception irrépressible, j’ai poursuivi ma navigation.

« Le gouvernement utilise des outils de démocratie participative afin de légitimer son programme et de reprendre la main sur l’agenda politique et médiatique » 

Après avoir entré mon adresse électronique, j’ai répondu au QCM en ligne sur la transition écologique. Arrivée au thème « à quoi les recettes liées aux taxes sur le diesel et l’essence doivent-elles avant tout servir ? », à laquelle je pouvais, au choix, répondre « à baisser d’autres impôts par exemple l’impôt sur le revenu », « à financer des investissements en faveur du climat » ou « à financer des aides pour accompagner les Français dans la transition écologique », je me suis sentie envahie d’une lassitude. Quelle drôle de manière de résumer la fiscalité écologique ! J’ai alors décroché mon téléphone, et appelé Jean-Michel Fourniau, sociologue et membre de l’Observatoire des débats. « La plate-forme a été essentiellement conçue comme une consultation, où chaque individu peut donner son avis, m’a-t-il expliqué. Mais, un débat ne se résume pas à une série de questions, il faut un échange, des arguments et des contre-arguments. » À le croire, le « grand débat » tiendrait plus du sondage que l’exercice démocratique.

J’ai malgré tout persévéré. Mais la dernière interrogation du questionnaire m’a achevée : « Que faudrait-il faire pour protéger la biodiversité et le climat tout en maintenant des activités agricoles et industrielles compétitives par rapport à leurs concurrents étrangers, notamment européens ? » Après avoir relu trois fois l’énoncé, je me suis à nouveau retranchée vers le joker « expert ». Lionel Cordier, chercheur en sciences politiques à l’université Lumière Lyon 2 et à l’université d’Islande, a éclairé ma lanterne embrumée : « Le gouvernement utilise des outils de démocratie participative afin de légitimer son programme et de reprendre la main sur un agenda politique et médiatique qui lui avait échappé avec le mouvement des Gilets jaunes, m’a-t-il précisé. Il est à la manœuvre, à la fois juge et partie, avec un cadre idéologique bien précis, quoique pas clairement assumé. » Pour lui, ce genre de dispositif, avec des questions fermées et des réponses cadrées, permet de « justifier le pouvoir » : « Il rend la population muette et lui substitue une parole maîtrisée. »

Déçue par le questionnaire à choix multiples, j’ai opté pour les propositions en ligne. Chaque participant peut contribuer, en répondant là aussi à des questions précises, mais sans réponse induite. Le 11 mars, 87.991 personnes avaient ainsi publié leurs solutions à la crise écologique. « Une participation faible, m’a par ailleurs fait remarqué M. Fourniau. Lors du débat sur l’école en 2003, il y avait eu plus d’un million de participants ; au regard des enjeux, la mobilisation citoyenne n’a pas été à la hauteur. »

Pour mes deux « experts en participation », la raison de cet engouement très relatif est à chercher dès les origines de ce grand débat. Pour M. Fourniau, « le gouvernement n’a pris aucun engagement sur la manière dont il comptait tenir compte des demandes et des propositions ». Idem du côté de M. Cordier : « Les résultats de ce débat n’ont aucune valeur obligatoire ni contraignante pour l’exécutif », a-t-il dit. Sur le site du « grand débat », il est indiqué que « le gouvernement s’est engagé à prendre en compte tous les avis et propositions exprimés dans le respect de la méthode et des règles du débat, selon les principes de transparence, de pluralisme et d’inclusion, de neutralité, d’égalité, de respect de la parole de chacun ».

« Prendre en compte », mais sans engagement sur la manière de le faire. Ce qui revient à ne pas s’engager. Et ce non-engagement vide de sa substance la plupart des propositions, pourtant précises, documentées, ambitieuses pour la transition écologique. « Taxer les plus gros pollueurs », « impulser une nouvelle économie agricole », « arrêter les pesticides », « taxer le kérosène », « développer le ferroutage », « rendre la consigne obligatoire sur tous les emballages », « rendre les transports en commun gratuits », « mettre des panneaux solaires sur tous les bâtiments publics », « réduire la TVA sur les produits bio ». Parmi les cent dernières contributions que j’ai parcourues, les idées fusent, et pourraient bien, si elles étaient mises en place, amorcer effectivement une transition écologique profonde.

« Il faut préparer nos concitoyens à ce que les propositions à la sortie ne soient pas les réponses à toutes les remontées des débats » 

Mais personne ne sait à ce jour ce que fera le gouvernement de cette masse d’informations. Avant tout, il faudra rendre ces dizaines de milliers de contributions exploitables. Le gouvernement a chargé de la synthèse l’institut de sondage OpinionWay. Pour traiter les réponses aux questionnaires ouverts, OpinionWay travaille avec l’entreprise Qwam et son logiciel d’analyse textuelle. L’outil examine l’intégralité des verbatim, identifie les éléments significatifs et les regroupe. Le logiciel, qui repose sur un dictionnaire de notions couplé à une intelligence artificielle, est capable de regrouper deux phrases différentes ayant le même sens, comme « augmentation des prix à la pompe » et « hausse des carburants ». À la fin, comme pour les questions fermées, ce travail permettra à OpinionWay de sortir des statistiques pour les mots-clés qui auront émergé des contributions. Un travail titanesque au vu du délai imparti — quelques semaines — et des données à traiter. Sans oublier les « cahiers de doléance » et les comptes-rendus de réunions locales.

« Lors de la réforme constitutionnelle en Islande, des citoyens tirés au sort avaient réalisé un remue-méninges autour des valeurs de la Constitution, m’a raconté à ce propos Lionel Cordier, qui a effectué son terrain de thèse sur l’île. Il en est ressorti un nuage de mots, dont l’Assemblée constituante s’est finalement très peu servie, car cette modélisation est assez inexploitable. Nous ne disposons pas des outils permettant de rendre une photo lisible et fidèle de l’état de l’opinion. »

Et, de toute façon, mardi 5 février, lors d’une réunion du groupe La République en marche (LREM) à l’Assemblée nationale, le Premier ministre, Édouard Philippe, avait déclaré que « le risque déceptif [était] important ». Et le chef du gouvernement de donner cette consigne : « Il faut préparer nos concitoyens à ce que les propositions à la sortie ne soient pas les réponses à toutes les remontées des débats. » De quoi motiver les Françaises et les Français à participer !

Résultat de ma course, je me sens (un poil) sceptique. Et la prophétie de M. Cordier n’a pas rehaussé mon enthousiasme : « Quand les outils de démocratie participative sont utilisés sans que les décideurs ne soient contraints par le droit à prendre en compte les résultats, cela produit souvent l’effet inverse de celui recherché, aggravant la crise de confiance dans les institutions et augmentant à long terme la conflictualité. » Je me raccroche donc à la lueur d’espoir brandie par M. Fourniau : « Au moins, le débat et le mouvement social auront créé des dynamiques locales et de politisation, m’a-t-il dit. À propos de la transition écologique aussi, il y a cette idée que ça ne peut pas se faire sans nous, avec une réappropriation de ces questions. »


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Lire aussi : Amers, déçus, enthousiastes... vos avis sur le « grand débat national »

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photo : © Marion Esnault/Reporterre

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