« J’ai voulu témoigner des valeurs du monde paysan »

3 février 2016 / Entretien avec César Acevedo, réalisateur de La Terre et l’ombre



Avec La Terre et l’Ombre, le réalisateur colombien César Acevedo peint le drame quotidien des ouvriers des plantations de canne à sucre, détruits par cette monoculture industrielle qui les fait également vivre. Sombre, mais puissant.

La Terre et l’Ombre, du cinéaste colombien César Acevedo, sort en salle mercredi 3 février. C’est un film sombre mais puissant, primé au festival de Cannes 2015 (Caméra d’Or). Il traite de l’attachement à la famille et à la terre, de la mémoire et de l’identité d’un peuple à travers un drame qui se joue dans un microcosme : une masure, des champs de canne à sucre impressionnants, un arbre gigantesque et un ciel d’où pleuvent des cendres au point d’empoisonner la vie. Le film illustre la puissance de destruction d’une monoculture industrielle. La mise en scène, l’atmosphère parfois oppressante, le rythme lent dicté par l’état émotionnel des personnages et par l’évolution de leurs sentiments caractérisent ce film tourné en Colombie, où il a totalisé 53.000 entrées. Un succès au regard du marché dominé par la production nord-américaine. Lors de son passage à Paris, nous avons interrogé le jeune réalisateur.

Reporterre – Que racontez-vous dans « La Terre et l’Ombre » ?
César Acevedo – C’est l’histoire d’Alfonso, un vieux paysan colombien qui revient au pays après une longue absence pour se porter au chevet de son fils malade. Il retrouve sa maison mais ne reconnaît plus rien. La monoculture de la canne à sucre a tout bouleversé. Les fermes voisines ont disparu. Il va chercher à sauver sa famille, son fils, sa femme, sa belle-fille et son petit fils et à recréer des liens. Ce film montre combien il est difficile de conserver les liens avec ceux que l’on aime. J’ai voulu témoigner des valeurs du monde paysan, de leur attachement à la terre et de leur résistance.

L’univers de la canne à sucre vous est-il familier ?
Je n’ai pas grandi au milieu des champs, contrairement à mes protagonistes, mais je suis originaire de la vallée du Cauca, en Colombie, dont l’économie dépend principalement de l’industrie sucrière. Enfant, je voyageais beaucoup avec mon père dans la région. Il me racontait les champs et arbres fruitiers d’avant, parlait des oiseaux qui avaient disparu. Mais moi, ce que je voyais dans le paysage, c’était la canne, partout. J’ai hérité de ce sentiment de perte par rapport aux lieux. La canne à sucre fait partie de ma vie et de mon paysage émotionnel, que j’ai voulu transcrire dans le film. Je voulais insister aussi sur l’aspect social de ces cultures. La destruction du tissu agricole a été légitimée par l’État, les usines à sucre... tout le monde y a un peu participé. Je voulais laver mon regard sur le sujet et montrer la mort à travers le feu, les cendres qui empoisonnent l’air.

Brûler les champs de canne à sucre, comme vous le filmez, est-ce une réalité ?
Oui, c’est réel. La plante libère des peluches irritantes pour les yeux et ses feuilles sont blessantes. C’est plus facile, plus rapide pour les coupeurs et plus rentable pour les propriétaires de récolter la canne une fois ses feuilles coupantes calcinées. Même si cela génère une pollution terrible. Les machines n’ont pas encore remplacé les ouvriers parce que leur usage rend les sols trop arides et personne n’a encore trouvé d’alternative mais, lorsque ce sera le cas, un autre drame social est à prévoir.

Comment avez vous procédé pour le tournage ?
Comme nous n’avons pas obtenu d’autorisation de propriétaire de plantation pour filmer, nous avons dû chercher un terrain. Nous voulions un grand arbre entouré de champs de canne. On en a trouvé un, qu’on a loué et sur lequel on a dû reconstruire une maison traditionnelle d’agriculteur, parce que la plupart ont été rasées pour développer la culture de la canne.

Dans votre film, seules deux actrices sont professionnelles, pourquoi ce choix ?
En effet, aucun des hommes n’avaient déjà joué et les coupeurs de canne sont incarnés par de véritables ouvriers. Vu l’importante charge émotionnelle portée par les personnages, j’ai d’abord pensé travailler avec des professionnels. Mais après le casting, je me suis rendu compte que ce n’était pas possible, parce que je recherchais une vérité des corps, des ouvriers, de gens qui vivent de la terre et pour lesquels elle est une réalité quotidienne. On a alors changé d’optique et cherché de vrais coupeurs de canne que nous avons préparés pendant six semaines pour travailler sur les émotions en utilisant une méthode fondée sur l’éveil de la mémoire des acteurs. Pendant le tournage, nous ne montrions pas les scènes à l’avance. On ne répétait pas avant les prises. On a plutôt cherché à créer des liens affectifs entre des personnages qui ne se connaissaient pas.

Comment avez-vous recruté les ouvriers ?
Passer par les propriétaires terriens n’était pas possible. Nous nous sommes adressés aux syndicats. Par leur intermédiaire, nous arrivions à trouver une heure, ici ou là. Les chefs de plantation n’étaient pas coopératifs. On travaillait au jour le jour et dans l’incertitude. Ce qui m’attriste profondément, c’est que, pour ces ouvriers agricoles, la seule possibilité de survivre est de travailler avec ce qui les rend malade. Et même malades, ils doivent continuer. Depuis l’esclavage, il y a peu de changement ! Nous n’avons même pas eu l’autorisation de leur présenter le film achevé ! L’asservissement va jusque-là.

- Propos recueillis par Pascale Solana


- La Terre et l’Ombre de César Acevedo, avec Haimer Leal, Hilda Ruiz, Marleyda Soto, José Felipe Cárdenas, Edison Raigosa. 2015. Colombie, France, Pays-Bas, Chili, Brésil.




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Lire aussi : En Ethiopie, les plantations de canne à sucre menacent les tribus de l’Omo

Source : Pascale Solana pour Reporterre

Photos : Extraits du film.

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