Jacqueline Lorthiois, urbaniste en lutte contre le béton, est décédée
Jacqueline Lorthiois dénonçant le Grand Paris Express sur le plateau de Public Sénat, en 2019. - Capture d'écran/YouTube/Public Sénat
Jacqueline Lorthiois dénonçant le Grand Paris Express sur le plateau de Public Sénat, en 2019. - Capture d'écran/YouTube/Public Sénat
Durée de lecture : 4 minutes
Experte des grands projets d’aménagement, Jacqueline Lorthiois est décédée le 31 décembre 2024, à 78 ans. Grand Paris Express, EuropaCity... Elle fut de toutes les luttes contre l’urbanisation des terres.
Une audace militante, un souci de la précision, un goût pour la statistique et une pugnacité sans pareille. Jacqueline Lorthiois, « une grande voix française de la contre-expertise de grands projets d’aménagement » selon Mediapart, est décédée le 31 décembre 2024, à 78 ans, à la suite de complications de santé.
Grand Paris Express, ligne 17, EuropaCity, aéroport de Roissy... Son combat contre ce qu’elle appelait les « grands projets nuisibles et imposés » (GPNI) aura marqué l’histoire de la lutte écologiste en France. Géographe urbaniste et socioéconomiste, Jacqueline Lorthiois travaillait à proposer une alternative à la vision dominante de l’aménagement. Ses proches décrivent une femme ayant lutté avec le même aplomb contre l’expansion tentaculaire de l’agglomération francilienne que contre sa scoliose, qui l’enfermait dans un corps étriqué.
Tous relèvent la singularité de son expertise. Cette spécialiste de l’aménagement, chevalière de la Légion d’honneur, se démarquait par sa méthodologie scientifique. Exigeante et pointilleuse. Friande des bases de données, méfiante des chiffres publicitaires des constructeurs, elle épluchait et comparait quantité de dossiers de l’Insee. « Ses démonstrations étaient inattendues, mais toujours édifiantes ! » confie son collègue urbaniste Albert Amar avec une once de nostalgie et beaucoup d’admiration.
« Son travail dérangeait »
Jacqueline Lorthiois n’a cessé de défendre un urbanisme mettant à côté de la dimension économique, à parts égales, une dimension sociale et écologique. Penser à la manière Lorthiois, c’est estimer qu’un projet d’aménagement n’a de légitimité que s’il est « utile et adapté aux besoins des populations locales ». Néologiste dans l’âme, la spécialiste dirigeait son combat contre le « dysménagement du territoire » : coûteux en argent public, bétonné, non concerté et porteur d’inégalités.
« Une chose est sûre, son travail dérangeait », dit l’enseignante d’écologie urbaine et camarade de lutte Alice Le Roy, qui la qualifie de « Cassandre ou lanceuse d’alerte des conséquences de l’urbanisation contemporaine ».
Sur l’étagère de ses victoires militantes, l’abandon de la construction du complexe commercial et de loisirs EuropaCity, il y a six ans. « Jacqueline nous a aidés à argumenter contre les fausses promesses d’EuropaCity, notamment sur l’emploi », salue, ému, Bernard Loup, président et cofondateur avec elle du Collectif pour le triangle de Gonesse dans le Val-d’Oise. En parallèle, Jacqueline Lorthiois a cofondé plusieurs alternatives comme le Mouvement des habitats groupés autogérés ou la coopérative Réseau de l’économie alternative et solidaire (Reas).
Malgré ses problèmes de santé, Jacqueline se disait une spécialiste de terrain. Elle revendiquait une expertise appuyée sur les habitants : elle calculait le temps des trajets, identifiait les professions locales, pour comprendre « la galère » du quotidien.
Les bons mots sur les mauvais maux
Elle avait aussi l’art des formules incisives : elle parlait de « transporter des banquettes vides » pour les lignes peu fréquentées ou encore de « moutons à cinq pattes » pour évoquer le fantasme de la main-d’œuvre idéale. Loin de la figure austère du spécialiste, « elle mêlait l’expertise très rigoureuse à une forme de fantaisie dans le langage », se souvient Alice Le Roy. Une manière pédagogue de rendre son travail accessible à tous.
Sa personnalité mêlait une « certaine verve et un sens de l’humour affuté », s’accordent ses proches. Elle signait ses courriels par « Amitiés militantes ». « Un meeting avec Jacqueline se finissait toujours par des chants collectifs », raconte l’enseignante, soucieuse du vide que son absence laissera dans leur lutte.
« Si mon corps est scaphandre,
ma tête est papillon »
L’optimisme débordant et l’imagination dont elle faisait preuve dans son travail et son activisme étaient aussi une manière de prendre le dessus sur son lourd handicap et ses détresses respiratoires. Inventive, elle trouvait des stratagèmes pour se soulager, comme donner des noms à ses vertèbres et leur écrire des lettres pour leur demander du répit. « On ne se rendait pas compte de sa difficulté à se mouvoir, comme si elle l’oubliait. Elle avait une telle énergie ! » dit Albert Amar, admiratif.
« Au lieu de penser à elle, elle se dévouait à ses combats », confie son ami Bernard Loup, la voix tremblante, reconnaissant. Elle disait : « Si mon corps est scaphandre, ma tête est papillon. »