Je t’aide, tu m’aides, on rénove nos maisons

30 octobre 2015 / Lorène Lavocat et Isabelle Rimbert (Reporterre)



En Normandie, le programme Enerterre associe les habitants à la rénovation de leur maison en mettant à l’honneur la terre crue, aux atouts autant écologiques que patrimoniaux. Destiné aux ménages précarisés, ce dispositif se glisse dans un Système d’échange local, où le don contre don est la règle.

- Neuilly-la-Forêt (Calvados), reportage

Des croûtes de terre accrochées à son pull en laine, les yeux pétillants derrière ses lunettes, Claudine n’en revient toujours pas : « Je ne reconnais plus ma maison ! » Depuis trois jours, son foyer a des allures de fourmilière. Truelles en main, une petite équipe nettoie, enduit, taloche, lisse. Les murs arborent désormais une belle couleur brune.

Pourtant, il y a quelques semaines à peine, le logis avait des allures de camping. Quand Claudine et Jean-Pierre arrivent à Neuilly-la-Forêt, en 2009, la vieille maison en terre crue mérite quelques coups de pinceau... et de marteau. « Nous pensions avoir le temps de faire des travaux, mais les ennuis se sont enchaînés », raconte-t-elle. Problèmes de santé, chômage, feux de cheminée. Le couple peine à joindre les deux bouts, renonce au chantier et s’enlise dans l’inconfort. Jusqu’à ce que Claudine entende parler d’Enerterre, un programme mis en place par le Parc naturel régional du Cotentin qui permet de rénover les maisons à moindre coût en impliquant les habitants. Pour elle, ce sera « la bouffée d’oxygène ».

Maçonne en écoconstruction

« C’est ce qu’on appelle l’autoréhabilitation partagée, explique Laurent Bouyer, coordinateur du dispositif, lancé il y a trois ans. On réhabilite soi-même sa maison, accompagné d’un spécialiste et avec l’aide d’autres personnes bénévoles, sous forme de chantier participatif. » Ce jour-là, chez Claudine et Jean-Pierre, ils sont six à donner un coup de main. Tandis que la maîtresse de logis cuisine une échine de porc fumée, son fils encourage les travailleurs avec un morceau de cornemuse. « Ce sont les chantiers que je préfère », sourit Sarah Martin, l’une des deux professionnelles encadrantes. Rémunérée, elle intervient ici comme chef des travaux et formatrice. « Ici, on échange, on rit, et on transmet nos savoir-faire. »

Sarah se présente comme maçonne en écoconstruction. Paille, chaux, chanvre, terre crue. « Nous utilisons des matériaux locaux, recyclables et sains », explique-t-elle, en appliquant une couche d’enduit sur une paroi. Aussitôt, un lombric pointe sa tête hors de la masse terreuse. « C’est une matière vivante, qui assainit l’air et absorbe l’humidité. » D’après l’Agence de l’environnement et de l’énergie (Ademe), « la qualité de l’air intérieur est souvent moins bonne qu’à l’extérieur ». En cause : le manque d’aération, l’utilisation de peintures et de produits contenants des composés volatiles dangereux ou l’humidité ambiante.

Le dispositif Enerterre met donc à l’honneur la terre crue pour ses atouts écologiques autant que patrimoniaux. « La bâtisse traditionnelle cotentinaise est en bauge, c’est-à-dire un mélange de terre, de fibres et d’eau, explique Laurent Huet, élu d’une commune du Parc. Malheureusement, une grande partie de ces maisons est aujourd’hui recouverte de ciment, et les savoir-faire se sont perdus. » L’opération vise donc aussi à valoriser le patrimoine. À Saint-Germain-sur-Sèves, Valérie élève avec son mari un troupeau de vaches laitières. L’imposante ferme, vieille de plusieurs siècles, a déjà fait l’objet de plusieurs chantiers participatifs. « Avec les travaux, c’est comme si on s’inscrivait à notre tour dans cette longue histoire, on apporte notre couche de terre à l’édifice », observe l’éleveuse.

Accusations de concurrence déloyale

Des travaux que ni elle, avec ses quatre enfants et ses emprunts, ni Claudine, avec son salaire à temps partiel, n’auraient pu réaliser seules. « Ceux qui passent par l’autoréhabilitation partagée font souvent plus de 80 % d’économies », souligne Laurent Bouyer. En plus des aides pour les plus démunis, c’est surtout le recours à des bénévoles qui permet de diminuer le prix des chantiers.

Joues rosies par le grand air et sourire jusqu’aux oreilles, Mouna, éleveuse de chevaux, se rappelle sa rencontre avec Laurent Bouyer. « Il m’a dit : “Tu as une maison en terre et tu es pauvre, on peut sans doute faire quelque chose ensemble !” » Deux chantiers estivaux d’une semaine transforment bientôt sa maison froide et humide en un lieu accueillant. Coût estimé : 28.000 €. Mouna n’aura pourtant à débourser que 500 € pour les matériaux, ainsi que la nourriture pour la quinzaine de participants, qui ont effectué l’équivalent de 1.100 heures de maçonnerie.

Du travail au noir ? « Il s’agit d’une logique de don contre don, explique Laurent Bouyer. Chaque bénéficiaire qui reçoit un coup de main doit ensuite aider à son tour. » Claudine a ainsi participé à une quinzaine de chantiers avant d’accueillir des maçons bénévoles chez elle. Le tout se concrétise sous la forme d’un Système d’échange local (SEL), qui permet à chacun d’échanger des services ou des biens sans utiliser d’argent. Heure de main d’œuvre, repas, prêt de matériel, don de sable ou de terre. Même ceux qui ne peuvent pas mettre la main à la pelle y trouvent leur compte.

Pour autant, les membres d’Enerterre peinent à recruter des foyers. Depuis 2012, une petite trentaine de chantiers ont été réalisés. « Les gens ont du mal à se lancer, analyse Laurent Bouyer. Ils pensent que c’est trop cher, trop compliqué ou que ce sera mal fait. » Autre problème : le dispositif, censé toucher les personnes les plus précaires, ne parvient pas toujours à atteindre sa cible. « Il ne s’agit pas pour nous d’intervenir chez des gens qui pourraient payer des artisans », rappelle-t-il, conscient des accusations de concurrence déloyale lancées par certains professionnels du bâtiment.

Une épaisse couche de ballots de paille et de chanvre

Car Enerterre s’est construit comme une réponse à l’épineuse question de la précarité énergétique. « L’idée, c’était de créer un outil pour toucher les laissés-pour-compte des programmes de rénovation de l’habitat, raconte Denis Letan, chargé de mission Énergie-climat pour le Parc. Mais dans les faits, il y a peu de chantiers où l’on constate de réelles économies d’énergie. » En cause : les travaux à engager sont souvent trop importants et inabordables.

Pour Laurent Bouyer, « il est plus efficace d’améliorer le confort thermique en travaillant sur le taux d’humidité ou de petits travaux d’isolation par exemple ». Enduire les murs avec de la terre permet ainsi de diminuer la sensation de froid. Chez Valérie, le sol du grenier est désormais recouvert d’une épaisse couche de ballots de paille et de chanvre. Résultat : « Dans le lit, nous sommes passés de trois à deux couvertures, c’est beaucoup plus agréable ! »

Améliorer le confort, mais surtout la qualité de vie. « On est pas plus riche, mais on a avancé, assure Mouna. Avant, c’était juste un endroit où dormir, mais depuis les travaux, c’est devenu notre maison, on se sent chez nous. »

La rumeur des bavardages couvre le bruit des truelles

Depuis le dernier chantier, en 2014, l’énergique éleveuse de chevaux déborde de projets. Table d’hôte, exposition d’œuvres d’art, elle veut désormais ouvrir grand sa porte et partager. « J’aime rencontrer des gens, c’est sans doute pour ça que j’ai adoré les chantiers participatifs. » Des journées de travail où la rumeur des bavardages couvre le bruit des truelles. Chez Claudine et Jean-Pierre, les rires résonnent dans les pièces encore vides de meubles. Sarah, Anne, Olivier, Thibaud, David et Louise font une pause autour d’une torgoule, un riz-au-lait normand. « On apprend plein de choses, sur l’écoconstruction bien sûr, mais aussi sur le jardinage ou la cuisine », s’amuse Claudine.

Pour Laurent Huet, la dimension de « cohésion sociale » est essentielle : « Nous sommes dans une zone rurale, où les gens peuvent se sentir très isolés, explique l’élu. Grâce aux chantiers, des voisins se rencontrent et deviennent amis. » Un dispositif innovant qui pourrait pourtant disparaître, faute de financements. « Nous avons reçu des subventions pour mener le projet jusqu’à la fin de l’année, souligne Laurent Bouyer, Mais à ce jour, aucun collectivité ne veut reprendre le flambeau. »

Les chantiers s’arrêteront peut-être l’an prochain, mais les amitiés comme les maisons ont maintenant des fondations solides. Jeanne touchait le fond avant de croiser la route d’Enerterre. Aujourd’hui, elle invite tous les coconstructeurs à son mariage... une fête qui aura lieu dans sa petite maison, nouvellement enduite de terre et de chaux.


Télécharger le reportage

- Télécharger ici :

PDF - 1.4 Mo




Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Pourquoi faut-il former les professionnels du bâtiment à l’éco-construction ?

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Isabelle Rimbert/Reporterre.
. Le chantier de rénovation de la maison de Claudine et Jean-Pierre.

Maquette : Léonore Schneiter.

Cet article est le 3e volet de notre série Alternatives citoyennes, qui est un projet soutenu par la Fondation de France. Le deuxième volet peut se lire ici : À Saillans, les habitants réinventent la démocratie



Documents disponibles

  Sans titre
DOSSIER    Habitat

26 septembre 2016
Voici pourquoi le « beau » pain n’est pas forcément « bon »
Tribune
27 septembre 2016
Allo, Vinci-AGO ? Le promoteur de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ne répond pas
Reportage
24 septembre 2016
Sous les mers, la cacophonie humaine assomme les cétacés
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Dans les mêmes dossiers       Habitat





Du même auteur       Lorène Lavocat et Isabelle Rimbert (Reporterre)