Jeunes militants écologistes, ils cherchent un sens à leur avenir

Durée de lecture : 8 minutes

14 avril 2020 / Garance Diaconu (Reporterre)



Certains sont encore au lycée, d’autres bien avancés dans leurs études supérieures. Ces jeunes militantes et militants écologistes luttent pour le climat à Alternatiba ou Youth for Climate et recherchent dans leurs études et futurs métiers un moyen pour servir leur combat.

Ils ont décidé d’accorder leurs études et leurs futurs métiers aux valeurs qui les animent. Marie, Erwan, Marin, Ivy, Tim, Sandy ou Émilie, toutes et tous sont engagés dans des mouvements militants écologistes. Impossible pour ces jeunes militants de choisir une profession qui ne leur semble pas utile dans la lutte. Quitte à traverser des moments de doutes, voire à se réorienter. « À la base, j’adore voyager, mon empreinte carbone est énorme », dit à Reporterre Marie, 17 ans, membre de Youth for Climate Paris, un mouvement de jeunes militants écologistes. « Je me voyais grande avocate dans un cabinet parisien, vivre dans un immense duplex et partir en voyage partout. J’ai un peu changé d’avis. » La jeune étudiante en licence de droit lâche un petit rire. Désormais, c’est à l’Union européenne ou à l’ONU qu’elle souhaite travailler. Son objectif est d’être au cœur des négociations internationales sur le climat.

Marie a le regard franc et le sourire facile. Elle est encore lycéenne lorsqu’elle s’engage à Youth for Climate. En mars 2019, une première marche mondiale pour le climat est organisée. En parallèle, la Suédoise Greta Thunberg entame la première grève pour le climat à 16 ans. « Quand j’ai vu ce qu’il se passait à Paris, en Suède, je me suis dit qu’il y avait peut-être moyen de faire quelque chose. Avec un ami de ma classe, on s’est dit qu’on devait agir et pas juste rester manger bio chez nous. La première réunion c’était le 27 février. Le 15 mars on a organisé notre première marche, j’étais à Laval à l’époque. On a dû réunir 2.000 personnes », se rappelle-t-elle. Elle habite maintenant à Paris pour ses études et participe à l’organisation nationale de Youth for Climate. « Parfois ça me pèse, j’aimerais juste être quelqu’un de normal et ne pas être appelée par des journalistes, faire des plateaux télé. On a 17 ans, on n’est pas censé faire ça. Il y a des gens qui sont rémunérés et élus pour ça », dit-elle.

Marche pour le climat à Marseille en octobre 2019.

« On observe des formes d’appétences pour certains secteurs, comme les énergies renouvelables, l’agriculture durable »

« J’ai commencé par faire des études de commerce international, parce qu’on nous disait que cette filière débouchait sur du travail. J’y suis restée trois ans avant de me rendre compte que ça ne collait pas à mes valeurs écologiques », dit Sandy, militante à Alternatiba. Elle décide de se réorienter en communication pour travailler avec des associations. Tim, 21 ans, étudiant à Sciences-Po Paris, veut devenir avocat pour l’environnement. Déçu par le manque d’engagement de son école, il a commencé cette année une licence d’anthropologie à la faculté de Nanterre. « À Sciences-Po, on nous apprend plus à être des gestionnaires, à entretenir les problèmes plutôt qu’à trouver des alternatives. » Si la marginalité l’attire, son envie de changer la société la supplante. Bien que toutes et tous dénoncent le système capitaliste, aucun n’envisage un changement de vie radical.

Yann Le Lann, sociologue et fondateur du collectif de recherche Quantité Critique a étudié les profils des participants aux marches pour le climat. « Quand on leur demande de nommer le problème central, ce qui revient en premier c’est le mot “capitalisme” », relève-t-il. Pourtant, aucun de ces jeunes militants ne cherche à se détacher du monde du travail actuel. « On observe des formes d’appétences pour certains secteurs, comme les énergies renouvelables, l’agriculture durable. Ce sont des secteurs vers lesquels les nouveaux entrants avec une conscience écologique auront tendance à se diriger. »

Vers quelles écoles se tourner ? Pour répondre à cette demande, des parcours destinés à former aux métiers de la transition écologique se créent. Erwan, 21 ans, suit l’une de ces formations. Présentée comme « l’unique école post-bac entièrement dédiée à l’écologie, la solidarité et la citoyenneté », Sup’écolidaire a ouvert ses portes à Lyon en septembre 2017. Après deux ans de prépa et un an de licence en économie, il a en effet décidé de se réorienter. Son engagement aux côtés d’Alternatiba à Lyon le conforte dans son choix. « On avait des cours de macro-économie et on a vu par des formules économiques quatre systèmes de croissance, sans jamais parler de décroissance. Je ne me voyais pas continuer à l’université, à ingurgiter tout le diktat de l’économie capitaliste. » Il souhaite défendre ses valeurs en portant le plaidoyer d’associations ou d’organisations non gouvernementales écologistes.

Conjuguer vie étudiante et vie militante

Pour ces jeunes militants, il est question de choisir un métier « utile ». Source de de remise en question et de réflexion sur leur avenir, leur engagement occupe une place importante dans leur vie — il s’agit alors d’arriver à conjuguer étude et militantisme. Ivy est une militante active dans l’organisation de Youth for Climate. Le 23 juillet 2019, elle s’est exprimée à l’Assemblée nationale aux côtés de Greta Thunberg. En parallèle, elle étudie le théâtre et le cinéma pour devenir actrice. « De septembre à décembre, c’était plus dur, j’étais beaucoup dans mes études. J’ai des répétitions jusqu’à pas d’heures et jamais de week-end », dit-elle. « Mais j’ai besoin d’être active au sein de Youth for Climate. Si je ne fais rien, je me sens coupable. Je suis tout le temps en train de dire “j’en peux plus, j’ai besoin d’une pause.” Au final, je n’en prends jamais. »

Le 23 juillet 2019, Ivy s’est exprimée à l’Assemblée nationale aux côtés de Greta Thunberg.

« Faire avancer la cause » est le leitmotiv de ces jeunes militants. Cette cause, ils s’en sont emparés d’une manière très rapide. Parmi les personnes interviewées pour cet article, aucune n’avait de passé militant ou associatif. « Leurs trajectoires militantes ne se construisent pas sur un temps long. Là ce sont des entrées brutales et très rapides dans une certaine lecture idéologique du monde », relève Nadia Garnoussi, sociologue spécialisée dans la santé mentale. « Or il peut y avoir un effet de désenchantement, parce qu’être militant, c’est encaisser beaucoup d’échecs. Ça demande de la patience et de la résistance. »

Parfois le décalage entre eux et leurs camarades est si présent qu’il devient compliqué de s’intégrer. « J’ai peu d’amis en dehors des sphères militantes », remarque Marin, lycéen en première. « J’ai l’impression que les gens de ma classe ne réfléchissent pas. Cette année, je ne suis pas très bien intégré. » Même constat pour Émilie, étudiante en deuxième année de sciences et vie de la terre. Parmi ses camarades, peu s’informent sur la question du changement climatique. « Au début je le vivais mal, je pensais qu’ils avaient au moins des opinions arrêtées. Leur seule réponse à l’effondrement est “on sera déjà mort”. » Pendant ses cours, le réchauffement climatique et la montée des eaux sont abordés, mais pas un seul ne parle de l’effondrement de la biodiversité. Pourtant, cette pensée occupe les esprits des jeunes militants. Si elle les pousse à agir, elle peut aussi nourrir des incertitudes.

Ne pas pouvoir vivre en cohérence avec ses valeurs peut vite devenir source de culpabilité

Une question revient sans cesse « Ce que je fais sert-il à quelque chose ? » Cette pression les pousse à repenser leurs gestes quotidiens et les modalités d’action choisies par leur mouvement. Tous doutent de l’efficacité des marches, certains s’interrogent sur les limites de la non-violence. Au sein des mobilisations, le sociologue Yann Le Lann observe deux pôles parmi les profils des militants. Le premier prône les actions individuelles, le second des actions plus radicales. « Ce qui est étonnant, c’est que le premier pôle est celui qui est le moins engagé dans les actions au quotidien et leurs pratiques de consommateur », observe-t-il. « Inversement ceux qui n’y croient pas, les plus radicaux, sont ceux qui sont le plus engagés. »

Pour les plus radicaux, l’action individuelle — manger bio par exemple — est avant tout une manière d’affirmer son éthique.

Réduire voire arrêter sa consommation de viande, préférer le vélo, acheter des produits issus de l’agriculture biologique… Les plus radicaux ne voient aucune valeur stratégique pour la lutte dans ces gestes. Pour eux, c’est davantage une manière d’affirmer son éthique. Pourtant ces modes de vie sont loin d’être accessibles à tous. « Je peux faire du zéro déchet que pour l’hygiène, parce que ça coûte moins cher. Pour l’alimentation c’est plus problématique. Chez moi on achète le premier prix, on n’a pas les moyens d’acheter bio », dit Émilie. Ne pas pouvoir vivre en cohérence avec ses valeurs peut vite devenir source de culpabilité. « Il faudrait une redéfinition de l’écologie. Actuellement, elle est surtout accessible aux classes moyennes », conclut-elle.





Lire aussi : Qui manifeste pour le climat ? Des sociologues répondent

Source :

Photos :
. Ivy-Fleur Boileau à l’Assemblée Nationale le 23 juillet 2019. Capture d’écran d’une vidéo de LCP.
. Marché bio. © Nicolas DUPREY/ CD 78
. Marseille, octobre 2019. © Marion Esnault / Reporterre

THEMATIQUE    Climat Luttes
9 juillet 2020
À Bure, les contrôles d’identité systématiques jugés illégaux
Info
9 juillet 2020
L’étau du tout-numérique se resserre, luttons contre la 5G
Tribune
9 juillet 2020
Briser l’omerta : des journalistes bretons s’unissent face aux pressions de l’agro-industrie
Info


Sur les mêmes thèmes       Climat Luttes





Du même auteur       Garance Diaconu (Reporterre)