123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageNucléaire

Intrusion dans une centrale nucléaire : EDF réclame 1 million d’euros à Greenpeace

Le 31 mars 2022, des militants de Greenpeace s'étaient introduits sur le site de l'EPR de Flamanville.

Quinze militants de Greenpeace sont jugés pour s’être introduits sur le chantier de l’EPR de Flamanville, il y a 2 ans. Ils dénonçaient « une relance du nucléaire décidée unilatéralement ». Verdict le 14 mai.

Cherbourg, envoyée spéciale

Après le passage de la tempête Pierrick, Cherbourg s’est réveillée sous les rafales de vent et des températures dignes d’un hiver sans fin. Cette météo capricieuse n’a pas empêché une quarantaine de personnes de se rassembler, sous la pluie, mardi 9 avril, devant le palais de justice. Elles sont venues en soutien aux quinze militants de Greenpeace, jugés pour intrusion sur le site de l’EPR de Flamanville. EDF estime le préjudice subi à 1 million d’euros, et réclame autant de dommages et intérêts.

Le 31 mars 2022, à dix jours du premier tour de l’élection présidentielle, sept militants — dont le directeur de la branche française de l’ONG, Jean-François Julliard — s’étaient introduits sur le site nucléaire tandis que huit autres en bloquaient l’accès, entravant les allées et venues d’une partie des 4 000 travailleurs durant sept heures. Hautement symbolique, ce lieu abrite deux réacteurs en fonctionnement mais surtout le chantier de l’EPR, fameux pour ses douze années de retard et son budget d’environ 16 milliards d’euros. À l’époque, la guerre en Ukraine venait d’éclater, la centrale de Zaporijia était aux mains des Russes et le 10 février, à Belfort, le candidat-président Macron venait de livrer un discours sans équivoque pour relancer le nucléaire. Pour les activistes de l’ONG, le contexte était propice pour médiatiser le dossier atomique, interpeller les autres candidats et provoquer un débat.

« Coût faramineux » et « déni de démocratie »

Maraîchère, étudiante en droit, ingénieur, graphiste… Les onze prévenus présents sont passés à la barre pour dénoncer, tour à tour, le « fiasco » du chantier, les « coûts faramineux » des prochains réacteurs ainsi que le « déni de démocratie » constitué à leurs yeux par l’annonce du candidat-président de relancer la filière. « Encore à ce jour, il n’y a eu aucun débat au sein du Parlement sur ce sujet, Macron décide seul », a relevé un prévenu. Un autre rappelle l’immense gabegie du modèle atomique français. « Les prochains EPR2 vont gréver la dette de l’État : ils sont 4, 5 voire 6 fois plus cher que les énergies renouvelables » pointe Olivier, qui développe un projet d’énergie citoyenne dans le Parc naturel régional du Morvan. « J’assume mon geste bien que m’agripper au sommet d’un tripode pour bloquer un site nucléaire ne soit pas ma passion. »

Les intrusions sur les sites nucléaires ne font plus rire EDF. « Le tour de France continue », s’est désolé Thibaut de Montbrial, l’avocat d’EDF, filant la métaphore cycliste. Après plusieurs procès pour des faits similaires (sur les sites de Cattenom, Cruas, Tricastin), l’étape cherbourgeoise doit être « difficile », vue comme un « col hors catégorie ». « Tant qu’il n’y aura pas de dissuasion, il y aura des infractions. Il faut que ça s’arrête, la seule façon est de taper au portefeuille de l’association. » Pour lui, l’ONG participe suffisamment au débat public pour ne pas avoir recours à la désobéissance civile. « Greenpeace France est un acteur majeur et légitime dans le débat écologique, elle nourrit des travaux parlementaires, produit des rapports... » a-t-il martelé. Par ce type d’action, « Greenpeace porte une atteinte insupportable à la crédibilité d’EDF. C’est inconscient, irresponsable, dangereux. Ça peut laisser croire que c’est facile de rentrer dans une centrale ».

EDF demande 500 000 euros pour préjudice moral, 432 000 euros de préjudice matériel et 30 000 euros de frais d’avocats.

Volonté de « museler » Greenpeace

De son côté, l’avocate de Greenpeace, Marie Dosé, plaide la relaxe des activistes et de l’ONG au nom de la liberté d’expression et de réunion. Elle dénonce une audience « déconnectée de la réalité ». Car pour une fois, l’ONG ne souhaitait pas dénoncer d’éventuelles failles de sécurité. « Le but de cette intrusion et de ce blocage symbolique n’a jamais été d’approcher les réacteurs mais d’alerter sur le projet de relance du nucléaire décidé unilatéralement par Emmanuel Macron. Compte tenu de cela, le mode opératoire est parfaitement proportionné. » L’avocate dénonce une volonté de « museler » l’ONG en rappelant qu’EDF porte elle-même atteinte à sa réputation en accumulant les ratés sur l’EPR.

Le procureur de la république, Pierre-Yves Marot, a requis 800 euros d’amende et deux ans d’interdiction de pénétrer sur le territoire de Flamanville pour les sept militants introduits sur le site du réacteur, 500 euros d’amende et un an d’interdiction sur le même site pour les huit autres qui ont empêché l’accès au chantier. Pour l’association en tant que telle, le procureur réclame 30 000 euros d’amende et l’affichage de sa condamnation durant un mois. Verdict le 14 mai.

legende