L’Allemagne livre ses terres agricoles aux spéculateurs

21 juillet 2017 / Violette Bonnebas (Reporterre)



Héritées de la collectivisation, les fermes de l’ex-Allemagne de l’Est disparaissent du giron de l’État, qui les vend à des entreprises dont le but est essentiellement spéculatif. Et qui stimulent une agriculture industrielle.

  • Berlin (Allemagne), correspondance

À 28 ans, Vivian Böllersen est une jeune agricultrice bio comblée. La Berlinoise réalise son rêve : relancer en Allemagne la culture de la noix, largement abandonnée au XXe siècle. « Nous avons planté 170 noyers de trente variétés différentes, explique-t-elle en bordure de son champ. Les arbres devraient commencer à porter leurs premiers fruits d’ici trois ans. » Et assurer ainsi un revenu décent à Vivian, grâce à la vente directe.

Sa bonne humeur et sa détermination feraient presque oublier le parcours du combattant qu’a vécu la jeune femme face à l’appétit vorace des mastodontes du secteur. Si Vivian exploite aujourd’hui quatre hectares au nord de Berlin, c’est uniquement grâce à l’aide des Ökonauten, les « éconautes » en français. « Sans eux, je n’aurais jamais pu planter ces arbres », témoigne-t-elle.

Vivian Böllersen prenant soin de l’un de ses noyers.

Créée en 2015, cette coopérative citoyenne achète des terres dans le Land du Brandebourg, la région rurale qui entoure Berlin. Elle les loue ensuite à vie à de petits paysans pour un bail modique. L’objectif : lutter contre le « landgrabbing », l’accaparement des terres qui fait rage dans toute l’ancienne Allemagne de l’Est. À coups de centaines de milliers, voire de millions d’euros, de grandes entreprises achètent massivement les terrains disponibles. « On peut même parler de “farmgrabbing”, précise Willi Lehnert, cofondateur des Ökonauten et membre de l’association de défense des jeunes agriculteurs Bündnis Junge Landwirtschaft (BJL). Ce ne sont pas seulement les terres, mais les exploitations tout entières que rachètent les investisseurs. Cela conduit à une concentration de l’agriculture entre quelques mains. »

Les prix ont augmenté de 300 % depuis 2007 

Roumanie, Pologne, Hongrie… : l’accaparement des terres touche la plupart des pays de l’ancien bloc soviétique. Les immenses coopératives nées de la collectivisation sont devenues le terrain de jeu de grands groupes, souvent encouragés par les gouvernements, qui espèrent ainsi renflouer leurs caisses. En ex-RDA, la BVVG (Bodenverwertungs- und -Verwaltungs GmbH) est chargée de vendre d’ici 2030 la totalité des terres agricoles et des forêts qui appartenaient à l’État est-allemand.

L’organisme vend au plus offrant, selon une procédure peu transparente, selon ses détracteurs. « Il n’y a généralement pas de prix de vente fixé : il faut faire une proposition, tout en ignorant ce que les concurrents sont prêts à mettre sur la table », déplore Willi Lehnert. « J’ai fait plusieurs offres auprès de la BVVG, enchérit Vivian. Mais la somme que je proposais n’était jamais suffisante pour l’emporter. » Et pour cause : les prix ont augmenté de 300 % depuis 2007, selon l’association de défense des jeunes agriculteurs BJL. Écrasées par la concurrence, de nombreuses exploitations ont jeté l’éponge : leur nombre a été divisé par presque deux en dix ans dans le Brandebourg.

Seules 2 % des terres vendues par la BVVG en ex-Allemagne de l’Est le sont à des exploitations de moins de 100 hectares.

Le phénomène s’est accéléré ces dernières années à la faveur d’un changement de génération dans le secteur agricole, 27 ans après la réunification allemande. Les nouveaux seigneurs des lieux, installés dans l’ouest du pays, très discrets avec la presse, sont bien souvent des novices en agriculture. « Ces sociétés ont fait fortune dans le soin aux personnes âgées, la fabrication de meubles, la conserverie, la construction, le secteur bancaire, constate Willi Lehnert. Elles ne connaissent rien à l’agriculture, elles viennent ici uniquement pour investir et spéculer. » Certaines de leurs pratiques sont également décriées, notamment le recours à des sous-traitants étrangers qui emploient de la main-d’œuvre saisonnière à bas coût, selon le quotidien Der Tagesspiegel.

L’agriculture biologique, « un investissement comme un autre » 

Ces grandes entreprises donnent priorité à l’agriculture conventionnelle d’exportation et à la production de biogaz. Un système très rentable grâce aux subventions européennes payées à l’hectare : la société KTG Agrar touche par exemple 12 millions d’euros d’aides directes chaque année, selon la députée européenne écologiste Maria Heubuch.

« Considérée comme un investissement comme un autre », selon Willi Lehnert, l’agriculture biologique aiguise aussi les appétits. KTG Agrar possède plus de 30.000 hectares dans l’est de l’Allemagne, dont la moitié porte le label bio de l’Union européenne, moins contraignant que les certifications allemandes , mais qui offre de juteux débouchés en supermarché.

Marcel, le compagnon de Vivian Böllersen. Ils exploitent 4,4 ha de terres à Velten, au nord de Berlin.

En janvier dernier, le ministre régional de l’Agriculture, Jörg Vögelsänger, se réjouissait du « boom » que connaît ainsi l’agriculture biologique dans son État : elle représente 10 % de la surface agricole, contre 7 % en moyenne en Allemagne. Cependant, la taille moyenne des exploitations bio de la région — 198 hectares contre 45 à l’échelle nationale — montre bien qu’il ne s’agit pas de petits producteurs.

Récemment, le Brandebourg et plusieurs Länder ont lancé des discussions pour durcir les conditions d’achat de terres agricoles, preuve que la classe politique commence à prendre conscience du problème. Probablement un peu tard, car, comme le souligne Willi Lehnert, « sur 1,4 million d’hectares qui appartenaient à l’État, et donc à nous, 90 % ont déjà été privatisés ».




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Lire aussi : Manifeste pour la sauvegarde des terres agricoles

Source : Violette Bonnebas pour Reporterre

Photos : © Sébastien Millard/Reporterre
. chapô : Terres agricoles du Brandebourg.
. machine agricole : © Bündnis Junge Landwirtschaft

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