L’EPR de Flamanville enfin en route, après 20 ans de déboires
Le chantier de l'EPR de Flamanville accuse un retard de douze ans sur les premiers délais annoncés. - Wikimedia Commons / CC BY 3.0 DEED / ChNPP
Le chantier de l'EPR de Flamanville accuse un retard de douze ans sur les premiers délais annoncés. - Wikimedia Commons / CC BY 3.0 DEED / ChNPP
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L’EPR de Flamanville a produit ses premiers électrons dans la nuit du lundi 2 au mardi 3 septembre. Un lancement avec 12 ans de retard pour un réacteur nucléaire qui présente encore des malfaçons.
Enfin. Avec pas moins de douze ans de retard, l’EPR de Flamanville a produit ses premiers électrons dans la nuit du lundi 2 au mardi 3 septembre. « La phase de divergence [l’amorce de la réaction en chaîne au sein de la cuve du réacteur] a commencé. Cette opération va faire battre le cœur du réacteur pour la première fois », a annoncé EDF dans une vidéo postée sur X, lundi soir. (Presque) la fin des galères pour l’électricien français, même si le couplage — le raccordement au réseau du nouveau réacteur — a été repoussé de trois mois, d’ici la fin de l’automne 2024. Et que la pleine puissance, annoncée jusqu’alors d’ici la fin de l’année, ne devrait pas intervenir avant « plusieurs mois », selon le directeur adjoint de la division production nucléaire d’EDF, Régis Clément, qui n’a pas donné de nouvelle date.
Ce chantier prométhéen, passé par dix-neuf années de déboires et de rebondissements, est un cas d’école. C’est le réacteur de tous les superlatifs : le plus puissant, avec ses 1 660 mégawatts de puissance nette, le plus cher et peut-être aussi le plus marabouté !
Un projet mal-né
L’EPR est né d’un mariage un peu forcé entre le Français Framatome et l’Allemand Siemens pour plancher sur un nouveau réacteur. Tchernobyl étant passé par là, il fallait améliorer la nouvelle génération d’usines atomiques. L’EPR comporte donc un cendrier pour récupérer le corium en cas de fusion du cœur, des vannes de dépressurisation ultimes dans le circuit primaire (qui a toujours été en circuit fermé), une conception dite en « exclusion de rupture » pour les tuyauteries et, 11-Septembre oblige, un double dôme de béton renforcé pour résister à la chute d’un avion gros-porteur.
Sauf qu’à l’orée des années 2000, l’Allemagne prévoyait déjà de sortir du nucléaire. Ainsi, Framatome a récupéré la filiale nucléaire de Siemens pour devenir Areva. S’est alors ensuivi une course à l’échalote entre EDF et Areva, attisée par les pouvoirs publics, pour être le premier à vendre et construire un EPR. « Atomic Anne » Lauvergeon, présidente d’Areva, a damé le pion à Henri Proglio, patron d’EDF, en vendant la première un EPR à l’électricien finlandais TVO, pour 3 milliards d’euros seulement. Un sacré défi pour Areva... qui n’avait jamais assemblé de réacteur clefs-en-mains !
Parallèlement, en France, les députés votèrent les yeux fermés pour le même modèle à Flamanville. Censé coûter lui aussi 3 milliards d’euros, l’EPR devait fournir — théoriquement dès 2012 — une électricité à 46 euros le mégawattheure (MWh), un tarif ultracompétitif face à des énergies renouvelables balbutiantes.
« Un réacteur passé trop vite d’une longue phase de conception à la construction »
La théorie fait rêver, mais la pratique a brutalement réveillé tout le monde. Le chantier finlandais s’embourba très vite car TVO et l’autorité de sûreté finlandaise (Stuk) ne laissaient rien passer et listèrent 1 500 problèmes de sûreté et de qualité, dont certains très sérieux. Un responsable de la sûreté nucléaire en France avoue : « Il s’agit d’un réacteur passé trop vite d’une longue phase de conception à la construction. Plus d’un millier de modifications ont dû être apportées en cours de réalisation, dans tous les domaines. »
Un peu comme si l’architecte de votre maison venait régulièrement changer matériaux et orientation des fenêtres sur le chantier. Démarré en 2006, l’EPR français n’a guère été plus efficace. À cette époque, aucun réacteur n’avait été construit depuis dix ans, la filière n’attirait plus les ingénieurs et plusieurs pans de compétences industrielles (fonderie, soudure, tuyauterie) s’étaient étiolés. Si le couvercle et le fond de cuve ont été confiés à Creusot Forge, le corps du prototype est si grand qu’il a dû être réalisé par une entreprise japonaise, Japan Steel Works. Le made in France en a pris un coup !
Cet assèchement des compétences a été un terreau fertile pour les ennuis. Fissuration du béton du radier (la dalle de béton armé sur laquelle repose l’installation), critères de qualité non satisfaits, accident mortel, système de contrôle-commande (en gros, le cerveau de l’EPR) retoqué par les autorités de sûreté, soudures défectueuses, excès de carbone sur le couvercle et le fond de la cuve du réacteur, falsifications tues par Areva… Ce chantier aura cumulé une somme inédite de problèmes humains, techniques et financiers.
Le couvercle toujours défectueux
La facture a subi une réaction en chaîne. EDF avance aujourd’hui un coût de construction de 13,2 milliards d’euros, auxquels la Cour des comptes a ajouté 6,7 milliards d’euros de coûts supplémentaires, dont 4,2 milliards d’euros de frais financiers. Tout cela a un effet sur le coût des électrons qui sortiront de l’EPR, toujours d’après la Cour des comptes, entre 110 et 120 euros par MWh, presque trois fois plus cher qu’annoncé.
Ce réacteur sera une tête de série sans série car, en France, on a décidé de passer à l’EPR2, dont le design n’est pas finalisé. Pour amorcer la pompe industrielle, Emmanuel Macron en a même décidé trois paires à répartir sur les sites de Penly (Seine-Maritime), du Bugey (Ain) et de Gravelines (Nord). Les livraisons sont prévues entre 2035 et 2044, si l’on en croit Thierry Le Mouroux, directeur exécutif en charge de la direction Projets et construction chez EDF, auditionné par la commission des affaires économiques du Sénat en février.
Il tire tout de même une leçon principale des frasques de l’EPR : la patience. « Même si on peut être tenté à un moment — pour des raisons diverses — de commencer les travaux, il faudra savoir attendre et patienter une année ou deux de plus, pour être certain d’être prêts. » Une patience que n’a pas eue Emmanuel Macron, faisant lancer un EPR au couvercle défectueux, dont on sait déjà qu’il devra être changé l’année prochaine...