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« L’Homme qui plantait des arbres » : quand l’œuvre de Giono s’enracine au pied de La Défense

29 septembre 2016 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Adapter « L’Homme qui plantait des arbres », sublime ode écologiste de Jean Giono, et la jouer au coeur de la banlieue parisienne, entres rames de RER et les tours du quartier d’affaire ? C’est le pari osé et merveilleusement réussi de Roger des Prés.

- Nanterre (Hauts-de-Seine), reportage

Les mots invoquent des « landes nues » mais seule une déclinaison de bitume s’offre au regard. Las, le texte peut bien conter la lavande sauvage, les narines restent saturées des gaz des pots d’échappement. Ces paysages ont-ils seulement jamais existé par ici ? Probablement pas. Qu’importe, depuis le temps, le béton et les immeubles ont fini par faire oublier quel milieu naturel leur préexistait.

C’est pourtant bien là, au cœur de la banlieue universitaire de Nanterre, dans ce que la Petite Couronne a de plus saccagée, que Roger des Prés a décidé d’interpréter L’Homme qui plantait des arbres, formidable fable écologiste de Jean Giono. Il s’agit d’« une métaphore » pour le concepteur et interprète de cette représentation. Un hommage, aussi, à l’œuvre de l’écrivain provençal, « source d’inspiration depuis tout jeune ».

« L’espoir était donc revenu »

Écrite en 1953, la nouvelle raconte l’histoire d’un berger, Elzéard Bouffier, qui patiemment plante ses glands dans les terres arides et abandonnées de Haute-Provence du début du XXe siècle. Des dizaines d’années plus tard, les arbres ont poussé, survécu à la guerre et orné une région qui s’est depuis repeuplée. « L’espoir était donc revenu », écrit Giono. Une parabole simple — l’action de l’homme n’est jamais meilleure que lorsqu’elle se fait patiente et en communion avec la nature — qui en fait l’un des plus célèbres manifestes écologistes du XXe siècle, l’un des pionniers aussi.

Plus d’un demi-siècle plus tard, le mitage urbain a remplacé la désertification rurale mais, à l’ombre du quartier d’affaires de La Défense, le message n’en est que plus subversif. Roger des Prés se fait aussi avant-gardiste, lui qui lutte depuis plus de vingt ans pour faire vivre la Ferme du Bonheur et son « PRE », le parc rural expérimental, contre la promotion immobilière et le ravalement urbain. Au fil des ans, le site est devenu un repère d’agriculture urbaine tout autant qu’un lieu de rencontres culturelles, dites « agropoétiques », où a fait étape en 2013 le Festival des utopies concrètes [1].

C’est ainsi que l’on se retrouve embarqué à suivre une transhumance de moutons au-dessus de la bretelle d’autoroute. Le bruit du bâton du berger sur le macadam est régulièrement recouvert par ceux, sourds, des RER qui ramènent les travailleurs parisiens vers la banlieue. Comme dans le texte original, le berger ne dit pas un mot. Seul à déclamer le texte, Roger des Prés, le narrateur, convoque l’imagination des spectateurs dès la première scène : agenouillé sur un parking, coincé entre la Cité U et quelques barres HLM, il déplie une carte topographique sur laquelle il pointe : « Je campais à côté d’un squelette de village abandonné. » Continuant, placide, de réciter le texte, sans notes : « Toute vie avait disparu. » À quelques mètres derrière lui, des jeunes font vrombir leur scooter et roulent des joints. Ils regardent, amusés, passer la petite troupe suivant le narrateur, béret noir et bas de laine sur de vieilles chaussures de randonnée d’antan. De la gourde à la pipe en bois tirées de l’havresac délavé, tout est d’époque.

Le dessein originel de Giono reste pertinent

Est-ce du théâtre ? La fable ne s’y destinait pas à l’origine ; c’est un spectacle vivant qui consiste en une déambulation où chaque lieu nouveau offre à Roger des Prés une pause pour psalmodier cette histoire, telle une berceuse. Monologue mouvant, sans unité de lieu, l’exercice artistique est téméraire mais brillamment réussi, au prix d’une originale mise en scène au cours de laquelle le spectateur se retrouve attablé aux côtés des acteurs pour boire la soupe — au romarin bien entendu. Digne remontant avant l’escapade vers les jardins partagés depuis lesquels la vue sur la Grande Arche métallique de La Défense se fait sublime au soleil couchant — chaque représentation commençant ainsi une heure et quart précisément avant la tombée de la nuit, attention donc aux horaires qui évoluent tous les jours.

Celui qui se dit « articulteur » joue volontairement sur le contraste. Comme si la prose gionesque pouvait encore sublimer l’artifice des temps modernes. Tout le talent de cette interprétation est là : faire sentir, avec acuité, combien le dessein originel de Giono reste pertinent. « Le but était de faire aimer l’arbre ou plus exactement ’’faire aimer à planter des arbres’’ », écrivait-il ainsi quelques années après la publication de son œuvre. Nos villes d’aujourd’hui en ont plus que jamais besoin.


L’Homme qui plantait des arbres

- Infos détaillées

- Du 24 septembre au 6 novembre, sauf 1, 2 et 8 octobre, une heure et quart précis avant le coucher du soleil
Exemple : la 1re samedi 24 septembre à 17h58… La dernière dimanche 6 novembre à 15h34…

La Ferme du Bonheur ouvrira ses portes une demi-heure auparavant pour un vin chaud, un thé à la menthe, un café, un Malbec 2014…

Réservation : 01 47 24 51 24 ou contact@lafermedubonheur.fr

Tarifs : 10/15€

Lieu du rendez-vous : La Ferme du Bonheur, 220 avenue de la République, 92 000 Nanterre

RER A Nanterre Université




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[1Lire ou relire notre reportage, à l’époque.


Lire aussi : Jean Giono, éclaireur de la décroissance

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : © Clément Val sauf
. chapô : © Roger des Près

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