L’accident mortel sur le site projeté des déchets nucléaires remet en cause sa fiabilité

27 janvier 2016 / Pierre Bonneau et Lorène Lavocat (Reporterre)



Un mort et un blessé lors d’un accident sur le site de Bure, où les autorités prévoient d’enfouir les déchets nucléaires pour des centaines de milliers d’années. L’événement, qui s’est déroulé mardi 26 janvier, remet en cause les affirmations sur la fiabilité du projet. En exclusivité, Reporterre publie les explications détaillées des officiels sur l’événement.

- Bure (Meuse), correspondance, et Paris.

Mardi 26 janvier, un éboulement dans le site souterrain de Bure a causé un mort et un blessé. Le drame a eu lieu dans le laboratoire du futur Cigéo (Centre industriel de stockage géologique), qui doit accueillir à terme des déchets très radioactifs à 500 mètres sous terre.
L’Agence nationale pour la gestion des déchets nucléaires (Andra) qui gère ce site, a mis en place une cellule de crise. Le procureur de la République de Bar-le-Duc a ouvert une enquête.
« Le front de taille d’un fond de galerie a glissé alors que des relevés géophysiques étaient en cours » a expliqué le préfet de la Meuse, Jean-Michel Mougard, lors d’une conférence de presse mardi après-midi sur le site de l’Andra, à Bure, à laquelle Reporterre assistait (voir le compte-rendu détaillé à la fin de cet article). « Un éboulement est survenu lors de forages, atteignant un technicien de 42 ans de la société Eiffage. Celui-ci est décédé, un de ses collègues est légèrement blessé. Plusieurs personnes ont été choquées. »

Cet accident de chantier mortel « ne fait que confirmer les risques démesurés de celui-ci », jugent les associations d’opposants au projet. Pour le Réseau Sortir du nucléaire, « si l’Andra n’est pas à même d’assurer la sécurité de son propre chantier, comment prétend-elle sécuriser sur plus de 100 ans un projet démentiel ? »

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Le site de l’Andra, à Bure, mardi après-midi

Le Centre industriel de stockage géologique de Bure, qui n’a cependant pas été formellement décidé, doit accueillir à partir de 2025, une partie des déchets les plus radioactifs (plus de 100.000 m3, soit 4 % du volume, mais 99 % de la radioactivité) des centrales nucléaires françaises. 300 km de galeries seraient creusées à 500 mètres de profondeur, afin de confiner dans la roche durant plusieurs centaines de milliers d’années – le temps que la radioactivité décroisse – les radio-éléments contenus dans ces déchets. Un projet titanesque, que l’Andra teste depuis 2007 à une échelle réduite dans son laboratoire souterrain d’1,5 km de galeries. C’est là qu’a eu lieu le drame.

Et c’est sur ce point que le directeur technique de l’Andra, Jean-Paul Baillet a insisté : « Nous sommes bien dans un laboratoire et absolument pas dans un centre d’enfouissement. », a-t-il dit dans cette conférence de presse. D’après lui, un éboulement dans des galeries souterraines « fait partie des choses naturelles ». Pas question donc d’interrompre la poursuite des forages. « Il n’y a pas de raison qu’on remette en cause l’ensemble d’un programme. La galerie en question est condamnée et le restera tant qu’on n’aura pas tout compris. » Ce drame semble d’autant plus mystérieux que les conditions de travail étaient tout à fait « normales » : « Les employés, munis d’équipements de sécurité, travaillaient sur un process de creusement classique », a précisé le préfet Jean-Michel Mougard.

Quid alors de la sécurité ? Le directeur technique reconnaît du bout des lèvres une défaillance dans le système de surveillance, expliquant qu’il « n’est pas normal que nous n’ayons pas prévu qu’à cet endroit là il aurait pu se produire un accident ». Pour autant, à la question « la sûreté du site est-elle en jeu ? », il répond par un « non » laconique.

Le drame serait lié à une faiblesse du treillage de sécurité, qui « a été tordu par la chute des cailloux, et qui s’est décalé, laissant tomber des roches » sur l’employé d’Eiffage. « Le risque zéro qui n’existe pas », poursuit Jean-Paul Baillet. « Il y avait un mauvais endroit unique dans ce lieu et malheureusement notre collègue y était. »

Tragique coïncidence ou véritable défaillance ? Michel Guéritte est un opposant historique au projet. Il se rappelle d’un premier accident tragique, en 2002, lorsqu’un mineur de 33 ans avait trouvé la mort à 226 mètres lors du creusement d’un des puits d’accès. « Ces événements dramatiques démontrent l’incapacité de l’Andra à gérer un chantier d’une telle ampleur. Ce projet est un pari, il est fou et dangereux »

Autre question, évacuée par l’Andra, celle de la stabilité des sols. Depuis des années, les opposants s’attachent, avec force d’études et d’expertises, à démontrer que l’argilite, mélange d’argile et de calcaire, est friable. « Le sous-sol n’a pas la qualité requise », martèle Michel Marie, porte-parole du Cedra (Collectif contre l’enfouissement des déchets radioactifs). « Il y a des failles, ça n’est pas stable ». Pour lui, ce type d’accidents était prévisible. « Bure n’est pas le coffre-fort que l’on nous présente », soutiennent les associations dans un communiqué commun. « Si des fractures souterraines apparaissent dans le laboratoire, qu’en sera-t-il si le centre de stockage souterrain est construit et connaît un tel accident alors qu’il est rempli de déchets radioactifs ? »


L’ANALYSE OFFICIELLE PRÉSENTÉE ENTAIL, A CHAUD

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Le directeur-adjoint de l’Andra, M. Baillet, et le préfet de la Meuse, M. Mougard, en conférence de presse mardi 26 janvier

A 16 h 30, sur un site de l’Andra à Bure en proie à la nervosité, le préfet de la Meuse, Jean-Michel Mougard, et le directeur-adjoint de l’Andra, Jean-Paul Baillet, ont tenu une conférence de presse pour expliquer ce qui avait pu se passer. Reporterre y a assisté, écoutant attentivement et enregistrant les propos tenus, que voici in extenso :

Le préfet de la Meuse, Jean-Michel Mougard - A ce jour à 12h20 un accident est intervenu dans une galerie du laboratoire souterrain de l’Andra à Bure. Le front de taille d’un fond de galerie a glissé alors que des relevés géophysiques étaient en cours. Un éboulement est survenu lors de forages atteignant un technicien de la société Eiffage. Celui-ci est décédé, un de ses collègues est légèrement blessé. Plusieurs personnes ont été choquées. Nos pensées vont bien sûr à la famille de ce technicien de la société Eiffage.

La galerie a été entièrement évacuée, les vérifications de stabilité sont en cours. Une cellule de crise a été aussitôt mise en place. Les pompiers, le SAMU, la direction de l’Andra et la gendarmerie nationale se sont installées sur site. M. le procureur de la République de Bar-le-Duc a ouvert une enquête, Mme la substitut du procureur est sur site et l’inspection du travail également.

Avez-vous l’identité et l’âge de la victime et son lieu de résidence ?

Je ne vous communique pas l’identité de la victime car au moment où je vous parle, les militaires de la gendarmerie nationale sont en train d’informer les familles des victimes. C’est un homme de 42 ans qui réside en Meuse.

Quelles sont les suites prévues au sujet du chantier, des travaux en cours ?

Il est encore trop tôt pour le dire. Pour l’instant il y a une enquête en cours, l’ouverture de l’enquête n’est pas close. Il n’y a pas d’utilisation possible de la galerie. Il y aura ensuite une enquête technique et scientifique pour déterminer les causes de cet éboulement, alors même que nous étions sur un process de creusement de galerie classique. Rien de spécifique, les personnels étaient munis, semble-t-il, des équipements de sécurité, et c’est bien pour cela qu’il faudra déterminer les causes et les raisons de cet éboulement.

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Jean-Michel Mougard, préfet de la Meuse, répond aux questions, devant Jean-Paul Baillet, de l’Andra

 

Cet accident peut remettre en cause la sécurité du site, ou du moins du sol ?

Il est trop tôt pour évoquer ces questions. Il s’agit d’un éboulement à un endroit spécifique d’une galerie, pas plus.

Il y avait déjà eu un mort lors de la construction du laboratoire en 2002, et aujourd’hui des annonces discordantes sur les estimations des coûts. Cela nous questionne quant aux véritables préoccupations de sûreté sur les chantiers à Bure ?

Tout d’abord je souhaite vous rappeler que nous sommes dans un laboratoire, qui n’est pas le centre d’enfouissement, pour que les choses soient très claires. On est dans un laboratoire où des expérimentations, des expériences, des analyses de roche, des comportements de la roche sont examinés scientifiquement pour pouvoir utiliser ces connaissances lors de l’ensemble qui se transformera en Cigeo. Nous sommes bien dans un laboratoire et absolument pas dans un centre d’enfouissement.

Jean-Paul Baillet, directeur adjoint de l’Andra, a ensuite répondu.

Quelles questions cet accident pose-t-il sur l’exploitation du site ?

Jean-Paul Baillet - La première question à se poser est pourquoi c’est arrivé. Nous faisons en sorte, comme les entreprises, que la sécurité soit maximum. La preuve a été rapportée, et de façon tragique de surcroît, que ce n’est pas le cas, donc la première chose à faire c’est de comprendre.

Je ne peux pas vous donner plus de réponse pour une raison simple : le corps de notre collègue n’a toujours pas été désincarcéré donc on ne se pose toujours pas la question du « pourquoi » techniquement, on se la posera quand il sera remonté. Après cette interview je retournerai à ma place, c’est-à-dire en bas.

Cela remet-il en cause la poursuite des forages dans les prochaines semaines, les prochains mois ?

Non. Il n’y a pas de raison qu’on remette en cause l’ensemble d’un programme. La galerie en question est condamnée et le restera tant qu’on n’aura pas compris. Et le même type de forage restera interdit également, bien entendu.

De quel type de roche s’agit-il ?

C’est de l’argillite callovo-oxfordien, qui est le même depuis 160 millions d’années. Simplement vous savez déjà, on creuse d’une façon différente en fonction des différentes contraintes, majeures et mineures, de comportements des roches. Nous allons rechercher à la suite de cet accident si la contrainte mineure a eu une influence et si oui quelle est-elle, de façon à ce que cela ne se reproduise jamais.

C’est bien un éboulement ?

Oui. C’est un paquet de plusieurs mètres cubes de roches qui se sont détachées et ont enseveli le technicien qui se trouvait dans la paroi alors que des boulons y étaient posés pour des expérimentations pour la diffusion d’eau et d’électricité dans la roche. On est en pleine science, si je puis dire !

La victime était dans un véhicule de forage ?

Non, elle était à pied. Les engins sont télécommandés de manière filaire. L’ouvrier était en train de faire son travail avec les conditions de sécurité habituelles. Le treillage de sécurité a été tordu par la chute des cailloux. C’est beaucoup plus qu’un filet de sécurité, c’est un treillage métallique. Ce treillage s’est décalé, et en se décalant il a laissé le caillou arriver sur le garçon en question. Par conséquent, on a quelque chose qui mérite largement réflexion et il faudra qu’on en tienne compte, d’où ma réflexion sur ce type de creusement qui n’aura plus lieu tant qu’on n’aura pas compris pourquoi. 

Est-ce que ça remet en cause la stabilité des sols ?

On ne peut pas remettre en cause la stabilité des sols car il y a eu un éboulement quelque part. De ce point de vue, ça fait partie des choses naturelles. A partir du moment où vous abîmez des roches dans le cadre de galeries minières ou d’expérimentations, cette roche cherche à reprendre sa place naturelle, à fermer la cavité qui a été creusée, ça s’appelle la convergence. Il n’en demeure pas moins que là, il s’est passé quelque chose qui n’aurait pas dû arriver, que nous n’avons pas compris, pas prévu. Cette convergence n’a pas été maîtrisée, d’où cet accident.

Les conditions de sûreté et de sécurité sont-elles remises en cause par cet accident ?

Non.

Vous avez pourtant déclaré que le système a été endommagé par l’éboulement.

Il a joué son rôle en partie, il était présent, et il a été endommagé. S’il n’avait pas été présent, toutes les personnes présentes auraient pu être victimes de façon grave. Donc c’est ce que j’appelle, le risque zéro qui n’existe pas. Il y avait un mauvais endroit unique dans ce lieu et malheureusement notre collègue y était. L’autre a eu deux doigts écrasés, a été emmené au cabinet médical de Joinville par un véhicule sanitaire léger. C’est comme s’il avait reçu un coup de marteau sur le doigt. On va beaucoup s’occuper de gérer le stress des ouvriers, ce n’est jamais agréable de perdre quelqu’un dans un contexte où les conditions de travail sont par définition remises en cause. Quand il y a un accident du travail mortel vous vous posez des questions. C’est pour ça que cette galerie restera fermée tant qu’on ne saura pas pourquoi. »

Combien d’autres personnes étaient dans la galerie ?

Je pense qu’ils étaient six. Il y avait des personnels d’Eiffage qui réalisent les opérations de creusement, et le personnel de l’ANDRA est là pour la sécurité. C’est eux qui ont réalisé les premiers secours, sans effet, compte-tenu du volume de pierre tombé sur le collègue.

Si vous dites que c’est un processus normal, une galerie qui n’a rien d’extraordinaire, ça remet en question beaucoup de choses non ?

Ça remet en cause que nous n’avons pas su prévoir cet événement et par conséquent nous n’utiliserons plus le fond de cet galerie tant que nous n’aurons pas compris. Que des éboulements se produisent, c’est normal quand on travaille dans le sous-sol, tous les mineurs vous le diront ; ce qui n’est pas normal, c’est que nous n’ayons pas prévu qu’à cet endroit-là, il aurait pu se produire un accident de ce type. Nous allons nous remettre en cause. Cà ne remet pas pour autant le reste. Il y a eu un accident sur 10 mètres de fond alors que nous avons 1,6 kilomètre de galerie et qu’il n’y a eu aucun accident. Quand à l’accident de 2002 il était au fonds d’un puits.

Les conditions de travail et de sécurité sont-elles les mêmes en fonction des travailleurs, qu’ils soient d’Eiffage ou de l’Andra ?

Oui, elles sont les mêmes pour tout le monde, moi-même quand je descend, je fais comme les autres. 

Etes-vous sûr qu’il n’y a pas d’autres victimes et qu’ils n’étaient que six ?

Oui, oui, nous avons un système parfaitement rodé et nous savons précisément combien de personnes étaient au fond et où sont les gens à dix centimètres près.

Et les secours ?

Tout d’abord il y a eu l’intervention des collègues et travailleurs de l’ANDRA qui ont essayé de le dégager mais compte-tenu de la taille des blocs cela n’était pas possible à la main et si on l’avait fait avec un chariot on aurait risqué, comment dirais-je, d’aggraver les dommages dont était victime le garçon en question. Les premiers secours et le SAMU sont arrivés, mais malheureusement la victime n’a pas pu être réanimée. 




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Source : Pierre Bonneau, à Bure, et Lorène Lavocat, à Paris, pour Reporterre

Photos : © Pierre Bonneau/Reporterre