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COP28

L’accord de la COP28 n’inquiète pas les compagnies pétrolières

L'accord de la COP28, non contraignant, laisse place à l'interprétation qu'en fera chaque État.

Un accord mentionnant la « transition hors des énergies fossiles » a été adopté à la COP28. Mais il n’inquiète guère les producteurs de pétrole, dont l’activité ne va pas être affectée à court terme.

Le pied de nez résume bien l’état d’esprit de l’industrie pétrolière. Mercredi 13 décembre, un accord présenté par certains comme historique était adopté à la COP28, mentionnant pour la première fois la nécessité de sortir des énergies fossiles. Le jour même, l’Organisation des pays producteurs de pétrole (Opep) annonçait ses prévisions de « croissance saine » pour la demande mondiale de pétrole en 2024. On devrait consommer l’an prochain, selon le cartel pétrolier, plus de 104 millions de barils par jour, contre 102 millions en 2023.

De quoi interroger la portée réelle du texte adopté par l’ensemble des États de la planète à Dubaï. La nécessité affirmée noir sur blanc d’« opérer une transition hors des combustibles fossiles dans les systèmes énergétiques » aura-t-elle la moindre influence sur le comportement des producteurs d’énergie fossile ?

Des engagements indolores pour l’industrie

Ces derniers semblaient avant la conférence onusienne inquiets de ses effets potentiels. En témoigne l’énergie considérable qu’ils ont déployée pour en influencer les négociations : plus de 2 456 lobbyistes de l’industrie fossile étaient accrédités lors de l’événement, soit une présence quadruplée par rapport à la COP27. Quelques jours avant l’accord final, une lettre de l’Opep avait en outre provoqué un tollé : elle enjoignait ses membres à « rejeter proactivement » et en « urgence » tout ciblage des énergies fossiles. À défaut, le monde encourrait des conséquences catastrophiques, alertait l’Opep sur un ton hautement provocateur.

« Cela démontre bien l’inquiétude du secteur, estime Gregogy Heller, rédacteur en chef de la lettre d’information spécialisée Petrostrategies. Il faut, à mon avis, différencier trois types d’acteurs. Les grandes compagnies pétrolières et gazières nationales, notamment des pays du Golfe, sont inquiètes et ont beaucoup cherché à freiner l’accord. De l’autre côté, les multinationales européennes se diversifient davantage et s’affichent comme plus réalistes et progressistes que les autres, tout en essayant quand même de peser au maximum. Enfin, d’autres entreprises, notamment américaines, ont un positionnement intermédiaire. »

« Ce texte n’aura aucune portée contraignante pour les États ni pour les investisseurs »

Reste que les termes finaux de l’accord ont, semble-t-il, tenu compte des inquiétudes de l’industrie fossile. « Nous sommes passés des termes “sortir de” à ceux de “transitionner hors”, ce qui laisse une part très importante de flou. De même le terme d’“énergies fossiles”, très global, permet à chaque acteur de renvoyer la responsabilité à ses voisins », commente Emmanuel Hache, économiste-prospectiviste à l’IFP Énergies nouvelles.

Surtout, le texte n’a aucune portée juridique contraignante, et laisse toute latitude à chaque État de l’interpréter comme bon lui semble. « Les COP en tant que telles ne produisent pas de droit. Elles peuvent aboutir à un traité, comme le protocole de Kyoto ou l’accord de Paris mais, en l’occurrence, ce texte issu de la COP28 n’est soumis à aucune ratification des États : il n’aura aucune portée contraignante pour ces derniers ni pour les investisseurs », souligne l’économiste Maxime Combes, observateur régulier des COP et auteur notamment de Sortons de l’âge des fossiles ! (Seuil, 2015).

Le cours de l’action de TotalÉnergies se porte à merveille

Non contraignant, l’accord enrobé de flou et d’ambiguïtés obtenu à Dubaï risque d’être peu incitatif. En témoigne le cours des actions en bourse de TotalÉnergies, qui se portait à merveille au lendemain de la COP28. « Le jour où une décision contraindra effectivement les industriels à laisser 80 % des énergies fossiles dans le sol, comme le recommandent les scientifiques, on aura un effondrement immédiat des cotations boursières de Shell, BP, Total et consorts. Il semble que le marché, qui évalue ce genre d’actions sur 10 ans, ne s’inquiète pour l’instant pas beaucoup », ironise Maxime Combes.

Au lendemain de la COP28, le cours des actions en bourse de TotalÉnergies se portait à merveille. Flickr/CC BY-NC-SA 2.0 Deed/UNclimatechange

Il est donc à craindre que la dynamique observée ces dernières années se poursuive en 2024. Alors que, dès 2021, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) recommandait de n’investir dans aucun nouveau projet pétrolier ou gazier pour espérer limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C, les choix financiers prennent le chemin opposé. Les investissements pétroliers ont encore augmenté de 30 % en deux ans, d’après la base de données Global Oil and Gas Exit List parue mercredi 15 novembre.

Reporterre a également publié en novembre une carte inédite recensant les près de soixante-dix nouveaux projets fossiles amorcés par TotalÉnergies depuis 2021, soit après les recommandations formelles de l’AIE de laisser ces hydrocarbures dans le sous-sol.

« La COP28 met l’accent sur la transition, sur l’idée de s’éloigner des fossiles plutôt que d’acter la sortie claire de ces énergies. Tant qu’on reste dans de telles incantations, sans règlementation des États, on n’avancera pas. Un mauvais signal risque même d’être envoyé avec cet accord qui mentionne le gaz comme énergie de transition et les technologies de captation du carbone comme solution. Tout cela risque de justifier la poursuite du développement d’énergies fossiles », dénonce Lucie Pinson, directrice générale de l’ONG Reclaim Finance.

De fait, TotalÉnergies s’est réjoui de l’accord trouvé à Dubaï, et dit dans un communiqué noter « avec intérêt la mention dans l’accord de l’utilité des énergies comme le gaz ».

Du côté des banques, le soutien aux majors des énergies fossiles ne semble pas non plus parti pour se tarir. Une enquête menée par une dizaine de médias européens a révélé en septembre comment les banques européennes jouent un rôle de premier plan pour financer l’industrie fossile, qui aurait levé plus de 1 000 milliards d’euros de financements depuis 2016 via le marché obligataire, c’est-à-dire de manière plus discrète que via des prêts directs. En France, Crédit agricole, BNP Paribas, Société générale et, dans une moindre mesure, Natixis feraient partie des acteurs européens les plus zélés dans la mise en place de cette stratégie.

Cela permet à des acteurs majeurs, comme BNP Paribas ou la Société générale, d’afficher leur engagement vertueux de ne plus financer directement aucun nouveau projet pétrolier ou gazier, tout en continuant à alimenter les multinationales qui développent ces projets.

À la Société générale, l’annonce des États à la COP28 n’a guère suscité de vocation à sortir du soutien aux énergéticiens fossiles. Le Groupe affiche son ambition de réduire son exposition aux énergies fossiles. Et notamment d’arrêter dès 2024 toute offre de service financier à toute entreprise qui « tire la quasi-totalité de ses revenus des activités Pétrole et Gaz amont ». Une formulation qui permet de continuer à collaborer avec une major comme TotalÉnergies, qui diversifie ses sources de production, tout en investissant toujours massivement dans les énergies fossiles.

« On a un rôle d’accompagnement de nos clients, qui ont besoin d’investissements pour financer leur transition et développer les énergies renouvelables. Si on se désengageait totalement dès aujourd’hui, d’autres acteurs mondiaux avec moins d’ambitions climatiques prendraient la place », justifie une chargée de relations presse pour la banque française.

« Il n’y aura pas de changement concret sans outil juridique »

« On pointe l’hypocrisie des investisseurs et la stratégie de l’industrie fossile de prolonger au maximum la domination des énergies fossiles, tout en faisant miroiter de nouvelles technologies propres », dénonce pour sa part Lucie Pinson.

« L’engagement de la COP28 représente une avancée diplomatique, et une disqualification morale et politique des nouveaux projets fossiles qui sera utile aux opposants à ces projets. Mais il n’y aura pas de changement concret sans outil juridique. Nous sommes nombreux à plaider pour la mise en place d’un traité de non-prolifération des énergies fossiles ou tout autre mécanisme contraignant de droit international », ajoute Maxime Combes.

La perspective d’un tel traité, pour l’instant, n’effraie pas les multinationales des fossiles. « Le seul exemple depuis l’Accord de Paris d’une remise en cause des droits d’exploitation de ces industries, c’était la loi Hulot en France qui interdisait tout nouveau projet mais a été vidée de sa substance par les dérogations multiples. Des forages gaziers en Moselle et pétroliers en Gironde viennent encore d’être autorisés. Alors qu’il s’agit d’acteurs et de volumes modestes, même ça, on n’arrive pas à l’interdire », résume l’économiste.

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