L’« arsenal répressif » de l’État contre les militants écologistes analysé dans un livre
Des militants anti-A69, surnommés « écureuils », sous l’œil des forces de l’ordre (octobre 2023). - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Des militants anti-A69, surnommés « écureuils », sous l’œil des forces de l’ordre (octobre 2023). - © Emmanuel Clévenot / Reporterre
Durée de lecture : 8 minutes
Le livre « Militants écologistes sous haute surveillance » de la journaliste Émilie Petit décortique la répression grandissante de l’État, qui s’appuie sur un arsenal législatif : lois antiterroristes, pour sécuriser les JO...
Émilie Petit est journaliste, spécialisée sur les enjeux d’écologie pour 20 Minutes. Dans Militants écologistes sous haute surveillance, qui vient de paraître aux éditions du Nid de Pie, elle décortique l’arsenal législatif mis en place ces dernières années par l’État contre les militants écolos.
S’appuyant sur les témoignages de militants, magistrats et parlementaires, elle montre comment l’exécutif a intensifié la répression des actions de désobéissance civile grâce à des articles de loi adoptés dans le sillage des attentats du Bataclan (2015) et du mouvement des Gilets jaunes (2020).
Des lois conçues pour lutter contre le terrorisme ou sécuriser de grands évènements comme la COP21 et les Jeux olympiques 2024, ont permis de ficher, de perquisitionner, voire d’assigner à résidence des militants qui préparaient des actions non-violentes. Certains, sans casier judiciaire, ont fini « fichés S » après avoir participé à une seule action de désobéissance civile.
Reporterre — Pourquoi avoir enquêté sur la répression des militants écologistes ?
Émilie Petit — Depuis mes débuts de journaliste, en 2010, je suis les luttes sociales, notamment autour de la réforme des retraites et de la loi Travail. Quand j’ai basculé vers l’écologie en 2019-2020, je me suis tout de suite dit qu’il était intéressant de lier les deux, qu’il fallait s’intéresser aux activistes écologistes. C’était l’époque des premières marches climat, des premières actions d’Extinction Rebellion (XR). C’était quelque chose de nouveau.
En 2021, il y a eu les premiers procès des militants XR, le premier gros procès des militants antinucléaires de Bure, qui étaient jugés pour association de malfaiteurs, l’affaire des « décrocheurs de portraits » [des militants écologistes jugés pour avoir décroché des portraits d’Emmanuel Macron dans les mairies]... En parallèle, du côté de l’Assemblée nationale, il y avait des projets de loi en préparation, des rapports qui visaient les antispécistes, les animalistes…
Lire aussi : Bure : victoire judiciaire après sept ans de calvaire
J’ai donc proposé une enquête au média Blast. En tirant le fil, pendant les mois qui ont suivi, je me suis rendu compte qu’il y avait beaucoup plus à dire que ce que j’avais pu mettre dans cette première enquête.
Vous avez enquêté pendant cinq ans pour écrire ce livre. Qu’est-ce qui en ressort ?
Quand j’ai commencé ce travail, je trouvais qu’on mettait beaucoup la lumière sur les violences policières. C’est un sujet extrêmement important, mais j’avais l’impression qu’en parlant de ça, on ne parlait pas du reste. Rassembler toutes les informations qu’on voyait passer dans les médias sur les procès des militants écologistes, les juxtaposer, m’a permis de mettre en perspective les rouages — très bien huilés — de la machine étatique.
Il ne faut pas oublier ce qui se passe derrière les violences policières : les nombreux procès qui visent les militants, et le travail parlementaire qui, derrière tout ça, permet à l’État de poursuivre les militants pour des actions qui n’auraient pas été réprimées il y a dix ans. J’ai eu le sentiment, en faisant cette enquête, qu’il y a vraiment quelque chose chez les militants écologistes qui pose problème au gouvernement.
Votre livre donne principalement la parole aux activistes mais aussi à leurs avocats, à des magistrats et même à des CRS. C’était simple d’accéder à ces sources ?
Chez les policiers, j’ai interrogé des responsables syndicaux, qui sont beaucoup plus faciles à avoir. C’était nécessaire pour comprendre comment eux percevaient l’arrivée des actions de désobéissance civile dans la rue, en matière de maintien de l’ordre. L’« acharnement » perçu par les militants de la part des forces de l’ordre contre leurs actions, est-ce que ce n’était finalement qu’une impression ?
Pour ce qui est des magistrats, ça a été beaucoup plus compliqué. Plusieurs n’ont pas souhaité me parler, souvent pour des raisons légitimes, parce que leurs affaires étaient encore en cours par exemple. Et puis, ça peut être très mal vu dans ce milieu de parler à la presse. Enfin, il y a la « part du juge », sur laquelle ils n’ont pas le droit de s’exprimer. Demander à un magistrat de commenter son jugement, c’est compliqué.
« Cela crispe beaucoup les partis politiques »
Enfin, ce qui a été très dur, c’est tout le côté politique. J’ai vraiment senti une difficulté de leur part à se positionner par rapport à ça. On sent qu’il y a une espèce de tabou, que ça crispe beaucoup les partis. Certaines de ces lois [comme les reconductions de l’état d’urgence votées après les attentats du Bataclan ou la loi « de Ganay » qui vise à punir les intrusions sur les centrales nucléaires principalement commises par les militants de Greenpeace] ont été votées par toute une partie de la gauche. Aujourd’hui, elles sont utilisées pour réprimer les militants écologistes. Et ça, certaines personnalités politiques ne l’assument pas.
Est-ce que cette enquête a changé votre propre rapport aux sources et à leur confidentialité ? Couvrir l’écologie, est-ce plus « sensible » qu’avant ?
Gérer la confidentialité des sources a effectivement été très compliqué. J’ai rencontré de nombreux militants dont je ne connais pas le prénom, et je ne le connaîtrai jamais. Dans le livre, je n’ai mis aucun prénom d’origine, aucun pseudo de militants, parce qu’ils sont connus des renseignements généraux. Il y a eu un niveau d’anonymisation que je n’avais jamais eu besoin de mettre en place avant.
« Les militants étaient inquiets de me parler »
Ce qui m’a aussi marquée, c’est le stigmate que portent les militants que j’ai rencontrés. Ce sont des personnes qui n’étaient pas du tout marginalisées, qui sont très bien insérées socialement, qui travaillent parfois dans des ministères ou des grosses entreprises, qui se décrivent comme des citoyens lambda, voire des citoyens modèles… Et qui se retrouvaient inquiets de me parler. Elles étaient très marquées par ce qui leur était arrivé, par les arrestations, les gardes à vue, les perquisitions, ou les procès.
Lire aussi : Répression policière des militants écolos : « La France est le pire pays d’Europe »
Votre enquête donne aussi des raisons d’espérer. On se rend compte que les magistrats peuvent donner raison aux militants. C’est d’ailleurs l’objectif visé par les activistes : obtenir une reconnaissance juridique de la nécessité d’agir pour le climat.
La plupart des magistrats que j’ai rencontrés, qui ne sont pas tous cités dans le livre, m’ont dit qu’ils étaient du côté des militants. Alors que pour beaucoup de ces derniers, à partir du moment où ils sont en garde à vue, ils ont l’impression que la justice leur en veut. Les magistrats, eux, se défendent de cet amalgame.
Certains m’ont d’ailleurs dit que les avocats sont parfois trop frileux, qu’ils n’osent pas invoquer l’état de nécessité [1] pour défendre les militants alors que s’ils l’avaient fait, ils auraient pu faire relaxer les militants sur cette base.
Lire aussi : Justice climatique : le droit impuissant face à l’inaction des États
Du côté des parlementaires, peut-on s’attendre à un affaiblissement de l’arsenal législatif utilisé contre les militants ?
Il y a plusieurs personnalités politiques qui tentent d’alerter sur ces enjeux, comme Mathilde Panot de La France insoumise. Défaire une loi, c’est très compliqué. D’autant que cet arsenal répressif s’est installé petit bout par petit bout, sur plusieurs années. Il n’y a pas eu de bascule, de texte unique qui visait les militants écologistes, mais plutôt des morceaux de loi, éparpillés dans plusieurs textes. Il est très difficile d’avoir une vision d’ensemble.
Je pense que tout se joue maintenant au niveau des magistrats. C’est vraiment eux qui peuvent changer les choses, en relaxant des militants, et pas uniquement en première instance… L’état de nécessité a été reconnu par des juges en première instance, mais pas en appel, et n’a jamais atteint le niveau de la Cour de cassation. Tant que ce palier ne sera pas franchi, tout le reste mènera forcément les militants écologistes derrière les tribunaux.