L’étalement urbain n’est pas irréversible

Durée de lecture : 6 minutes

9 novembre 2011 / Jean Clémancey et Jeanne Suzanne (lemonde.fr)

L’étalement urbain est-il lié au désir d’une maison individuelle ou à de mauvaises politiques publiques ?


Jean Clémancey réagit à la chronique « Avion PS, le crash ? » (Le Monde, 5 octobre).

Dans sa chronique, Hervé Kempf déplore la diminution des fermes et de l’emploi agricole en France, mais cette évolution n’est pas propre à notre pays. Aujourd’hui, le ministère de l’Agriculture en recense encore quelque 500.000 employant près de 1.000.000 de personnes. Dans le même temps, l’Allemagne en a perdu 36%, les Pays-Bas 29 % et l’Italie 24 %. Cette diminution des exploitations agricoles est donc un phénomène général dans l’Europe occidentale, les raisons de cette diminution demanderaient plus d’explications.

Je pense comme vous que les emplois sont moins nombreux dans une agriculture qui se modernise, se mécanise et améliore sa productivité. Ceci est vrai pour toutes les activités humaines et on ne peut pas le regretter et s’y opposer.

Quant à l’étalement urbain, il n’a rien à voir avec cette modernisation. Ce phénomène est bien plus ancien et il est commandé principalement par le désir de certains urbains de trouver à la campagne un environnement plus agréable. Aujourd’hui, nombre de ces mêmes personnes reviennent à la ville parce qu’elles ont compris que la campagne offre bien moins de services que la ville et ils découvrent aussi que le temps de transport et son coût vont l’un et l’autre augmenter rapidement. À Grenoble, le retour dans la ville centre est engagé depuis longtemps et c’est très bien. L’étalement urbain fait de maisons individuelles entourées de leur jardin est effectivement une des raisons selon laquelle la France urbaine mange la France rurale. Il faut combattre ce mode d’habitation mais le mal est fait.

(...) Je souhaite que, dans votre prochaine chronique écologique, vous mettiez en garde nos concitoyens contre leur envie d’une maison individuelle dont les conséquences sont le gaspillage du terrain et l’augmentation de la circulation automobile sur de courtes distances en milieu urbain.

Jean Clémancey (Grenoble)


Jeanne Sézanne répond par un éclairage pertinent.

Alors que Jean Clémancey considère que « l’étalement urbain n’a rien à voir avec la modernisation de l’agriculture », je soutiens que l’étalement urbain et l’ évolution de l’agriculture sont deux phénomènes interdépendants, qui, associés à de nombreux autres facteurs, dégradent vite et fort le territoire français.

Quelques chiffres pour situer ce rouleau compresseur : 60.000 hectares en moyenne de terres naturelles ou agricoles disparaissent irrémédiablement chaque année en moyenne, et ce chiffre est en croissance d’une année sur l’autre (70.000 en 2009).

Sur 198.000 maisons construites en 2003, plus de 152.000 l’ont été en secteur diffus (mitage du territoire) plutôt qu’en secteur concentré. Qui n’a pas le souvenir d’un paysage, d’un lieu de son enfance, remplacé par un lotissement alignant des maisons identiques l’une à côté de l’autre, un centre commercial de périphérie, une zone d’activités ? Des touristes anglais amoureux de ce pays m’ont dit récemment que la France changeait sous l’effet envahissant de ce qu’ils appelaient le « pink fungus », « moisissure rose » des lotissements.

Cette réalité qui change l’aspect de la France année après année n’est pas due à l’accroissement de la population : les surfaces artificielles augmentent plus vite que la population. Le lecteur dit à propos de la modernisation de l’agriculture « Ceci est vrai pour toutes les activités humaines et on ne peut pas le regretter et s’y opposer ». Archifaux selon moi. Bien sûr qu’il faut s’opposer aux caractéristiques néfastes de ce que le lecteur appelle la « modernisation » et s’efforcer de ne conserver que les bienfaits de celle-ci. Oui le désir des urbains de disposer de plus d’espace, et le coût du foncier d’autant plus bas que l’on s’éloigne des centres urbains sont déterminants dans cette dégradation du visage de la France.

Mais aussi :
- l’évolution de l’agriculture qui conduit au remplacement de la main-d’œuvre par les intrants chimiques et la mécanisation avec les conséquences sanitaires et environnementales que l’on connaît, mais aussi avec la concentration des activités et l’abandon des terres les moins mécanisables ou les moins productives ;
- la grande difficulté des paysans de ce pays à gagner correctement leur vie et la nécessité pour eux de vendre, hectare après hectare leur terre. Un hectare constructible peut valoir en 2007 jusqu’à 300 fois le prix d’un hectare non constructible… Ce différentiel entraîne des pressions considérables sur les élus pour rendre les parcelles constructibles et les agriculteurs eux-mêmes participent à cette hausse du coût du foncier, notamment en fin de carrière pour se donner des moyens supplémentaires au cours de leur retraite.
- La disparition de 200 fermes en France chaque semaine, et parfois des terres qui les accompagnent ;
- l’augmentation des résidences secondaires en milieu rural qui diminue la part d’agriculteurs dans les conseils municipaux et donc la prise en compte des besoins de l’agriculture dans l’aménagement de la commune ;
- la toute puissance du maire sur la destination des terres (constructible ou non) et sa propension à céder aux sirènes des promoteurs et autres aménageurs de centres commerciaux, zones d’activités, lotissements, parcs de loisir. En zone rurale et périurbaine, un maire « doit » présenter à son bilan lotissements et zones d’activités.

Surtout, contrairement à ce qu’écrit le lecteur l’étalement urbain n’est pas un phénomène inéluctable. Il est le choix de politiques qui refusent à ce jour d’encadrer efficacement l’extension de l’urbanisation : changement des règles d’urbanisme (PLU/SCOT), outils de lissage du prix de la terre quelle que soit sa nature : agricole ou bâti, maîtrise du coût du foncier et du logement dans les villes (hypercentre et périphérie). Les règles de protection des terres agricoles et naturelles, pourtant nombreuses (codes de l’urbanisme, rural, forestier, de l’environnement…) sont trop complexes, contradictoires, difficiles à appliquer…

Cette disparition des terres agricoles et naturelles sous une artificalisation incontrôlée des espaces ne résout même pas le déficit grave de logements en France. Le nombre d’hectares urbanisés augmente chaque année et le besoin de logements également. Cherchez l’erreur…

Et non, le mal n’est pas « fait ». Une partie seulement est irrémédiable, mais un changement rapide et ferme de la politique publique à cet égard permettrait de stopper ou du moins freiner fortement ce phénomène. Pas de fatalisme en ce domaine mais de l’action publique rapide. Une agriculture, une viticulture fortes, que les consommateurs accepteraient de rémunérer à la valeur réelle des services vitaux qu’elle rend (production alimentaire et énergétique, biodiversité, paysages) couplée à une révision des règles régissant l’urbanisme et la valeur du foncier sont les meilleurs outils de lutte contre la dégradation de notre territoire.

Jeanne Sézanne (Paris)




Source : http://mediateur.blog.lemonde.fr/20...

Lire aussi : Voiture et maison individuelle sont les mamelles de l’étalement urbain

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