L’inquiétante analyse d’un expert nucléaire japonais

Durée de lecture : 9 minutes

4 avril 2011 / Hirose Takashi

« Il faudrait faire ce que l’Union Soviétique a fait quand le réacteur de Tchernobyl a explosé, enterrer le tout dans du béton fourni par toutes les entreprises du Japon. »


Interview de Hirose Takashi.

Hirose Takashi est un spécialiste de l’énergie nucléaire et du complexe militaro-industriel. Son livre-phare prémonitoire Nuclear Power Plants for Tokyo fait qu’actuellement il enchaîne les interviews. Il y interpelait les industriels du nucléaire en ces termes :

« ... si vous êtes sûrs que vos centrales sont sans danger, pourquoi ne les implantez-vous pas dans les centres villes plutôt qu’à des centaines de kilomètres, ce qui génère par la distance une forte déperdition d’énergie électrique dans les lignes THT »

Il préconise d’enfouir la centrale de Fukushima sous un sarcophage

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"Accepter la solution du sarcophage serait admettre qu’ils ne contrôlent plus rien donc la défaite du nucléaire qu’ils tiennent en dévotion.. et la perte de ces six (ou dix) réacteurs ainsi qu’à terme la fermeture de tous les autres ! La catastrophe sanitaire inégalée qui se profile est aussi financière ! Tandis que s’ils arrivent à refroidir, ils pourront dire le nucléaire finalement, ce n’est pas si dangereux (ndlr même si on eu chaud aux fesses). Fukushima est un drame pour le monde entier qui peut non seulement mettre fin à l’industrie nucléaire... mais aussi à celle du monde.

Pulvériser en l’air de l’eau sur les réacteurs ne sert à rien. Il faut la faire circuler à l’intérieur et évacuer la chaleur à l’extérieur par un circuit, donc remettre en état l’électricité pour réparer les systèmes de refroidissement sinon c’est comme verser de l’eau sur la lave d’un volcan. Il faut pouvoir redémarrer le système. L’accident vient du fait que le tsunami a inondé les générateurs de secours et emporté leurs réservoirs de carburant. Si nous n’arrivons pas à les remettre en route, il n’y a aucun moyen de récupérer cet accident.

Tepco [Tokyo Electric Power Company, le propriétaire/exploitant privé] dit qu’ils s’attendent à mettre sous tension les lignes ce soir ; cependant, ce qui est inquiétant c’est que les réacteurs nucléaires ne ressemblent pas aux photos qu’on nous présente, c’est un immense entrelacs, une forêt de commutations, galeries, fils et tuyaux... des labyrinthes qui donnent le vertige.

De plus, depuis une semaine, c’est de l’eau salée qu’ils y déversent. Or, si vous versez de l’eau salée sur un four chaud, vous obtenez du sel qui se dépose partout et finit par bloquer toutes les vannes qu’il sera ensuite impossible de faire fonctionner. Donc je ne peux croire que l’eau va recommencer à circuler. Peut-être ont-ils une idée ? je ne comprends pas.

Il faudra plus de 1300 tonnes d’eau pour remplir les piscines qui contiennent les barres de combustible irradiées dans les réacteurs 3 et 4 et ce matin nous en sommes à 30. Les forces d’autodéfense avec leurs 5 camions-pompes ont peut-être réussi à en déverser 30, mais où ? On est donc loin du compte.. Et même quand un réacteur est en fonctionnement normal il nécessite un contrôle constant de maintien de la température. Maintenant, c’est un désordre complet qui règne à l’intérieur des installations et quand je pense aux 50 personnes qui y travaillent, j’en ai les larmes aux yeux. Je suppose qu’ils sont exposés à de très fortes doses de rayonnements et qu’ils ont accepté. Combien de temps peuvent-ils tenir ? Je ne veux le dire. Voilà la situation ce jour.

C’est honteux de voir au même moment des gens qui essayent de rassurer le public pour éviter la panique. Car ce qu’il nous faut maintenant, c’est une prise de conscience parce que la situation est arrivée au point où le danger est réel.

Une seule solution : le sarcophage

Il faudrait faire ce que l’Union Soviétique a fait quand le réacteur de Tchernobyl a explosé, enterrer le tout dans du béton fourni par toutes les entreprises du Japon. On a ici la pire des situations car dans la centrale de Fukushima il y a aussi l’usine de Daiichi avec six réacteurs et l’usine de Daini avec quatre, ce qui fait un total de dix. Si un seul d’entre eux développe le pire des cas [ndlr : fusion incontrôlée ou atteinte de criticité], alors les travailleurs n’y pourront plus rien, il faudra évacuer le site en attendant l’effondrement. Si par exemple un seul des réacteurs de Daiichi s’enfonce, pour les cinq autres cela ne sera qu’une question de temps. Nous ne pouvons pas savoir dans quel ordre cela risque de se produire mais ils suivront tous le même chemin. Et si cela arrive, Daini n’est pas si loin, donc probablement ses réacteurs eux aussi s’enfonceront-ils. Aucun travailleur ne sera en mesure de rester. C’est la pire des hypothèses mais la probabilité n’est pas faible.

C’est le danger que le monde regarde et qui menace l’humanité, caché au Japon.

Sur les six réacteurs de Daiichi, quatre sont très endommagés donc même si la circulation de l’eau était rétablie pour trois d’entre eux, la crise ne serait pas finie ; pour sauver le peuple, nous devons réfléchir à un moyen de réduire les fuites de rayonnements non par pulvérisation d’eau par des tuyaux mais par la solution radicale de sarcophage et de refroidissement souterrain immédiat.

Avec une vitesse de vent de 2 m/sc, il ne faut que quelques jours pour que l’ensemble du Japon soit couvert par des radiations. Cela signifie que Tokyo (230 km, 35 millions d’habitants) ; Osaka (500 km, 11,32 millions d’habitants) etc. seront inévitablement touchées. Tout dépend de la météo. Le vent ne soufflera pas toujours vers la mer. Il y a deux jours, il soufflait vers Tokyo.

Chaque jour, les autorités gouvernementales locales effectuent des mesures et les stations de télévision affirment que toutes les radiations sont à la hausse mais pas encore assez hautes pour représenter un danger pour la santé (!) les comparant à une radiographie aux rayons X, conseillant seulement de porter un appareil dosimétrique ! Hier autour de Fukushima la station de Daiichi a mesuré 400 millisieverts par heure. Là, tout de même, le chef du cabinet de la préfecture a admis pour la première fois qu’il y avait un danger pour la santé sans explication. Tous les médias d’information sont en faute en raison des stupidités qu’ils profèrent : nous sommes exposés à des rayonnements tout le temps dans notre vie, aux rayons cosmiques etc. Oui mais c’est un millisievert par an tandis que là, multipliez 365 par 24 et vous obtenez 8760 puis multipliez par les 400 millisieverts, vous avez 3.500.000 la dose actuelle annuelle dans cette zone (ndlr, le maximum de dose acceptable en sus de l’irradiation naturelle est de 1msv/an !) Or aucun média n’a signalé ces valeurs d’irradiation. Ils les comparent à un scanner !

Les particules, nœud du problème

Et surtout, la radioactivité qui ne peut être mesurée est celle des particules, les plus dangereuses car ce sont elles qui, pénétrant dans le corps, amènent la source de radioactivité directement au contact des organes, de l’intérieur. Des chercheurs viennent à la télé dire que si vous vous éloignez de la source, le rayonnement est réduit en raison inverse du carré de la distance. Oui, mais si vous vous en rapprochez, il augmente dans les mêmes proportions. Si par exemple une particule radioactive est à 1 m de vous et que vous l’inhalez dans vos poumons...

... la distance de la source radioactive = zéro (elle colle à vos organes) et le rayonnement étant inversement proportionnel au carré de la distance avec la source radioactive, en ce cas, comme il n’y a plus de distance, le facteur d’irradiation même s’il est faible et surtout variable en fonction du type de particules radioactives (radio nucléides), s’en trouve augmentée d’un trillion 10 ¹² soit 1 000 milliard ou 1 000 000 000 000 fois ! Pas un seul mot dans les médias sur l’irradiation interne issue de particules ingérées.

En conséquence, L’inhalation de la plus infime particule radioactive est un danger. « Inhaling even the tiniest particle, that’s the danger ».

Il ne faut donc ni les respirer ni les ingérer : quand elles pénètrent le corps, on ne sait pas où elles vont migrer et se fixer. Le plus grand danger est celui que courent les femmes enceintes, les bébés et les petits enfants. On parle à présent d’iode et de césium mais ce n’est qu’une partie des contaminants radioactifs... En plus, la plupart du temps les firmes nucléaires ne possèdent pas les instruments de détection appropriés des particules (ndlr impensable !). Ce qu’ils appellent leurs « moyens de surveillance des mesures de la valeur des rayonnements dans l’air » (balises) ne les détectent pas. Ce qu’ils mesurent n’a aucun lien avec la quantité de matières radioactives dans l’air . . .

Les dommages causés par les rayons et ceux causés par les particules de matières radioactives sont incomparables. Il est vrai que les rayonnements ne proviennent pas tous de Fukushima mais les particules radioactives transportées, si. Lorsque le noyau d’un réacteur commence à fondre, des éléments radioactifs de l’intérieur s’échappent par les ouvertures, ce qui est actuellement le cas ; et avec la chaleur, elles montent vers le haut dans l’atmosphère et migrent (ndlr partout)...

Pour les détecter, même à présent, TEPCO n’est pas encore équipé d’un collecteur qui puisse faire un suivi régulier. C’est grâce au centre de contrôle d’état Edano qu’ils prennent occasionnellement des mesures de valeurs de densité alors qu’il faudrait en permanence surveiller et évaluer les fuites. Cela nécessite des instruments de mesure très sophistiqués... qu’ils ne possèdent pas (ndlr, impensable) ! Mesurer un niveau de rayonnement dans l’air, qu’il soit faible ou élevé, n’est absolument pas suffisant car ce n’est pas la donnée la plus fondamentale pour la santé. Nous devons savoir quel type de matières en particules s’échappe et où elles vont pour les suivre et donner l’alerte mais ils n’ont pas de système en place pour le faire maintenant.*" (Ndlr : quand le feront-ils ? Quand tout sera fini, d’une manière ou d’une autre ?)

Douglas Lummis qui a recueilli ces propos dont j’ai ici tiré l’essentiel est un scientifique et politologue vivant à Okinawa, auteur de Radical democracy. L’interview in extenso se trouve sur le blog (voir lien).



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Source : http://www.lepost.fr/article/2011/0...

Linterview originale en anglaisse lit ici

Lire aussi : Tepco recrute des liquidateurs

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