L’intervention militaire sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes saccage la nature

17 mai 2018 / Lorène Lavocat (Reporterre)

L’opération militaire lancée contre la Zad de Notre-Dame-des-Landes le 9 avril a saccagé l’environnement. Sols écrasés, arbres abattus, nature polluée par les gaz et les résidus de plastique, animaux perturbés en pleine saison de reproduction… les Naturalistes en lutte listent les dommages faits à cet écosystème exceptionnel.

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

À quelques pas de la « route des chicanes », le chemin de la Noue bruisse d’un chant printanier. Sur une branche de chêne bourgeonnante, un rossignol tonitruant tente d’attirer sa belle. « Cette opération militaire brutale au printemps, en pleine période de reproduction pour de nombreuses espèces, c’est un crime ! » s’indigne Jean-Marie. Botaniste amoureux du bocage, cet habitant de la Zad s’inquiète des dégradations irréversibles causées par l’intervention des gendarmes sur l’écosystème sensible et unique de Notre-Dame-des-Landes.

Une alerte relayée par plusieurs Naturalistes en lutte. « Comme chacun le sait, ou devrait le savoir, (mais cela ne semble pas être le cas pour quiconque dans ce gouvernement), avril est un mois décisif pour la plus grande partie des populations d’espèces animales et végétales, écrivent-ils sur leur site. Décisif, car c’est à cette époque de l’année que les végétaux déploient leur feuillage et se couvrent de fleurs accueillantes pour les butineurs. Décisif car, pour la faune, c’est le temps des amours et de la naissance des jeunes, qui assureront le maintien et la survie de l’espèce pour les années futures. »

Jean-Marie, botaniste, habitant de la Zad et Naturaliste en lutte.

Pour comprendre ce qui se trame dans le bocage, Jean-Marie nous emmène à travers les prairies humides, sur les traces des lieux de vie détruits par les pelleteuses. Du jardin permacole de la « Noue non plus » ne subsistent que quelques topinambours accrochés à leur butte. « Ils ont transformé le potager et la cabane en terre paille en bourbier, se désole le botaniste. Si c’est comme ça qu’ils pensent préserver la vocation agricole de la Zad… »

« Un risque fort de destruction direct de la faune et de la flore » 

Des Cent noms au Far West, ce sont partout les mêmes images de terre retournée en grosses mottes asséchées par le soleil, d’arbres à moitié arrachés et d’objets divers — bidon en plastique, livre, selle de vélo — enfouis dans le sol. « Les personnes qui habitaient ici étaient très respectueuses de l’écosystème, très conscientes écologiquement, précise Jean-Marie. C’est très choquant de voir leur lieu de vie saccagé. »

L’emplacement de la Noue non plus.

Si les naturalistes craignent « un risque fort de destruction direct de la faune et de la flore », les impacts de l’opération lancée le 9 avril sont difficiles à quantifier. Zones inaccessibles car bouclées par les gendarmes, disparition rapide des cadavres emportés par des charognards (corbeaux ou renards), complexité de la mise en place d’un protocole… et manque de temps. « Tout a été tellement vite, soupire notre guide, qui habitait aux Cent noms au moment de l’expulsion. Je découvre tous les jours de nouvelles dégradations. »

Les plus directement visibles sont ces ornières profondes qui traversent prairies et talus, là où les pelleteuses sont passées. « Le sol a été tellement tassé par des engins de plusieurs dizaines de tonnes, décrit le botaniste en saisissant ce qui s’apparente à une brique compacte. Or ces sols ont une structure particulière, leur endommagement compromet le bon fonctionnement de l’écosystème : comment voulez-vous que la zone humide continue de stocker et de filtrer l’eau si elle est tassée et retournée ? »

Autre caractéristique du bocage, certains talus et certaines prairies sont constitués de terres rares que l’on appelle « oligotrophes », car elles sont très pauvres en nutriments. Ces terres héritées des landes du XIXe siècle (ça ne s’appelle pas Notre-Dame-des-Landes pour rien !), avant la création des haies bocagères, forment donc des milieux très particuliers, où se retrouvent des végétaux singuliers comme le chêne tauzin avec ses pousses rosées, le carum verticillé aux petites fleurs blanches ou la scorzonère naine. « Les milieux riches en nutriment, “eutrophes”, sont aujourd’hui très répandus du fait notamment de l’usage d’engrais, souligne Jean-Marie. À l’inverse, les milieux oligotrophes sont rares, et hébergent donc une biodiversité très riche. »

Sur la Zad, le 15 mai 2018.

Au-delà de ces bouleversements édaphiques, l’intervention des gendarmes a occasionné un grand dérangement. D’après les Naturalistes en lutte, les passages d’engins et de militaires, notamment de nuit, ont pu écraser et tuer nombre de batraciens et de micromammifères (campagnols, hérissons, musaraignes). Les armes chimiques utilisées se révèlent ainsi des composés extrêmement toxiques pour des organismes de faible masse corporelle « qui peuvent être contaminés, soit par inhalation, soit par ingestion d’aliments contaminés soit, comme pour les amphibiens, par contact avec la peau ». Sur leur site, ils précisent : « Une grenade lacrymogène peut recouvrir une surface de 800 m² d’un nuage irritant déployé sur une hauteur de 3 à 5 m. Bien que leur composition chimique ne soit pas parfaitement connue, nous savons que les gaz contiennent du 2-chlorobenzylidene malononitrile (CS) de faible toxicité pour les êtres humains (…) Mais le poids d’un insecte, d’un oiseau, d’un amphibien, d’une chauve-souris ou d’une musaraigne n’est pas celui d’un homme ! »

L’onde de choc des grenades de désencerclement, qui génèrent un impact sonore dépassant les 150 dB, est susceptible d’affecter les chauves-souris. Sans compter les quelque 48.000 capsules en plastique de gaz et les dizaines de milliers de fragments de plastique de grenades disséminés un peu partout pour des centaines d’années.

La menace pour le bocage de l’agriculture intensive 

De retour sur le chemin de la Noue, Jean-Marie guette au milieu de la symphonie des oiseaux le sifflement presque tropical du loriot d’Europe, au plumage jaune flamboyant. « Les populations d’oiseaux diminuent en même temps que les insectes sont tués par les pesticides, rappelle-t-il. Mais à Notre-Dame-des-Landes, comme il n’y a pas eu d’industrialisation de l’agriculture — en partie parce que les terres sont pauvres et en partie parce que le projet d’aéroport puis l’occupation zadiste ont empêché le développement de grandes exploitations intensives — les insectes et les oiseaux sont encore très nombreux ! »

Sauf que « les détonations multiples, qui parfois se suivent pendant plusieurs dizaines de minutes, à différentes périodes de la journée, le bruit du déplacement des véhicules et les cris, lors des affrontements, perturbent indubitablement les oiseaux chanteurs présents dans les haies », s’alarment les Naturalistes en lutte. Les mâles peinent ainsi à défendre leur territoire et à attirer les femelles, ce qui épuise les individus et affaiblit le succès de la formation de couples. « Il est avéré qu’un nid de chouette hulotte était établi dans une des cabanes qui ont été détruites. Elle était pour cette raison précise délaissée par son habitante humaine ! » Chacun redoute donc la prochaine opération militaire, qui provoquerait à coups sûrs de nouveaux saccages.

Une prairie humide.
Une prairie saccagée.

Mais le pire pourrait encore être à venir. Car certaines parcelles du bocage ne sont pas inscrites sur un formulaire individuel et pourraient être récupérées par d’autres agriculteurs, installés dans des systèmes intensifs. D’autres sont bien « fichées », mais revendiquées par leurs anciens propriétaires. « Si certaines prairies se retrouvent exploitées à grand renfort d’engrais et de pesticides, cela perturberait l’ensemble de l’écosystème unique que constitue la Zad, craint Jean-Marie. On aurait des sortes de barrières chimiques qui empêcheraient les circulations et les équilibres de se faire : ce morcellement provoquerait une perte de biodiversité ». Le bocage de Notre-Dame-des-Landes, avec ses nombreux talus et ses prairies humides, est unique en son genre en France, de par son étendue et sa densité de haies.

C’est pourquoi les Naturalistes en lutte demandent l’inscription et le respect de clauses environnementales en amont de toute acquisition ou location de terres dans le bocage. « On ne se bat pas que pour 40 projets et 300 ha de terres, insiste Jean-Marie. On défend un écosystème global et des modes de vie respectueux et harmonieux avec la nature »



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Lire aussi : Voici les fleurs et les animaux qui vont (peut-être) sauver Notre-Dame-des-Landes

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Lorène Lavocat/Reporterre
. chapô : une prairie humide de la Zad de Notre-Dame-des-Landes, le 15 mai 2018.

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