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Édito — Culture et idées

L’oligarchie agricole

« Les grenouilles ou les libellules, ça commence à bien faire  ». Qui prononce cette phrase brillante d’intelligence ? Le président de Sofiproteol, un groupe agro-industriel pesant 6 milliards d’euros de chiffre d’affaire. L’entreprise, dirigée depuis 2000 par M. Beulin, prospère notamment grâce au « diester », un agrocarburant à base d’huile végétale et mélangé au gazole.

En ces temps de hausse des prix du carburant, rappelons que le diester, dont le bilan environnemental est négatif, est soutenu par un avantage fiscal qu’en janvier Cour des Comptes a évalué – en le dénonçant – à 1,8 milliards d’euros. Cette somme s’est en bonne partie retrouvée dans les poches de Sofiproteol. La société prospère aussi dans l’alimentation animale, produit l’huile Lesieur, et est associée à des sociétés biotechnologie (Hendrix Genetics) et de distribution de semences et de pesticides (InVivo). M. Beulin est donc parfaitement qualifié pour parler de libellules et de grenouilles.

En fait, indique l’Union internationale de la conservation de la nature, 14 % des espèces de libellules en Europe sont menacées d’extinction. Quant aux grenouilles, elles vivent une situation mondiale dramatique, et le dernier bulletin de la société scientifique des amphibiens, Froglog, s’ouvre par une liste impressionnante d’espèces disparues.

Mais M. Beulin ne s’exprimait pas, le 23 mars, à Aicirits (Pyrénées-Atlantiques) en tant que président de Sofiproteol, mais comme président de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) : car M. Beulin est agriculteur ! Avec son frère et deux cousins, il possède une exploitation de 500 ha dans le Loiret. Et s’il veut qu’on en finisse avec les libellules et les grenouilles, c’est parce qu’il s’agit de s’affranchir des règles environnementales qui freinent le développement de centaines de retenues d’eau dans le sud-ouest de la France.

Pourquoi des retenues ? Parce qu’avec le changement climatique, les sécheresses sont plus fréquentes. Or, la culture industrielle du maïs est irriguée, donc requiert beaucoup d’eau. Changer ce modèle agricole, qui profite essentiellement à de riches céréaliers, pendant que le reste de la population paysanne s’asphyxie lentement ? Pas question. On exige ces retenues d’eau – financées à plus de 70 % par la collectivité… En fait, une minorité détruit l’environnement et profite des finances communes. Eh bien, l’oligarchie agricole, ça commence à bien faire !

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