La 5G, pactole ou fantasme économique ?

Durée de lecture : 8 minutes

19 juin 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

Les promesses économiques de la 5G affolent les opérateurs du secteur, qui ne savent pas encore qui payera pour son déploiement. L’État s’intéresse aussi de près à cette technologie : une question de recettes autant que d’image, le président Macron rêvant d’une France « leader dans les combats de demain ».

Cet article est le troisième volet d’une enquête que Reporterre consacre à la technologie du réseau sans fil de cinquième génération, ou 5G. Le premier volet : « Plongée dans l’univers de la 5G : merveille ou cauchemar ? ». Le second : « La 5G, des fréquences, des antennes et des craintes ».


C’est la valse des milliards. La 5G, vantée comme la révolution technologique du XXIe siècle, devrait selon ses promoteurs avoir des conséquences gigantesques sur l’économie. La Commission européenne estime que les recettes produites par ce nouveau standard pourraient représenter l’équivalent de 225 milliards d’euros en 2025 dans le monde, créer 2,4 millions de nouveaux emplois en Europe et générer des bénéfices de plus de 113 milliards d’euros en 2025. Convaincue du retour sur investissement, la Commission a engagé 700 millions d’euros dans un partenariat public-privé pour accélérer son déploiement [1]

La 5G va aussi rapporter un pactole à l’État. Le gouvernement doit en effet céder les droits d’usages des fréquences aux opérateurs de téléphonie mobile d’ici à l’automne. En Italie, la recette s’est élevée à 6,55 milliards d’euros, alors que le gouvernement en attendait « seulement » 2,5 milliards. En Allemagne, on s’approche du seuil des 6 milliards d’euros.

« Chaque opérateur est libre de sa politique commerciale en fonction des services qu’il va proposer » 

Ces enchères faramineuses inquiètent les opérateurs français. « Il ne faut pas que les fréquences coûtent trop cher, sans quoi nous ne pourrons pas investir par la suite », a déclaré à Reporterre Arnaud Vamparys, directeur du programme 5G chez Orange. « Le gouvernement ne peut pas avoir des objectifs contradictoires. S’il veut remplir ses caisses, comme en Italie ou en Allemagne, cela limitera la capacité d’investissement des opérateurs », enchérit Michel Combot, directeur général de la Fédération française des télécoms. En 2018, Orange, Free, SFR et Bouygues Télécom ont déjà dépensé 9,8 milliards d’euros dans le déploiement de leurs réseaux, hors rémunération des fréquences. Un montant record, selon l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep). Or, la facture n’est pas près de s’alléger, car les opérateurs doivent continuer à installer la 4G, ainsi que de la fibre. « Les investissements pour la 5G vont prendre le relais de la 4G lorsque tout le réseau sera déployé. Il n’y aura pas de révolution subite des investissements, mais une continuité à la hausse », précise Michel Combot.

Où trouver ces milliards d’euros ? Dans le portefeuille des consommateurs ? « Chaque opérateur est libre de sa politique commerciale en fonction des services qu’il va proposer. C’est d’ailleurs déjà le cas aujourd’hui. Les forfaits qui ont plus de gigas sont plus chers. Demain, si les entreprises souhaitent par exemple des temps de latence limités, cela aura un coût. Mais, à service égal, les prix ne vont pas augmenter », assure Michel Combot, de la Fédération française des télécoms.

Les entreprises clientes pourraient donc devoir mettre la main à la poche. D’où une certaine réticence de leur part, notamment au sein l’Association des grands utilisateurs de réseaux radio d’exploitation (Agurre), qui regroupe Aéroports de Paris, Air France, EDF, la RAPT, la SNCF, etc. « Les cas d’usages métiers [les situations où les entreprises auront besoin de la 5G] qui exigent les performances accrues de la technologie 5G restent à inventer », analyse Florence Erpelding, représentante déléguée de l’Agurre. Ses membres n’ont pas exprimé jusqu’à présent d’attente spécifique liée aux performances techniques de la 5G. D’autant qu’ils vont pouvoir faire évoluer leurs réseaux privatifs actuels vers la 4G, grâce à l’ouverture récente de la bande de fréquences 2,6 GHz.

« La France doit devenir le leader dans les combats de demain » 

« Orange dit avoir besoin des acteurs verticaux [les grandes entreprises] pour contribuer à monétiser le déploiement de la 5G. Quand les membres de l’Agurre entendent cela, ils peuvent être méfiants, faute de visibilité sur les coûts que les opérateurs mobile commerciaux pourraient répercuter sur eux », poursuit Florence Erpelding.

Des incertitudes que comprend Michel Combot : « Il est difficile aujourd’hui d’estimer en amont cette rentabilité du service. Il faut d’abord convaincre les gens et adapter le déploiement au regard de leur appétence et du succès commercial. »

Pour convaincre les groupes industriels de l’intérêt de la 5G, Orange ne lésine sur les moyens. Le 16 avril dernier, l’opérateur a organisé un grand évènement au palais Brongniart, à Paris, consacré aux « enjeux de transformation numérique ».

« Identifier les usages de demain et imaginer tous les possibles d’après-demain. Accélérer, déployer, intégrer, opérer, sécuriser. Voilà en synthèse ce qui nous attend, vous et nous, avec la 5G », s’est enthousiasmé Stéphane Richard, le PDG d’Orange. Il fut question de performance, d’innovation, de réactivité, de flexibilité, de fiabilité. Comme si d’un coup de baguette magique, le nouveau standard allait résoudre tous les problèmes des entreprises. Pourtant, les usages concrets demeurent encore flous. « Il y a des enjeux de compétitivité et d’innovation. À nous d’imaginer comment la 5G va faciliter cette transition vers le numérique », dit Christel Heydemann, la présidente de Schneider Electric, dans une vidéo visible sur le site de l’évènement. Dans une autre interview, Jean-Philippe Bahuaud, vice-président stratégie du groupe Renault, est un peu plus précis, évoquant la voiture autonome à qui la 5G permettra « d’affiner le trajet du véhicule, d’anticiper et de fiabiliser l’expérience ». Même si, en définitive, « l’automatisation des véhicules est une tendance indépendante de la 5G. L’infrastructure va être “designée” en fonction de ces cas d’usages, qu’il faut créer ».

L’enjeu du réseau 5G n’est pas seulement une meilleure connectivité pour les entreprises ou une puissance décuplée pour les utilisateurs. Il s’agirait avant tout de l’attractivité de la France à l’échelle internationale. De son image de chef de file dans le secteur des nouvelles technologies. En un mot : de la French Tech, de l’écosystème des start-up françaises. Emmanuel Macron l’a souligné dans son discours d’ouverture du salon Vivatech, consacré à l’innovation technologique, qui s’est tenu à Paris du 16 au 18 mai dernier. « La France doit devenir le leader dans les combats de demain : l’internet des objets, l’intelligence artificielle, la convergence entre le numérique et les cleantech et toutes les technologies du greentech, la convergence entre le numérique et le healthcare. »

« Tout le monde est bienvenu pour faire des affaires et créer des emplois en France » 

Interrogé à cette occasion sur la loi surnommée « anti-Huawei », adoptée par l’Assemblée nationale le 10 avril dernier pour contrôler la manière dont les futurs équipements 5G seront installés sur le territoire, le président de la République a mis les choses au clair. « Tout le monde est bienvenu pour faire des affaires et créer des emplois en France (…) Notre perspective n’est pas de bloquer Huawei ou toute autre entreprise mais de préserver notre sécurité nationale et la souveraineté européenne. »

Ce texte de loi inquiète aussi les opérateurs des télécoms. Car, pour déployer les infrastructures nécessaires à la 5G, ils n’ont que trois possibilités : l’équipementier suédois Ericsson, le finlandais Nokia ou le chinois Huawei, l’un des plus avancés dans ce domaine. Ce dernier est pourtant accusé d’utiliser la 5G pour installer des portes numériques dérobées (ou backdoors) en vue d’espionner l’Europe. Fin janvier, les autorités étasuniennes ont décidé d’exclure le groupe chinois de leur marché. L’Australie leur a emboîté le pas. L’Angleterre, l’Allemagne et la Belgique ont préféré donner leurs autorisations.

« En France, il n’y a pas de loi anti-Huawei, comme on peut le lire partout. Ce texte concerne la sécurisation des réseaux mobiles. Nous sommes ravis d’avoir un cahier des charges technique et non pas politique », explique à Reporterre Steve Bourdon, responsable communication de Huawei en France. L’homme assure que plusieurs autorités de contrôle gouvernementales, notamment en Allemagne, ont mené des tests et constaté l’absence de portes dérobées. « Il n’y a aucun danger en matière de cybersécurité », insiste-t-il. Au salon Vivatech, l’équipementier chinois faisait face au stand d’Orange. « On travaille beaucoup avec eux. Ils marchent bien et ne sont pas forcément moins sécurisés que les autres. Tout cela n’est qu’une histoire politique », dit Jean-Pierre Casana, responsable de l’innovation chez l’opérateur français.

Dans tous les cas, le gouvernement et les autorités européennes veulent aller vite et ne prendre aucun retard dans cette « révolution » technologique, que certains n’hésitent pas à comparer à l’arrivée de l’électricité. Au vu des milliards d’euros en jeu, les questions d’éthique et de sécurité des réseaux passent parfois au second plan, comme nous le verrons dans notre prochain volet.

À la Station F, à Paris.

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[1En page 21 du rapport de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep) « Les enjeux de la 5G », mars 2017.


Lire aussi : La 5G, des fréquences, des antennes et des craintes

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Photos : © Mathieu Génon/Hans Lucas/Reporterre

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