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Tribune — Étalement urbain

La Bibliothèque nationale de France ne doit pas détruire les terres de Gonesse

L’auteur de cette tribune, syndicaliste, s’élève contre l’éventuelle implantation d’un centre de conservation de la Bibliothèque nationale de France sur les terres de Gonesse, en Île-de-France. Son syndicat, Sud culture Solidaires, veut en effet défendre les terres fertiles, tout comme les travailleurs, car « les préoccupations écologiques et sociales sont désormais indissociables ».

Guillaume Riquier est syndicaliste Sud culture Solidaires, section de la Bibliothèque nationale de France (BNF).


Nous, syndicalistes Sud culture Solidaires — section de la Bibliothèque nationale de France (BNF) — pensons que la lutte syndicale pour l’amélioration des conditions de vie des travailleuses et des travailleurs ne s’arrête pas aux portes des entreprises. Défendre un environnement sain, la possibilité d’accès à de la nourriture de qualité, à des emplois utiles sur les plans social et écologique fait de plus en plus partie de nos réflexions et engagements syndicaux.

C’est pourquoi nous avons apporté notre soutien à la lutte contre la bétonisation des terres fertiles du Triangle de Gonesse (Val-d’Oise), situées à une quarantaine de kilomètres du centre technique de stockage et de conservation de la BNF à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne). Une bataille qui a obtenu une victoire en novembre 2019, avec l’abandon du projet de complexe commercial Europacity. Aujourd’hui, des projets alternatifs de transition agricole tels que « Triangle » et « Risome » s’y développent sous l’impulsion de l’association Coopération pour une ambition agricole, rurale et métropolitaine d’avenir (Carma). À la suite de la Zad organisée en février [et expulsée le 23 février], nous appelons d’ailleurs à renforcer les mobilisations pour soutenir ces nouveaux projets.

« Oui à Carma », lit-on sur la banderole, en référence au projet agroécologique contre l’urbanisation des terres de Gonesse.

Las, dans un article du Journal du dimanche du 20 décembre 2020, Marie-Christine Cavecchi, présidente du conseil départemental du Val-d’Oise, faisait part de son projet de remplacer EuropaCity par « un véritable projet d’envergure métropolitaine ». Autour de la gare de Gonesse (110 hectares), elle imaginait un nouveau quartier accueillant « un conservatoire national de la presse, un centre de conservation pour la BNF, une cité des médias… » Un projet qui relève, selon nous, syndicalistes, d’une stratégie de développement de l’emploi à courte vue, dépassée. En effet, Marie-Christine Cavecchi ambitionne de créer de l’emploi sur son territoire pour le rendre attractif, sans prendre en compte ses conséquences écologiques et sociales. Comment refuser des projets de reterritorialisation alimentaire en Île-de-France, où la perte des espaces agricoles est préoccupante ?

Il est difficile pour un syndicat de faire entendre des préoccupations à la fois écologiques et sociales

Reprenons du début. La Bibliothèque nationale de France a décidé de construire un centre de conservation plus grand. Un appel d’offres a été lancé par la direction de l’établissement pour solliciter les communes qui seraient prêtes à l’accueillir – appel d’offres auquel a répondu Marie-Christine Cavecchi. Nous ne savons pas à l’heure actuelle si la construction de ce nouveau site entraînera la fermeture de l’un ou des deux centres de conservation actuels, le site de Bussy-Saint-Georges et celui de Sablé-sur-Sarthe. Cela est probable puisque le projet de la BNF est de rationaliser ses coûts de stockage.

Dans ce cas, si la proposition de Marie-Christine Cavecchi était retenue, les employés de Bussy-Saint-Georges devraient aller travailler à Gonesse, à une quarantaine de kilomètres (au minimum) de leur lieu de vie actuel. Or, lorsque la réflexion sur ce nouveau site a été engagée, il était question de le construire sur le terrain vacant près du site de Bussy-Saint-Georges, qui appartient à la réserve foncière de la BNF. Cela permettrait aux salariés de Bussy-Saint-Georges de :

  • ne pas avoir à abandonner leur lieu de vie, ou d’augmenter leur empreinte carbone avec des navettes entre le futur site et leur domicile ;
  • et d’éviter de détruire des zones agricoles qui ne sont pas encore construites.

Cette situation illustre la difficulté pour un syndicat aujourd’hui de faire entendre des préoccupations à la fois écologiques et sociales, notamment parce que, pour les élus et cadres d’entreprise, le plus souvent, la question économique, celle du coût, est la seule véritablement prise en compte — service public ou pas. Dans le cas de la BNF, si la réhabilitation et l’agrandissement de l’actuel site de Bussy-Saint-Georges sont plus coûteux que la construction d’un bâtiment neuf, il est probable que la seconde solution l’emporte, et que le choix d’implantation aille à la communauté locale accueillante qui sera prête à mettre le plus d’argent sur la table. Les conséquences salariales des décisions prises n’étant malheureusement perçues que comme un dégât collatéral, managé à coups de cellules de crise et autres primes au départ.

Un dortoir en construction, avec des matériaux de récupération, le 8 février à la Zad de Gonesse.

Et pourtant, pour des salariés, aller travailler, contraints, sur un autre site n’est jamais un simple déplacement. Ils ont construit leurs vies dans ce lieu, y ont tissé des liens, y ont souvent trouvé, au fil du temps, un ancrage équilibrant. Parfois, suivant les parcours de vie, ça peut même être très compliqué pour certains d’avoir des temps de trajet supplémentaires, s’ils sont parents isolés, handicapés, etc. Lorsque ces salariés s’opposent à un tel projet, ce n’est donc pas pour ménager un confort, mais pour défendre, comme disait André Gorz, célèbre théoricien de l’écologie politique, leur « monde vécu » — c’est-à-dire leurs relations avec un territoire et ses habitants.

Quant aux conséquences écologiques des projets, elles sont à peine évoquées lors des réunions entre représentants de la direction et élus du personnel. Le sont-elles davantage dans le cahier des charges qui accompagne l’appel d’offres de la BNF ? Sur le site du conseil départemental du Val-d’Oise, Marie-Christine Cavecchi se prévaut de s’engager pour « un travail en équipe pour la réalisation de nos ambitions communes, au service de la vie quotidienne des Valdoisiens ». Quand a-t-elle demandé aux Valdoisiens ce qu’ils désiraient, quand a-t-elle amorcé un dialogue autour des différentes possibilités de développement du département ?

Pour ce qui nous concerne, nous demandons à la direction de la BNF de prendre en compte ces préoccupations sociales et écologiques, désormais indissociables, liées au nouveau site de stockage de la BNF. De ne plus les rejeter à la marge des considérations économiques, mais d’en débattre réellement avec les agent-e-s et leurs représentant-e-s.

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