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Eau, rivières, océans

La Méditerranée subit l’effondrement de sa biodiversité

Un rapport de grande ampleur alerte sur l’« effondrement » de la biodiversité du bassin méditerranéen : 20 % des populations de vertébrés ont subi une perte entre 1993 et 2016, notamment en raison de la surpêche, du changement climatique et de l’urbanisation.

La biodiversité méditerranéenne est en danger, constate une équipe de scientifiques coordonnée par la Tour du Valat, l’institut de recherche pour la conservation des zones humides méditerranéennes. Dans un rapport publié lundi 7 juin, l’institut alerte sur l’« effondrement » de la biodiversité du bassin méditerranéen entre 1993 et 2016. Les populations de vertébrés ont en effet baissé de 20 % dans l’ensemble du bassin. Dans le détail, 28 % des écosystèmes d’eau douce sont menacés. Et le chiffre monte à 52 % pour les écosystèmes marins pélagiques et côtiers.

De plus, parmi plus de 7 000 espèces de plantes et animaux évaluées par la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), 20 % sont en voie d’extinction dans le bassin méditerranéen. C’est le cas par exemple du thon rouge (Thunnus thynnus), dont la population a baissé de 90 % depuis 1993. Malgré tout, le rapport indique que depuis l’imposition de quotas stricts de pêche, sa population recommence à augmenter peu à peu.

Pour ces données, les chercheurs ont compilé les suivis d’abondance de plus de 80 000 populations animales, appartenant à 775 espèces de vertébrés (oiseaux, poissons, mammifères, amphibiens et reptiles). « Cela représente environ un quart de toutes les espèces présentes dans le bassin méditerranéen. C’est beaucoup, cela permet de se faire une représentation la plus fidèle possible de la réalité », indique à Reporterre Thomas Galewski, chargé de recherche à la Tour du Valat et coordinateur de l’étude.

Surpêche, changement climatique et urbanisation

La Méditerranée, une des régions au monde comprenant le plus grand nombre d’espèces endémiques, est aujourd’hui bordée de régions très urbanisées, qui concentrent plus de 500 millions d’habitants et 360 millions de touristes par an (27 % du tourisme mondial). Et la pression humaine pourrait encore augmenter dans les années à venir, explique Thomas Galewski : « Les relocalisations des populations sur les écosystèmes côtiers et sur les bords de rivière sont un réel problème. D’autant qu’un tiers de la population du bassin méditerranéen vit déjà les pieds dans l’eau, sous le niveau de la mer. »

Surpêche, prolifération de barrages sur les cours d’eau, prélèvement excessif des ressources en eau, intensification des pratiques agricoles… Sans surprise, c’est bien l’activité humaine qui est responsable du déclin de ces espèces. « La plupart d’entre elles subissent de plein fouet les effets de l’activité humaine et du changement climatique, dont l’ampleur devrait s’accroître au cours des prochaines décennies, souligne le chercheur. De plus, une proportion importante d’espèces sont endémiques du bassin méditerranéen et évoluent dans des aires de répartition restreintes, les rendant encore plus vulnérables. »

Le port de Gênes, en Italie, est l’un des plus grands de la mer Méditerranée. Pixabay/CC/Dootdorin

C’est le cas par exemple du phoque moine (Monachus monachus), l’espèce de phoque la plus rare au monde et qui a quasiment disparu en raison de l’urbanisation et de la perte d’habitat qui en découle. Seules quelques centaines d’individus vivent encore dans la mer Égée, sur l’archipel de Madère et au Cap Blanc, en Mauritanie. Mais là aussi, les animaux sont menacés par le développement résidentiel et touristique.

D’autres espèces sont menacées par la pêche. Le requin ange (Squatina squatina) est un poisson des fonds marins, vivant à 150 mètres de profondeur. Espèce courante dans une grande partie de la mer jusqu’à peu, il est menacé par les chalutiers, dont les techniques de pêche augmentent en intensité et en efficacité. À tel point que l’espèce, parmi les 100 les plus menacées au monde, est désormais proche de l’extinction.

Le changement climatique est également l’une des causes de perte de biodiversité. Avec l’assèchement de certaines rivières, les fluctuations des niveaux de l’eau et la hausse des températures, les écosystèmes d’eau douce ont chuté de 28 %. Et la situation ne semble pas aller en s’améliorant : reprenant les chiffres du Living Planet Index, la Tour du Valat indique que le stock de poissons d’eau douce migrateurs risque de chuter de 76 % dans moins de cinquante ans.

Des thons rouges pris dans des filets en Méditerranée près de la Libye, relâchés par Sea Shepherd. Flickr/CC BY-ND 2.0/http://simonag3r.wix.com/simonagerphotography

Quelques signaux encourageants

Les scientifiques observent malgré tout quelques indices encourageants. Plusieurs espèces ont en effet été sauvées de l’extinction « notamment grâce à un meilleur encadrement de la chasse et de la pêche et la création d’aires protégées ». L’interdiction des pesticides organochlorés a par exemple permis de faire remonter les effectifs de faucons pèlerins (Falco peregrinus). De 122 couples dans les années 1970, il y en a aujourd’hui plus de 1 600. « Il ne faut pas crier victoire trop vite, la tendance générale reste au déclin de la biodiversité », tempère Thomas Galewski.

Pour enrayer — ou du moins infléchir — la baisse de la biodiversité, il appelle d’abord à continuer les actions de conservation et à restaurer les écosystèmes dégradés grâce à des « solutions fondées sur la nature » : restaurer un milieu naturel permet de recréer un habitat pour les écosystèmes, mais est aussi bénéfique pour les êtres humains. « Les zones humides par exemple sont des zones tampons. Lors des sécheresses, elles stockent davantage de ressources en eau. Ce sont aussi des excellents puits de carbone. Et en bord de mer, elles contribuent à freiner l’avancée des eaux dans les côtes. »

Par ailleurs, le coordinateur du rapport recommande de s’attaquer « aux causes profondes du déclin des espèces » que sont « les modèles socioéconomiques non durables » d’agriculture et de consommation. « Les décideurs doivent aussi mieux prendre en compte les avis des scientifiques. Cela commence avec l’IPBES [le groupe d’experts international sur la biodiversité], mais en termes de concertation, on est encore loin du compte. »

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