La SNCF en pétard : le Sénat veut l’obliger à vendre les billets de ses concurrents
Avec l’ouverture à la concurrence, les acteurs sont de plus en plus nombreux. La SNCF pourrait être obligée de proposer les offres de ses concurrents. - © Romain Longieras / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Avec l’ouverture à la concurrence, les acteurs sont de plus en plus nombreux. La SNCF pourrait être obligée de proposer les offres de ses concurrents. - © Romain Longieras / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Les sénateurs ont voté l’obligation pour SNCF Connect de vendre les billets de ses compagnies concurrentes. Un premier pas pour sortir du capharnaüm actuel, mais les aberrations pénalisant le train sont multiples.
Une première étape a été franchie, dans le long et tortueux chemin vers l’harmonisation de l’offre ferroviaire en France. Peu avant 2 heures du matin, dans la nuit du 15 au 16 avril, les sénateurs ont voté en séance plénière l’obligation à SNCF Connect de vendre les billets des compagnies concurrentes de la SNCF sur les lignes TGV. Et ce malgré les requêtes du PDG de la SNCF Jean Castex, qui, selon le média Contexte, a exercé une « pression extrêmement forte jusqu’à la dernière minute sur les sénateurs, y compris auprès de Gérard Larcher », le président du Sénat.
Cette décision pourrait sortir (un peu) les usagers du brouillard. Avec l’ouverture du train à la concurrence, les acteurs cohabitant sur les rails sont en effet de plus en plus nombreux. Entre les billetteries des différentes compagnies et les plateformes indépendantes qui référencent les trajets (Trainline, Kombo, Omio, etc.), l’offre devient incompréhensible. Les tarifs varient parfois d’une plateforme à l’autre, car les cartes de réduction ne sont pas systématiquement prises en compte et la SNCF refuse tout simplement d’afficher et de vendre les billets TGV de ses concurrents.
On assiste à « une extraordinaire fragmentation [qui pose] une énorme préoccupation », s’alarmait le très respectable président de l’Autorité de régulation des transports, Thierry Guimbaud, lors du colloque annuel de l’Afra, le lobby des entreprises ferroviaires, le 8 octobre 2024 à Paris.
Une ouverture à la concurrence chaotique
Résultat, l’ouverture du train à la concurrence tourne au fiasco. 85 % des billets de train sont encore vendus sur l’application SNCF Connect, soit 226 millions de billets. Faute de pouvoir accéder à cette boutique en ligne, l’opérateur italien Trenitalia, seul véritable concurrent de la SNCF à l’heure actuelle, affiche des taux de remplissage bien inférieurs à ceux de la SNCF sur le Paris-Lyon. Car les usagers ignorent tout simplement que ces trains existent.
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Les idées fusent donc, depuis de longs mois, sur les manières de remédier à ce problème compliqué, aussi bien techniquement que légalement. Y compris parmi les partisans de l’ouverture à la concurrence, forcés de reconnaître qu’elle a considérablement complexifié le système. Quatre sénateurs de tous bords [1] ont planché sur le sujet au cours d’une mission d’information dont le rapport doit être publié en mai.
Ils ont décidé d’introduire sans attendre, par amendement à la loi-cadre sur les transports actuellement en discussion, l’obligation à SNCF Connect de vendre des offres concurrentes. « Il faut agir vite. Si nous n’agissons pas maintenant, la valeur ajoutée partira dans des plateformes dont le siège social sera situé en Irlande ou dans la Silicon Valley », a prévenu le rapporteur Les Républicains du projet de loi, Didier Mandelli, dans l’hémicycle.
Les sénateurs ont également voté l’obligation de partage d’information entre opérateurs, une première pierre pour permettre l’information trafic en temps réel dans ce paysage morcelé, et garantir des droits aux usagers en rupture de correspondance lorsqu’ils voyagent sur différentes compagnies. Rien ne garantit par exemple aujourd’hui qu’un voyageur affecté par un retard sur le TER entre Toulon et Marseille, exploité par Transdev, puisse être remboursé du TGV qu’il aurait loupé entre Marseille et Paris, exploité par la SNCF.
Les trajets internationaux ne sont pas concernés
Les mesures votées mercredi 15 avril au soir ne régleront pas tous les problèmes des usagers, notamment à l’international. « C’est un pas dans la bonne direction, mais il ne couvre pas les trajets en correspondance de la France vers l’Europe (ex : Paris-Madrid via Barcelone), or ce sont ces trajets qui sont les plus polluants et où il faudrait faciliter la vie des passagers qui veulent choisir le train », dit à Reporterre Alexis Chailloux, spécialiste transport pour le Réseau Action Climat.
L’ONG doit publier mardi 21 avril un rapport soulignant les nombreuses aberrations pénalisant le train à l’échelle européenne. Les problèmes de billettique en sont une, et non des moindres.
Procrastination
Le débat, dans l’hémicycle, a été houleux. La SNCF, par l’entremise de son nouveau PDG Jean Castex, dont l’ombre planait au-dessus des élus, se bat farouchement contre l’obligation d’intégrer ses concurrents, qui risque de favoriser leur implantation dans l’Hexagone. Ils ne représentent encore que 2 % de l’offre TGV, mais ils espèrent croquer une part de plus en plus intéressante du gâteau ferroviaire, en s’installant sur les tronçons rentables.
Trois sénateurs de droite [2] ont relayé les arguments du groupe ferroviaire. Ils dénoncent notamment le refus des concurrents de vendre les billets SNCF en France ou dans leur pays d’origine. En Italie ou en Espagne, la SNCF mène une stratégie de conquête agressive et aimerait pouvoir vendre ses billets sur les plateformes nationales. Ils dénoncent aussi le manque à gagner pour SNCF Connect, si les concurrents pouvaient y figurer rapidement.
Les défenseurs de l’obligation leur ont donné raison sur ces deux points, admettant qu’il faudra « compléter » dans les prochains mois cette première « impulsion » donnée par le Sénat.
La Commission européenne planche sur une plateforme commune
Le ministre des Transports, Philippe Tabarot, a lui aussi soutenu la mesure tout en montrant une certaine appétence à la procrastination. Il faudra « une entrée en vigueur différée » de l’obligation, pour permettre à la SNCF de s’adapter, a-t-il dit devant les sénateurs.
Il s’agit aussi d’attendre que l’Europe avance dans ses projets d’harmonisation. Après avoir consacré toute son énergie à détricoter les monopoles publics, au risque de désorganiser le réseau ferroviaire, la Commission européenne tente désormais de corriger les effets néfastes de la concurrence. Elle prépare, pour la mi-mai, un règlement pour faire le ménage sur ce chantier, vers l’élaboration d’une plateforme commune ou, faute de mieux, un meilleur partage de l’information entre compagnies.
On ignore également si le projet de loi-cadre sur les transports, qui a débuté sa navette parlementaire par le Sénat, pourra être discuté par l’Assemblée nationale dans des délais raisonnables. Les discussions budgétaires, puis l’élection présidentielle accapareront les députés à partir du mois de septembre, et il y a embouteillage de textes, d’ici là.
Les usagers devront donc attendre pour constater les améliorations concrètes au moment de réserver leurs billets.