La Tunisie est confrontée à la pollution et au manque d’eau

22 mars 2016 / Eros Sana (Reporterre)



Il y a cinq ans, la révolution commençait en Tunisie. Aujourd’hui, la situation sociale est aggravée par le stress hydrique et des pollutions massives dus à un modèle de développement en bout de course. Mais partout dans le pays, des alternatives fleurissent. Reportage.

- Tunisie, reportage

« T’as besoin d’eau de Javel ? Tu peux mettre ton jean dans cette eau et il va ressortir super blanc ! » L’habitant de la ville de Kasserine qui parle ainsi indique un oued pollué, d’une couleur indéterminée et dégageant une odeur irrespirable à plusieurs mètres. Le cours d’eau traverse plusieurs quartiers de cette ville de plus de 76.000 habitants avant d’infiltrer les nappes phréatiques sur plusieurs dizaines de kilomètres. 

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Oued pollué près de la ville de Kasserine.

Ce qui pollue l’eau et l’air ? Les rejets de la Société nationale de cellulose et de papier alfa (SNCPA). La SNCPA est le principal pôle industriel de Kasserine et de l’ensemble du centre-ouest de la Tunisie. Avec près de 900 salariés et un chiffre d’affaire affiché de 60 millions de dinars (près de 27 millions d’euros), la SNCPA fait vivre 6.000 familles dans les gouvernorats de Kasserine, de Kairouan et de Sidi-Bouzid. Elle revêt une importance capitale pour les autorités tunisiennes. Pour preuve, après une grève en 2013, la société a été placée sous le contrôle de l’armée, dont des membres gardent l’imposante infrastructure installée sur quarante hectares en plein Kasserine. « J’ai plus de chance d’entrer dans le Pentagone que d’entrer dans la SNCPA », affirme Soufiene El Amri, président de l’Association régionale de protection de l’environnement à Kasserine.

« Le chlore et le mercure menacent les nappes phréatiques et l’atmosphère » 

Mais cette usine n’offre pas que des emplois, elle apporte mille et un maux. Pendant longtemps, la SNCPA, née en 1980 de la fusion d’usines plus anciennes, était vue comme une bénédiction pour la ville et la région. « Tout le monde tirait une grande fierté du papier alfa qui sortait de cette usine, se souvient Alaa Talbi, enfant de Kasserine et membre du FTDES (Forum tunisien des droits économiques et sociaux). On était fiers que le papier venu de Kasserine soit exporté dans le monde entier. » Mais après les temps bénis, arrivent les accidents du travail. Ainsi, Icham Bouazizi, chômeur de 29 ans, montre avec un mélange de tristesse et de fierté un magazine usé où l’on voit le corps brûlé de son père. « Il a été victime d’un accident de travail qui l’a brûlé. Bourguiba l’a décoré ! » 

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Photographies du père d’Icham Bouazizi, ouvrier à la SNCPA brûlé dans un accident de travail.

À la multiplication des accidents du travail a succédé une pollution élevée de l’environnement. Car, faute de modernisation des installations, le procédé de blanchiment de la pâte à papier nécessite la consommation d’énormes quantités d’eau et l’usage massif de chlore. Et comme il n’y a pas d’unité de traitement, le chlore est rejeté directement dans l’environnement. Ainsi, les eaux chargées en résidus de composés chlorés, tels que la dioxine, finissent dans les cours d’eau, réduisant leur teneur en oxygène et détruisant les habitats aquatiques.

Pendant des années, la SNCPA a eu recours à un procédé d’électrolyse utilisant des grandes quantités de mercure pour produire le chlore dont elle avait besoin. Ce mercure était lui aussi rejeté dans l’eau et dans l’air alors qu’il peut entrainer des troubles neurologiques graves. La pollution au mercure engendrée par la SNCPA a été suffisamment importante pour que le gouvernement tunisien décide, en décembre 2015, de dégager 2,6 millions de dinars (1,15 million d’euros) pour lutter contre cette pollution. Mais le mal est déjà là.

Soufiane El Amri le constate avec amertume : « Le chlore et le mercure menacent les nappes phréatiques et l’atmosphère. Nous avons procédé à des relevés et nous avons constaté des pollutions jusqu’à 40 kilomètres de l’usine de cellulose. À 31 kilomètres de Kasserine, à Sbeïtla, les eaux polluées se mélangent à celles retraitées par l’Office national d’assainissement. Et les agriculteurs n’ont pas d’autres choix que d’utiliser ces eaux pour irriguer leurs cultures. Ceux qui n’auront pas été touchés par l’eau qu’ils boivent le seront par les légumes qu’ils mangent ! »

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Agriculture intensive près de la ville de Sbeïtla.

La question de l’eau est cruciale dans le centre de la Tunisie, cette région marginalisée en matière de développement en comparaison des régions côtières de Tunis, Sousse et Sfax. Or, le centre de la Tunisie ne possède que 18 % des eaux de surface et des nappes phréatiques du pays. La question de l’eau est également cruciale parce que, mis à part les quelques autres pôles industriels (marbre, ciment…), la région est massivement agricole. Aujourd’hui, la région du centre-ouest de la Tunisie est en situation de stress hydrique. Les ressources en eaux sont utilisées pour les activités industrielles et pour approvisionner certaines villes du littoral. Ainsi Sfax, ville de 265.000 habitants, est alimentée par les ressources en eau de la ville de Sbeïtal, située à 170 kilomètres et qui compte 20.000 habitants. « Pendant que nous envoyons l’eau de la meilleure qualité aux habitants de Sfax, à Sbeitla, nous subissons des coupures d’eau chaque semaine. Et quand on peut enfin boire au robinet, l’eau n’est pas de bonne qualité » , se plaint un habitant.

La généralisation des monocultures

À ces utilisations s’ajoute l’agriculture intensive. La généralisation des monocultures (céréales, pommes, tomates, pistaches, etc.) et le recours intensif aux pesticides qui en découle contribue à aggraver la situation, affectant petits comme gros exploitants.

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Des vendeurs d’eau, à Régueb.

Saïda Elkadri vit à Régueb, à quarante-cinq minutes de la ville de Sidi-Bouzid. Cette fonctionnaire territoriale, souriante et pleine de détermination, a perdu son mari il y a plusieurs années et a à sa charge ses deux fils ainsi que l’épouse de son aîné. Elle entretient des ruches, qui lui fournissent du miel pour sa consommation domestique, et cultive quelques oliviers dont les produits, olives et huile, sont vendus pour compléter ses revenus. Mais depuis plusieurs années, exploiter ses arbres devient de plus en plus difficile. « Il ne pleut plus depuis des mois dans la région. Le sol est sec, craquelé », soupire Saïda.

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Saïda Elkadri, de Régueb.

En Tunisie, près de 58 % des ressources en eau sont constituées par des eaux de surface, donc tributaires d’un climat qui, comme partout ailleurs, se dérègle. Pour arroser seulement trois de ses oliviers, Saïda doit utiliser tout un tank d’eau, acheté au prix – très élevé – de 20 dinars, soit environ 9 euros. Car l’eau distribuée par la municipalité est de mauvaise qualité. « Elle est salée, elle est impropre à la consommation, comme à l’agriculture. On se ruine à acheter de l’eau en bouteille pour boire et à acheter de l’eau dans des tanks pour arroser nos plantes ! »

Semences hybrides, héritées d’une vision hyperproductiviste

À quelques kilomètres de là, toujours à Régueb, s’étendent des hectares de champs d’haricots verts où travaillent des petits groupes de femmes. Après plusieurs refus, l’une d’elles finit par se confier. « Nous travaillons cinq jours sur sept, de 8 h à 16 h, et nous sommes payées 20 dinars, alors que les hommes sont payés 90 dinars. Le travail est dur, très dur. Nous devrions porter des masques pour nous protéger des produits chimiques qui sont répandus sur les plants d’haricots, mais nous n’en avons pas. Ces pesticides attaquent notre peau, nous font vomir, nous rendent malades. » Elle parle doucement, son visage s’éclairant de temps en temps d’un sourire mélancolique. Alors qu’elle en paraît beaucoup plus, elle dit avoir 35 ans. Son visage, son corps, ses mains, tous trahissent l’immense dureté d’un travail exécuté sans la moindre protection.

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Les mains d’une ouvrière agricole travaillant dans le champ d’haricots verts à Régueb.

Le propriétaire de cette exploitation de 100 hectares d’haricots verts reconnaît qu’il discrimine les travailleuses par rapport aux travailleurs, mais il avoue également que le système les entraine tous à leur perte. « Je sais que nous sommes piégés. Je ne peux utiliser que des semences étrangères qui nécessitent énormément de pesticides. Lesquels pesticides polluent les sources d’eau, me forçant ainsi à forer des puits de plus en plus nombreux, de plus en plus profonds pour trouver une eau de qualité, pour arroser mes plants d’haricots fragilisés et qui exigeront davantage de pesticides… » Ces semences hybrides, héritées d’une vision hyperproductiviste imposée dans les années 1960 par des institutions internationales, sont supposées offrir un plus grand rendement. En réalité, elles imposent aux agriculteurs le rachat constant de graines, d’engrais et de pesticides. Ce qui appauvrit les sols et les ressources en eau, déstabilise la biodiversité et nécessite toujours plus d’engrais et de pesticides.

« La revalorisation des savoir-faire traditionnels » 

De plus en plus de personnes en Tunisie refusent de voir dans ce cycle une fatalité. Qu’il s’agisse du Forum pour la souveraineté alimentaire, l’Association tunisienne de permaculture, l’Association de sauvegarde de l’oasis de Chenini, ou Terre et humanisme Tunisie, tous mettent en oeuvre d’autres pratiques agricoles. Parmi ces résistants du vivant, Teycir Ben Naser, membre de Terre et humanisme Tunisie. Cette trentenaire dynamique, aussi déterminée que paisible, incarne cette frange de la Tunisie qui considère que la révolution doit s’étendre aux champs et aux assiettes. « À quoi cela sert-il de parler de droits humains si les Tunisiens, qui arrivent à s’alimenter, finissent par manger des produits qui les tuent littéralement  questionne-t-elle. Contre cela, il faut promouvoir d’autres pratiques agricoles que celles de la monoculture intensive, qui laissent les agriculteurs tunisiens dépendants des intrants chimiques et des semences industrielles. « Cela passe par la revalorisation des savoir-faire traditionnels. Partir de ce qui est déjà là, dans la culture et la mémoire paysannes. Ensuite, il faut promouvoir l’agroécologie, la permaculture et l’intérêt des petites parcelles, ajoute Teycir avec conviction. 

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Teycir Ben Naser, membre de l’association Terre et humanisme Tunisie.

Ainsi, à Sanhaja, à 13 kilomètres de Tunis, Terre et humanisme Tunisie développe depuis un trimestre une exploitation à but pédagogique de 2.000 mètres carrés. Sur ce petit lopin de terre composé de six buttes, les membres de l’association ont planté une soixantaine d’arbres, certains fruitiers et d’autres non, utilisés comme fixateurs d’azote. Ils exploitent des potagers où ont été utilisées des semences hors catalogue venues de Djerba, « des semences qui ne nécessitent pas de pesticides ». « Tout ça pour un investissement de 145 dinars [64 euros] », dit fièrement Teycir. Sur ce site de Sanhaja, des groupes vont venir se former et échanger leurs techniques. Ce sont des paysans des zones rurales autant que des habitants des grandes villes. « Donner à tout le monde la possibilité de manger sainement passe par l’obligation de ne pas limiter le dialogue aux agriculteurs, mais de l’étendre à l’ensemble de la société. L’alternative en matière de souveraineté agricole passera aussi par le développement de toitures végétalisées et de l’agriculture urbaine dans les quartiers populaires des grandes villes de Tunisie », explique Teycir. 

Ces alternatives ne pourront cependant s’épanouir et se multiplier qu’à la condition d’une double prise de conscience. Celle du gouvernement tunisien, qui doit réaliser que son modèle économique agricole est dépassé. Et celle des partenaires économiques de la Tunisie (Union européenne, FMI, Banque mondiale, etc.), qui doivent abandonner l’idée de lui imposer un modèle productiviste, néfaste pour l’environnement comme pour les humains.




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Lire aussi : En Tunisie, les déchets font tache dans la transition démocratique

Source : Eros Sana pour Reporterre

Photos : © Eros Sana/Reporterre
. chapô : Le champ d’oliviers de Saïda Elkadri, frappé par la sécheresse.

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