La crise en Guyane découle de sa dépendance alimentaire

30 mars 2017 / Hélène Ferrarini (Reporterre)



La mobilisation sociale en Guyane atteint une ampleur inédite. La dépendance alimentaire, qui conduit à des prix élevés de la nourriture, est une raison essentielle de la révolte.

La Guyane connaît une mobilisation sociale d’une ampleur inédite. Mardi 28 mars, 10.000 personnes défilaient dans les rues de Cayenne selon les forces de l’ordre, 20.000 selon les organisateurs, ce qui en fait, quoi qu’il en soit, la plus grande manifestation jamais organisée dans ce territoire français d’Amérique qui compte 250.000 habitants. Les revendications sont multiples, d’ordre sanitaire, économique, sécuritaire… Mais parmi les mobilisés de la première heure, on compte des agriculteurs. Ils dénoncent principalement des difficultés dans l’obtention d’aides et des problèmes concernant l’accès au foncier.

En Guyane, l’immense majorité des produits alimentaires consommés est importée. « Avec le maraîchage, nous produisons 80 % de la consommation locale, mais en ce qui concerne l’élevage bovin, seulement 20 %. Pour les ovins et les caprins, c’est 5 %. Et pour le poulet de chair, 0,1 % ! » dit Christian Epailly, président de la FDSEA Guyane (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles).

La place des Palmistes, à Cayenne.

« Avec l’éloignement, nos coûts de production sont 40 à 50 % plus élevés qu’en métropole, explique Julien Ducat, secrétaire général de la FDSEA Guyane. Nos prix de vente sont donc plus élevés et nous ne sommes pas concurrentiels face aux produits d’importation. »

Produit localement ou importé, le panier de courses guyanais est plus cher que dans l’Hexagone. En 2008, la mobilisation guyanaise s’était cristallisée autour de la « vie chère », dont souffre cette région française d’Amazonie. Une loi de régulation économique votée en 2012 a permis « une baisse de prix d’environ 12 % pour un panier d’une centaine d’articles de grande consommation », d’après le Premier ministre, Bernard Cazeneuve. Mais selon l’Insee, en 2015, « en tenant compte de l’adaptation des modes de consommation », l’alimentaire revient 34 % plus cher en Guyane qu’en métropole.

Dépendance alimentaire vis-à-vis de l’Hexagone 

« Il y a toujours eu une grosse politique d’importation », résume Christian Epailly. La mobilisation actuelle bloque le Grand port maritime de Guyane et les pénuries peuvent rapidement se faire sentir dans cette région très dépendante de l’importation.

Cette dépendance alimentaire vis-à-vis de l’Hexagone existe en Guyane depuis sa colonisation au XVIIe siècle, explique l’historien Serge Mam Lam Fouck, professeur émérite à l’université de la Guyane. « Au temps où les peuples amérindiens étaient maîtres de leur destin, avant que ne commence la colonisation, les sociétés amérindiennes étaient bien évidemment autonomes sur le plan alimentaire. » C’était également le cas des sociétés d’esclaves marrons réfugiés en forêt, dont les descendants composent aujourd’hui une part importante de la population de l’ouest de la Guyane.

La culture sur abattis-brûlis est fréquente.

« Les premiers colons ont dû également assurer leurs besoins alimentaires, jusqu’au moment où la production de leurs habitations a enclenché le processus de production spéculative, destinée à alimenter le commerce colonial, ce qui a fait alors obstacle à l’avènement d’une production agricole endogène significative, explique Serge Mam Lam Fouck. Après l’abolition de l’esclavage, le système économique ne s’est pas modifié : la production d’or a remplacé la production agricole des habitations, et l’on a commencé à importer les biens de consommation, notamment les denrées alimentaires. »

La départementalisation de la colonie en 1946 n’a pas changé la situation. « La Guyane, au temps de la colonie comme au temps du département, a toujours eu les moyens de vivre, sans production agricole destinée à couvrir les besoins alimentaires du pays », résume l’historien.

En 1975, le Plan vert avait entre autres pour objectif de moderniser l’agriculture guyanaise. L’État a recruté et fait venir de nouveaux agriculteurs métropolitains, Antillais… mais également Hmongs. Les membres de ce peuple asiatique réfugiés en Guyane après la guerre du Vietnam s’y sont spécialisés dans l’agriculture, sans permettre à la région d’atteindre l’autosuffisance alimentaire.

L’Etat dispose du foncier sans transparence

La conception de l’agriculture alors prônée par l’État français s’est difficilement adaptée au contexte guyanais. « Pendant longtemps, l’idée était d’instaurer une grande monoculture, mais on n’a jamais réussi à le faire en Guyane. Il y a toujours eu des problèmes d’appauvrissement des terres, car les sols amazoniens sont très particuliers, décrit l’anthropologue Marianne Palisse, maîtresse de conférence à l’université de la Guyane. Mais cette spécificité n’a jamais été prise en compte », regrette la chercheuse.

« L’agriculture traditionnelle consiste en des cultures multiples sur de petites parcelles, qui en plus sont itinérantes. Quant au jardin créole, avec toutes ses associations de plantes qui repoussent les prédateurs, il apparaît très compliqué aux yeux des non-initiés. » Ces pratiques de brûlis itinérant sur abattis et du jardin créole, qui sont toujours pratiquées en Guyane, ne correspondent pas aux conceptions agricoles européennes ni à celle de la propriété privée de la terre.

Point symptomatique de la relation Guyane-Hexagone, la question foncière est un sujet brûlant. « En Guyane, l’État détient 90 % du foncier. C’est la croix et la bannière pour en obtenir. D’autant plus que tout le monde en demande : la collectivité territoriale de la Guyane (CTG) demande 200.000 ha à l’État, les communes 100.000 ha. S’y ajoutent de gros projets de biomasse pour lesquels l’État vend du terrain sans que personne ne soit au courant », décrit Christian Epailly. « L’État vend son foncier sans transparence. Des terres agricoles ne sont pas mises en valeur et sont attribuées à des gens qui n’ont rien à voir avec l’agriculture », dénonce encore le président de la FDSEA Guyane. C’est aujourd’hui France domaine qui gère le foncier en Guyane.

En Guyane, 90% du foncier appartient à l’État.

« On veut un vrai opérateur foncier pour stabiliser tout cela », demande-t-il. Car la Guyane est aussi la seule région française qui ne compte pas de Safer (société d’aménagement foncier et d’établissement rural). Si la création d’une Safer a été actée, reste encore la question de son financement. « Le président de la CTG vient de s’engager à mettre 250.000 euros dans le capital social de la future Safer, précise Christian Epailly. Nous attendons désormais que l’État en fasse de même. »

La ministre des Outre-mer, Ericka Bareights, et le ministre de l’Intérieur, Matthias Fekl, sont arrivés mercredi 29 mars en Guyane pour négocier avec les représentants guyanais.




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Source : Hélène Ferrarini pour Reporterre

Photos : © Hélène Ferrarini/Reporterre
. chapô : Des bananiers sur un sol de « terra preta » (terre noire), une technique amérindienne d’amendement du sol.

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