La forêt guyanaise menacée par les mines d’or

5 avril 2016 / Hélène Ferrarini (Reporterre)



L’activité aurifère en Guyane est depuis longtemps l’affaire de structures semi-artisanales, clandestines ou non, se cantonnant à une exploitation alluvionnaire. Or, cela pourrait bien changer : le ministère de l’Économie soutient l’industrialisation de la filière et l’arrivée de multinationales du secteur.

- Cayenne (Guyane), reportage

Lors de sa visite en Guyane en août 2015, le ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, apportait son soutien au projet de Columbus Gold, une junior canadienne qui mène des recherches sur le site dit de la Montagne d’Or, dans l’ouest de la Guyane. « On va tout faire » pour que le projet voit le jour, annonçait-il avec empressement, alors que Columbus Gold n’en est qu’à la phase d’exploration. Le site de la Montagne d’Or, avec un potentiel de 95 tonnes d’or, deviendrait le plus gros projet aurifère de France. Si l’exploitation a lieu, elle serait menée à une échelle industrielle par Nordgold, partenaire financier de Columbus Gold.

Le projet de Columbus Gold tranche avec l’exploitation aurifère de type semi-artisanale pratiquée à l’heure actuelle en Guyane. À l’automne 2015, Gauthier Horth, exploitant minier et président de la Fedomg, la Fédération des opérateurs miniers de la Guyane, rencontré dans ses discrets locaux du centre ville historique de Cayenne, comptait « une trentaine de permis actifs pour une quarantaine d’exploitants » sur le territoire guyanais. La plupart des opérateurs miniers en Guyane sont des PME, employant en moyenne une quinzaine de salariés. L’exploitation pratiquée concerne principalement l’or alluvionnaire (qui suppose une exploitation de surface). Seule une poignée d’entreprises (Auplata, la Compagnie minière espérance, la Compagnie minière de Saint-Élie) s’est attaquée à une exploitation de l’or primaire (nécessitant une activité sous-terraine), tout en restant à une échelle de PME.

La filière légale a officiellement produit 1,3 tonne d’or en 2014. « Aujourd’hui, le spatial c’est 16 % du PIB guyanais. Le minier, 4 %. Nous voulons atteindre les 25 %. C’est possible, les gisements le permettent », affirme Gauthier Horth.

Pollution au mercure et violences 

Développer la production d’or en Guyane passe par l’accès aux gisements d’or primaire. C’est l’objectif d’une multinationale comme Columbus Gold, mais les PME guyanaises souhaitent aussi profiter du filon. Pour Gauthier Horth, « il nous faut développer la filière artisanale de l’exploitation de l’or primaire. Il n’y a pas que des gisements de 150 tonnes en Guyane. Or on ne nous fait voir que les multinationales ou les clandestins ».

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Des barges d’orpaillage sur le fleuve Maroni.

L’orpaillage illégal constitue un pan important de l’exploitation aurifère en Guyane. Les garimpeiros, orpailleurs clandestins venus du Brésil voisin, extraient chaque année entre 5 et 10 tonnes d’or. En décembre 2015, l’opération militaire Harpie de lutte contre l’orpaillage illégal recensait 204 sites d’orpaillage clandestin disséminés dans l’intérieur de la Guyane, dont la moitié dans le périmètre du Parc national amazonien.

L’orpaillage illégal, qui entraîne pollution au mercure et violences affectant dramatiquement les populations autochtones, sert régulièrement d’argument pour les tenants d’un orpaillage légal décomplexé. « Le dogme, c’est : mettez des légaux à la place des illégaux, commente Patrick Monier, cofondateur de l’association de protection de l’environnement Maïouri nature Guyane. Dire qu’on va envoyer du monde sur le terrain pour l’occuper est un moyen d’entrer dans le Parc amazonien de Guyane et d’y obtenir plus de km2 de permis. »

Cette tendance se confirme dans les instances décisionnelles locales. Depuis janvier 2016, Gauthier Horth,le président de la Fedomg, est entré au conseil d’administration du Parc amazonien. Sa nomination a fait bondir Patrick Monier : « Il va agir en sous-marin pour répandre le dogme selon lequel l’orpaillage légal doit se substituer à l’orpaillage illégal. »

 « Le seul arbitrage qui existe, c’est l’argent »

La frontière entre activités légales et illégales est parfois poreuse sous l’épais couvert forestier, comme le confirmait Gauthier Horth lors de notre entretien : « Les rapports entre légaux et illégaux sont des rapports humains. Quand vous croisez quelqu’un en forêt, vous lui dîtes bonjour. S’il y a des relations de marchandage, elles sont anecdotiques car nous sommes surveillés par la gendarmerie. En forêt tout se sait. » Non sans une pointe de contradiction : « Mais il n’y aurait pas d’orpaillage illégal s’il n’y avait pas de soutiens locaux. » Pour Patrick Monier, au contraire, « il y a énormément de complicité. On échange par exemple de l’essence contre des grammes d’or. »

La confusion apparaît aussi lorsque des opérateurs légaux s’aventurent à pratiquer un orpaillage illégal, comme ce fut le cas pour Gauthier Horth. L’homme qui est aujourd’hui membre du conseil d’administration du Parc amazonien a été mis en examen pour exploitation minière illégale en juin 2015. Autorisé à traiter du minerai en surface, il avait exploité illégalement un gisement d’or primaire abandonné par des orpailleurs clandestins. « J’ai passé 4 à 5 semaines dans le puits : on en a tiré du minerai, je l’assume », reconnaît-il sans regret. Selon lui, cette activité illégale lui permet aujourd’hui d’être « capable de faire une demande d’orpaillage d’or primaire à l’échelle artisanale ». Il ne se serait donc agi que d’un simple repérage en vue d’une exploitation future, mais il lui a valu cinq chefs d’accusation : exploitation minière illégale, blanchiment d’argent, exécution d’un travail dissimulé, blanchiment de fraude fiscale sur deux exercices, abus de biens sociaux concernant la société dont il est le gérant.

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La commune de Maripasoula, sur une boucle de la Lawa, devenant en aval le Maroni.

Ces comportements sur le terrain font planer des doutes sur le sérieux des opérateurs miniers. Patrick Monier s’en inquiète. « Columbus Gold a prévu de creuser une fosse de 2,3 km de longueur, 800 m de largeur et 250 m de profondeur. Cette fosse énorme va créer un monticule de terril avec des risques d’acides miniers en saison des pluies. Ce sera maintenu par des digues, avec des dégâts immenses si ça pète. »

La Guyane face à « un choix de société »

« On ne peut pas faire de grosses mines en Guyane, avec les précipitations, on ne va pas arriver à gérer les déchets. Devant les difficultés techniques, l’opérateur va faire des choix et le seul arbitrage qui existe, c’est l’argent », commente de son côté un membre de l’association Ingénieurs sans frontières, qui connaît bien la situation en Guyane pour y avoir travaillé dans le secteur minier. Ses craintes s’appuient sur les difficultés déjà rencontrées sur des sites où une exploitation de l’or primaire est déjà en cours, tel ceux d’Espérance, Dieu-Merci, Saint-Élie et Yaou. Un rapport du BRGM (Bureau des ressources géologiques et minières) de 2012 note que « les parcs à résidus sont souvent sous dimensionnés pour retenir les matériaux boueux issus du processus et on note l’absence de planification dans la conception et l’élaboration de ces ouvrages tout au long du cycle de vie de la mine. Les risques permanents de submersion obligent les opérateurs miniers à des travaux réguliers de rehaussement des digues pas toujours bien maitrisés ni réalisés dans les règles de l’art (compactage, drainage, évacuateur de crue). »

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Rapport du BRGM d’avril 2012 sur les déchets miniers de quatre mines d’or guyanaises.

Si le drainage d’acides miniers est le risque numéro 1, une exploitation de cette envergure pose d’autres problèmes : « La déforestation de la forêt primaire, les besoins en eau, les besoins en énergie », énumère Patrick Monier. Une étude est en cours pour envisager le raccordement de la future mine de la Montagne d’Or au réseau EDF, à plus de cent kilomètres.

Pour Patrick Monier, le territoire guyanais est face à « un choix de société. En Guyane, des multinationales comme Iamgold, Columbus Gold distillent une information faisant accroire au peuple que l’industrie minière est l’avenir de la Guyane. Or, la Guyane, c’est une fabuleuse richesse de la biodiversité. On pourrait former des jeunes Guyanais à être des scientifiques plutôt que de les envoyer au fond d’une fosse de 250 m sous la pluie à respirer des poussières en conduisant des tractopelles ».

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Le fleuve Maroni traverse la forêt équatoriale et marque la frontière entre la Guyane et le Suriname.

Le projet de Colombus Gold ne suscite pas la même mobilisation qu’en 2008 contre un projet similaire porté par la compagnie Iamgold sur la Montagne de Kaw, une zone proche du littoral et urbanisée. L’opposition avait conduit à l’abandon du projet. Columbus Gold, « c’est loin dans la forêt, tout le monde s’en fout ». Le militant Patrick Monier mène la même analyse que le directeur général de Columbus Gold, Robert Giustra, dans une interview donnée à France-Guyane : si le projet de Columbus Gold voit le jour, ce sera un feu vert pour d’autres multinationales.




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Lire aussi : Discrètement, les projets de mines se multiplient en France

Source : Hélène Ferrarini pour Reporterre

Photos : © Hélène Ferrarini/Reporterre
. chapô : Barge d’orpaillage sur la rive surinamaise du fleuve Maroni.



Documents disponibles

  Rapport du BRGM d’avril 2012 sur les déchets miniers de quatre mines d’or guyanaises.
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