La croissance est le grand mythe contemporain

8 juin 2017 / Jean Chamel



Le mythe de la croissance économique est devenu irréaliste, selon l’auteur de cette tribune, car il ne correspond plus à l’expérience vécue par chacun. Pour qu’un nouveau récit pourvoyeur de sens advienne, explique-t-il, il faut solder celui du progrès.

Jean Chamel est anthropologue et ingénieur généraliste. Il anime le blog Cosmopolitix.

Jean Chamel.

Depuis 2012, on entend régulièrement parler de la thèse d’un économiste étasunien, Robert J. Gordon, selon laquelle la croissance économique des États-Unis (et in extenso des autres pays industrialisés) ne pourrait tendre que vers un ralentissement prolongé et quasi inéluctable.

D’après lui, les innovations de la « troisième révolution industrielle », celle des nouvelles technologies de l’information et de la télécommunication (TIC), ne génèrent pas de gains de productivité suffisants pour conduire à une croissance forte comme lors de la « deuxième révolution industrielle » ; de plus, selon lui, ces dernières innovations sont de moindre importance comparé à l’impact très important sur les modes de vie des innovations précédentes [1].

J’avais écrit en 2010 un court essai présentant une approche similaire à celle de Gordon et dont Reporterre avait [publié un résumé [2]. Nous nous retrouvons avec Gordon sur le constat que les TIC n’ont qu’un impact limité sur la société d’un point de vue économique, ce qui explique leur faible potentiel de croissance. Mais nos vues divergent concernant la perception générale du phénomène.

Pour Gordon, la croissance économique est un processus cumulatif issu d’une succession d’innovations visant à améliorer le bien-être général. Il rend ainsi un hommage appuyé aux grands inventeurs du « siècle révolutionnaire » (1870-1970). Malheureusement, selon lui, les dernières innovations, celles des TIC notamment, n’ayant pas un potentiel d’amélioration aussi fort que ce qu’il appelle les « Grandes Inventions » (électricité, moteur à combustion, etc.), la croissance ralentit. Mais pour Gordon, si demain sortait une nouvelle série d’innovations d’envergure, alors la marche vers le progrès reprendrait et la croissance pourrait revenir à des niveaux plus élevés.

Le récit du progrès continu et inéluctable est un mythe contemporain

Ma perspective est autre. En tant qu’anthropologue, et contrairement à la très grande majorité des économistes, je ne perçois pas le grand récit du progrès continu et inéluctable autrement que comme un mythe contemporain. Un mythe, contrairement au sens qui lui est communément attaché, n’est pas nécessairement faux, et celui-ci en particulier recèle sa part de vérité. Mais par mythe, il faut comprendre avant tout un récit dont l’enjeu n’est pas qu’il soit vrai ou faux, mais qu’il donne du sens à l’expérience concrète de ceux qui l’invoquent [3].

Gordon fournit une explication à la fin de la croissance mais, en restant attaché au mythe du progrès, il ne laisse comme seul espoir qu’un hypothétique retour à « l’âge d’or de la croissance ». En attendant, le déclinisme ambiant qui nourrit les droites extrêmes n’est que la conséquence logique de la prégnance du mythe du progrès dans des sociétés sans croissance.

Je pense qu’il faut être plus ambitieux, et plus imaginatif, en inventant un mythe qui dépasse celui de la croissance et du progrès, tout en en rendant compte. Il faut proposer un récit qui donne sens aux grandes transformations des 150 dernières années, tout en les considérant comme à peu près achevées afin de dégager l’horizon idéologique et de permettre à d’autres récits pourvoyeurs de sens d’émerger.

Il faut proposer un récit qui donne sens aux grandes transformations des 150 dernières années, tout en les considérant comme à peu près achevées.

La proposition que je faisais dans mon essai était d’envisager la croissance économique non comme un processus continu d’amélioration du bien-être des gens, mais comme un processus transitoire de transformation de l’organisation sociale. Autrement dit, la croissance de l’économie rend compte d’une réorganisation du fonctionnement social, du passage d’une société majoritairement rurale, peu mobile, énergétiquement sobre, reposant essentiellement sur l’autoconsommation, une économie de subsistance, à une société urbaine, très mobile, ultraconnectée, hyperconsommatrice de ressources naturelles, au travail salarié hautement spécialisé dans une économie de marché.

Un contre-récit qui est un pari sur l’avenir 

Au cours de cette transition, le travail se spécialise, sa productivité augmente très fortement et la mise en place d’une autre modèle socioéconomique implique la construction de toutes les infrastructures indispensables (routes, logements urbains, etc.) à cette nouvelle organisation du territoire. Le changement des modes de vie concomitant induit de son côté la fabrication de tous les équipements ad hoc (voitures, électroménager, etc.). La production et la consommation augmentent donc énormément, s’industrialisent, le rythme s’accélère, connait un pic, puis ralentit à mesure que la nouvelle organisation sociale se stabilise. L’évolution du PIB rend compte de cette transformation, et très logiquement il tend à croître de moins en moins vite quand le nouveau monde est à peu près en place, autrement dit quand toute la population ou presque a adopté un mode de vie « moderne ». Son taux de croissance ne peut alors que tendre vers zéro.

L’inconvénient d’un tel récit, aussi élégant soit-il, est qu’il présume de l’avenir. Rien n’est en effet écrit, et rien ne permet d’affirmer avec certitude que l’affaiblissement progressif de la croissance depuis les années 1970 est inéluctable [4]. Ce contre-récit est certes un pari sur l’avenir, mais ni plus ni moins que le grand récit de la croissance que dirigeants et médias continuent d’entretenir. Et il a le grand mérite de jeter un regard lucide vers le passé tout en rouvrant l’horizon des possibles, quand le mythe de la croissance nous enferme dans une explication qui ne correspond plus à l’expérience concrète que nous faisons, celle de vivre dans une société à la croissance économique presque nulle.

La reconfiguration idéologique est en marche, le récit que je propose ici ne dit rien de la société post-croissance qu’il faudra construire. Enfin et surtout, il reste à penser la politique de transition nécessaire pour y parvenir. Dans un monde dominé par la pensée néolibérale dont la contestation s’exprime aujourd’hui principalement par le repli identitaire et le rejet de l’autre, ce n’est pas le moindre des défis.




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[1Gordon a aussi sorti en 2016 un livre sur le même sujet : The Rise and Fall of American Growth (l’introduction est disponible en ligne, en anglais). Il explique également sa théorie dans un TED Talk « La mort de l’innovation, la fin de la croissance », (sous-titres en français).

[2le résumé est ici, le texte intégral .

[3Pour Claude Lévi-Strauss, dans Anthropologie structurale, « un mythe se rapporte toujours à des événements passés “avant la création du monde” ou “pendant les premiers âges”, en tout cas “il y a longtemps”. Mais la valeur intrinsèque attribuée au mythe provient de ce que les événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Celle-ci se rapporte simultanément au passé, au présent et au futur ».

[4Le concept de « stagnation séculaire », remis au goût du jour par Lawrence Summers, avait ainsi été proposé dès 1938 par Halvin Hansen, avant même la naissance du PIB comme indicateur macroéconomique !


Lire aussi : « Notre course à la croissance n’a pas de sens »

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos :
. portrait : DR
. ouvriers : Pixnio (CC0)

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