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La décroissance concerne aussi les pays du Sud et de l’Est, constate la conférence de Budapest

7 septembre 2016 / Guillaume Krempp (Reporterre)



La cinquième conférence internationale de la décroissance vient de se tenir à Budapest, en Hongrie. Un thème dominant : la critique de la croissance n’est plus réservée aux pays riches.

- Budapest (Hongrie), reportage

À Budapest, l’université de Corvinus a connu cette année une rentrée atypique. Au milieu des étudiants venus s’inscrire auprès de l’administration, on trouvait des chercheurs et activistes vêtus de shorts, de sandalettes et de chemises légèrement déboutonnées. Tout juste arrivés pour assister à la cinquième conférence de la décroissance (la quatrième a eu lieu en 2014 en Allemagne), ces hétérodoxes et contestataires déambulaient sur les dalles de marbre de l’imposante bâtisse. Au bout d’un long couloir cerné de colonnes noires, les quelque 600 participants se sont retrouvés dans l’amphithéâtre qui accueillait les séances plénières du 30 août au 3 septembre.

Le premier intervenant de la conférence, Federico Demaria, cofondateur de l’association Research and Degrowth, basée à Barcelone, rappelle le principe fondamental de la pensée décroissante. Cette dernière refuse l’idée que la croissance économique soit compatible avec la diminution de l’utilisation des ressources naturelles. Mais le chercheur italien souligne la souplesse du concept qui intègre toute « remise en cause de l’hégémonie de la croissance dans le discours contemporain ». Il termine son discours sur le thème des frontières et de la crise migratoire : « Parce qu’aucun être humain n’est illégal. Bienvenue aux réfugiés. » Tonnerre d’applaudissements dans la salle.

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La salle des plénières de la conférence de la décroissance, à l’université Corvinus de Budapest.

Cependant, la décroissance n’a pas beaucoup plus à dire sur le sujet. Les rapports et discussions n’ont pas su conforter la déclaration de principe par des fondements scientifiques solides. « Il y a beaucoup de naïveté à ce sujet. Nous avons pourtant beaucoup à dire à partir de cette perspective critique des frontières. Mais il est difficile d’avoir des résultats sur une problématique encore si récente », commente Barbara Muraca, professeure d’éthique environnementale et de philosophie féministe à l’université d’État de l’Oregon. « Il est temps de travailler sur l’accueil des réfugiés, la satisfaction de leurs désirs et de leurs besoins », admet Giovanni Bernardo, chercheur intéressé par la durabilité des systèmes économiques. Des résultats repoussés à plus tard alors qu’ils pourraient offrir un contrepoids non négligeable aux arguments populistes de l’extrême droite.

Une mentalité compatible avec la décroissance

Si la conférence n’a guère avancé sur la question des réfugiés, elle s’est révélée passionnante quant aux liens entre la décroissance et certains pays de l’Est, en particulier la Hongrie, la Croatie et la Serbie. Vincent Liegey, coordinateur de la conférence, est persuadé que cette pensée entre en résonance avec la culture et les pratiques locales : « Sur certains marchés de Budapest, les producteurs régionaux, l’orchestre et la convivialité qu’on trouve le dimanche matin peuvent donner l’impression de vivre une utopie décroissante. »

L’ancrage de la décroissance dans ces zones géographiques va néanmoins plus loin que de vagues rêveries matinales alimentées par « des soirées formidables du samedi soir ». Des chercheurs de l’Institut d’écologie politique, basé à Zagreb, ont analysé des sondages effectués auprès des populations de pays postsocialistes. Ils ont conclu qu’une mentalité compatible avec la décroissance y était présente. Danijela Dolenec, présidente de cet institut, explique ce résultat par « un attachement à l’égalité très répandu, une expérience passée d’autogestion dans certaines usines, des habitudes culturelles conviviales et des échanges solidaires encore présents ». Des conclusions qui réjouissent Mladen Domazet, membre du comité de sélection des recherches présentées pendant la conférence : « La décroissance n’est pas seulement adaptée à quelques pays d’Europe occidentale. Les populations des pays de la périphérie européenne sont au contraire très conscientes des effets environnementaux de la croissance économique. »

« Rattraper les économies des pays développés »

La volonté de « rattraper les économies des pays développés » reste pourtant un frein dans la popularisation de cette critique radicale du système. Ceci aussi bien dans les pays postsocialistes que dans les pays émergents ou en voie de développement que représentaient certains chercheurs. Venus d’Inde, du Bangladesh, du Brésil, de Turquie, d’Afrique du Sud ou du Brésil, certains d’entre eux restaient sceptiques quant à l’impossibilité de maintenir une croissance économique tout en diminuant l’impact environnemental de l’humanité. Ainsi, la journaliste Rajni Bakshi est convaincue que « les efforts des Nations unies et de la Banque mondiale pour construire un développement durable peuvent donner des résultats intéressants ».

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Rajni Bakshi, journaliste et auteure spécialisée dans les mouvements sociaux en Inde.

Dans des pays où des besoins matériels restent à satisfaire pour certaines catégories de la population, l’idée même de s’intéresser à la pensée de la décroissance est souvent inimaginable. Vasna Ramasar, stagiaire postdoctorat à l’université de Lund, en Suède, voit dans la conférence les conséquences néfastes du terme de décroissance : « Cet événement est tellement européen qu’il est presque douloureux d’y assister. »

Il y a pourtant une erreur derrière l’impression que cette critique radicale serait réservée à une élite intellectuelle issue des pays développés. Car la décroissance n’est pas une nouvelle idéologie souhaitant s’imposer à la Terre entière. Le chercheur indien Rakesh Saxena l’a compris. Présentant ses travaux sur un potentiel Degrowth Index (indice de la décroissance), il voit la décroissance « non pas seulement comme une réduction du PIB, mais comme des alternatives pour contribuer à la durabilité de nos sociétés et au bien-être des populations. En ceci, tout pays peut s’intéresser à cette pensée ».

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Rakesh Saxena, chercheur indien venu présenter une ébauche de Degrowth Index.

Cette déclaration symbolise l’apport majeur de cette cinquième conférence internationale de la décroissance. Mladen Domazet en est parfaitement conscient : « Une autre réussite de cette édition est de clarifier, dans des contextes et des langues variés, ce qu’est réellement la décroissance. » Barbara Muracca partage ce sentiment que l’événement « a permis d’avancer dans le dialogue entre Nord [pays développés] et Sud [pays en voie de développement] en assurant que la décroissance n’est pas un projet néocolonial. Il a été clairement affirmé que c’est un concept qui peut créer des liens avec les critiques du statu quo issues du monde entier ».

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Barbara Muraca, professeure d’éthique environnementale et de philosophie féministe à l’université d’État de l’Oregon, aux États-Unis.

L’enseignante en philosophie féministe reste pourtant critique vis-à-vis de la conférence. Selon elle, bien que la parité dans les prises de paroles et dans la composition des intervenants ait été respectée, « les points de vue féministes ont manqué au sein des discussions ». Pour Giovanni Bernardo, la conférence à Budapest représente « quelques pas en arrière en ce qui concerne les synergies entre féminisme et décroissance ». Les chercheurs de l’Institut d’écologie politique ont certes apporté des idées intéressantes qui permettraient d’affaiblir le patriarcat dominant et des discussions ont été menées autour d’une meilleure prise en compte du care work (la charge de travail qui découle de l’attention portée aux personnes et aux choses) dans l’organisation de la société. Mais Barbara Muraca a néanmoins été la seule à aborder les pratiques queers (terme regroupant les identités sexuelles alternatives) comme support contestataire utile aux idées de la décroissance.

Ces points d’ombre ne doivent pourtant pas faire oublier la réussite que constitue la réunion de 600 chercheurs et activistes critiques du système socioéconomique dominant et porteurs d’une alternative radicale alors même que les températures observées en juillet 2016 ont été les plus hautes jamais enregistrées.


LACROISSANCE A FAIT LATE DANS LES BARS ET LES RUES DE BUDAPEST

Faire sortir la décroissance des murs universitaires et ouvrir le débat aux Budapestois. Tel était l’objectif de la petite équipe qui a mis sur pied la semaine de la décroissance. Une centaine d’événements, de concerts, d’ateliers pratiques et de débats ont eu lieu du 31 août au 3 septembre dans les bars alternatifs de la capitale hongroise.

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Concert du duo Parastza Pé dans le bar Aurora.

En fin d’après-midi, la semaine de la décroissance permettait d’apprendre à recycler des capsules de café en bagues, d’explorer les dangers de la technologie au cours d’un atelier d’écriture ou d’entendre des associations s’exprimer sur la situation des femmes réfugiées. Le soir, la convivialité (un terme particulièrement apprécié des décroissants) était présente dans des salles de concert faisant l’effet de véritables saunas. La musique tzigane a créé une quasi-transe collective tandis que les rondes incessantes des danses hongroises ont ravi les participants déjà étourdis par la palinka, une eau-de-vie traditionnelle.

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La parade de clôture de la conférence, dans les rues de Budapest.

Samedi, après une conférence de clôture sur les origines historiques du « fétichisme de la croissance », les décroissants paradaient dans les rues de Budapest. Sur le chemin vers le festival de rues de Kazinczy, l’ouverture du débat à la population locale trouvait son paroxysme. Les encarts distribués au cours de la manifestation invitaient les passants « à ralentir pour réfléchir sur les limites écologiques de notre planète ». La lecture du petit papier était attentive. Peu étonnant lorsque l’on sait que la conférence a été le sujet de plus d’une centaine d’articles dans des médias hongrois de tous les bords politiques. Une réaction de la presse et de la population qui réfute l’idée selon laquelle l’environnementalisme serait réservé à une élite intellectuelle et économique des pays occidentaux.

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Distribution de tracts dans les rues de Budapest.



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Lire aussi : Les idées de la décroissance validées par un modèle scientifique

Source : Guillaume Krempp pour Reporterre

Photos : © Guillaume Krempp/Reporterre

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