La déforestation aggrave les conséquences du changement climatique

8 avril 2017 / Daisy Tarrier et Marco Ehrlich



La coulée de boue qui a dévasté la ville colombienne de Mocoa dans la nuit de vendredi à samedi 1er avril a fait au moins 300 morts et plus de 300 blessés. Conséquence du changement climatique, cette catastrophe a été aggravée par la déforestation, expliquent les auteurs de cette tribune.

Daisy Tarrier est présidente d’Envol vert. Cette association franco-colombienne de conservation de la forêt tropicale travaille en Amérique latine pour mettre en place des alternatives à la déforestation. Marco Ehrlich est le directeur scientifique du Sinchi, l’Institut de recherche scientifique sur l’Amazonie [1] . Ils ont écrit cette tribune depuis la Colombie, où ils travaillent.

Daisy Tarrier.
Marco Ehrlich.

Torrents de boues en Colombie d’une part, sécheresse de l’autre, inondations au Pérou, ouragans en Amérique centrale. Tous ces maux apparemment distincts ont en fait une même cause : le changement climatique, comme l’a affirmé le président colombien, Juan Manuel Santos. Le phénomène El Niño pousse en effet des courants océaniques chauds de l’Australie vers l’Amérique du Sud et provoque, sur ce continent, des événements météorologiques intenses. En mars et début avril, des inondations meurtrières ont frappé le Pérou et des feux favorisés par la sécheresse ont détruit une partie de la forêt chilienne. Dans la région colombienne de Mocoa, il est tombé en une nuit l’équivalent de 10 jours de pluie. Ces pluies diluviennes ont provoqué le débordement des trois rivières — Mocoa, Mulato et Sangoyaco — qui surplombent la ville.

Mais dans la tragédie des torrents de boue de Mocoa, outre le dérèglement du climat, une autre explication vient à l’esprit : en raison des taux de déforestation du département du Putumayo, avec sa topographie pentue, les pluies torrentielles ne peuvent que générer ce type de conséquence. Lorsqu’il pleut dans les Andes, les pluies descendent de la Cordillère charriant les sédiments, les pentes saturées d’eau s’effondrent, créant des barrages naturels qui, lorsqu’ils se brisent, produisent des avalanches de boues. Là où il n’y a plus d’arbres, rien ne retient plus l’eau, qui se forme en torrents.

Selon le Sinchi, l’Institut de recherche sur l’Amazonie, le département du Putumayo est le cinquième le plus déboisé du pays. En 2015, il subissait 9.214 ha de déforestation, soit 7,4 % de la déforestation nationale. Entre 2014 et 2016, 25.977 ha de forêt ont été perdus et 71.617 ha transformés en prairies pour l’élevage animal. La conversion de forêts en prairies pour l’élevage bovin est responsable en Colombie de près de 80 % de la déforestation. Cette agriculture est pratiquée sur des sols qui, contrairement aux idées reçues, sont pauvres, inaptes à recevoir et alimenter correctement du bétail. Pour subsister, une vache exige au minimum un hectare de pâture… autant d’espace pris sur la forêt. Et la frontière agricole s’étend inlassablement…

Nous protéger nous, nos enfants, à travers nos écosystèmes 

Plus la déforestation est grande, plus nues sont nos montagnes, plus désertifiés et érodés sont nos sols et plus les populations sont vulnérables au changement climatique. Car, à cette déforestation s’ajoute donc le réchauffement climatique qui génère des phénomènes toujours plus violents et fréquents, comme une modification du régime des pluies et une augmentation de la fréquence des pluies torrentielles, mais aussi des épisodes de sécheresses particulièrement longs et forts, comme l’a indiqué depuis longtemps le Giec, le Groupe international d’experts sur l’évolution du climat.

Pour inévitable qu’il soit, il faut apprendre à s’adapter, mieux nous protéger des catastrophes, mieux protéger nos sols, nos vallées, notamment grâce à la conservation des forêts, ou au reboisement, qui atténuent l’effet des tempêtes, retiennent les glissements de terrain, nourrissent et humidifient le sol pour nos cultures agricoles, évitent l’assèchement des ressources en eau.

Enfin, il est indispensable de revenir aussi sur la planification, l’usage des sols, l’aménagement du territoire, en prenant en compte les déterminants environnementaux, porter une attention spécifique sur les lieux d’installation urbaine et retrouver la naturalité de nos rivières, leur redonner de l’espace « de liberté », comme ce fût fait sur le Rhin ou la Loire, par exemple.

Ces catastrophes doivent nous obliger à repenser la relation entre la colonisation urbaine, la déforestation et le changement climatique. Malheureusement, ces discours se lisent lors des sinistres puis s’oublient et trop rares encore sont les mauvaises expériences qui servent à en éviter d’autres. Le message de la conservation doit être inlassablement répété, le travail renforcé sans cesse, la forêt protégée comme tout l’or du monde. On ne parle pas ici de la conception éthique de protéger telle plante ou tel animal, on parle de nous protéger nous, nos enfants, à travers nos écosystèmes pour tous les services qu’ils nous rendent et sans lesquels la vie serait simplement invivable.




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[1L’Institut Sinchi (Institut amazonien de recherche scientifique de la Colombie) fait partie du Système national de l’environnement de la Colombie (SINA) et constitue le soutien scientifique pour la conservation et le développement durable de l’Amazonie colombienne. L’Amazonie colombienne couvre 483.000 km2 du territoire national (42 %) dont plus de 80 % encore couvert de forêts tropicales humides. L’Institut est compétent pour la recherche sur la biodiversité et la diversité culturelle du biome amazonien dans les départements du Putumayo, Amazonas, Caquetá, Guaviare, Vaupes, Guainía et une partie des départements du Vichada et Meta.


Lire aussi : En Colombie, la coulée de boue a été causée par la déforestation

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et inters sont de la rédaction.

Photos : © Daisy Tarrier sauf :
. Marco Ehrlich : DR
. rivière : © L.Durant

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