La discrète et prospère industrie française des armes policières

Durée de lecture : 8 minutes

29 mars 2019 / Laury-Anne Cholez (Reporterre)

Les grenades et lanceurs de balles de défense qui mutilent les manifestants sont fabriqués en France par un réseau d’entreprises discrètes. Elles engrangent des dizaines de millions d’euros de commandes publiques. Pour dénoncer ce « business de l’horreur », plusieurs collectifs appellent au blocage de quatorze sites qui fabriquent les armes des forces de l’ordre.

Ils ont perdu une main. Un œil. Un pied. Des dents. Mutilés par les tirs de grenades ou de lanceurs de balles de défense pendant des manifestations lycéennes, de la loi Travail ou des Gilets jaunes. Ces victimes lancent aujourd’hui un appel à bloquer cette fin de semaine les usines qui fabriquent ces armes.

« C’est une idée qui se tramait depuis un bout de temps », explique Ian, membre de Désarmons-les, l’un des collectifs à l’origine de cet appel. Des blocages de sites, souvent en rase campagne, qui changent des manifestations du samedi, désormais violemment réprimées. « Derrière cet évènement, il y a une volonté de réinventer une forme de mobilisation », explique Thibault, membre du groupe Street Medic Nantes, qui relaie cette action.

Le 9 mars 2019, à Bordeaux, lors d’une manifestation des Gilets jaunes.

Leur principale cible : l’usine d’Alsetex, dans la Sarthe, à 50 kilomètres du Mans. Elle fabrique les grenades GLI F4, les plus dangereuses, contenant 26 grammes de TNT. Les plus contestées également : la France est le seul pays européen à l’utiliser pour le maintien de l’ordre. En avril 2018, quelques dizaines de personnes s’étaient déjà réunies devant l’usine pour dénoncer ses ravages dans la Zad de Notre-Dame-des-Landes. En décembre, des Gilets jaunes avaient à leur tour organisé une action symbolique similaire. « C’était une opération avec une dizaine de personnes. Rien à voir avec ce qu’on prépare ce weekend », espère Antonio, administrateur de la page Facebook France blessée la page 100 % des victimes gilets jaunes, qui s’attend à mobiliser un millier de personnes.

Un lanceur de balles de défense « intelligent »

Alsetex est une usine discrète, classée Seveso (site industriel utilisant des substances dangereuses). En février 2016, l’entreprise avait remporté un appel d’offres du ministère de l’Intérieur portant sur la livraison de 5,7 millions d’euros de munitions. Rebelote en mai 2018, avec un appel d’offres à 17 millions d’euros pour fournir des grenades et des lanceurs à la police et la gendarmerie pour les quatre ans à venir.

Le type d’arme fabriquée par Alsetex : lance grenade avec sur le bouclier une grenade à lancer à la main, contenant les palets émettant du gaz lacrymogène.

Une coquette somme qu’Alsetex devra partager avec Nobel Sport, autre site visé par cette mobilisation. Située à Pont-de-Buis, dans le Finistère, cette usine est la lointaine héritière d’une poudrerie fondée en 1688. Elle produit aujourd’hui des grenades lacrymogènes et avait été la cible d’une manifestation en 2015, premier anniversaire de la mort de Rémi Fraisse à Sivens, tué par une grenade Nobel Sport

Nomenclature des grenades. À noter que la OF F1, responsable de la mort de Rémi Fraisse, n’est plus utilisée.

Autre acteur visé par la mobilisation : l’usine de Verney Carron, à Saint-Étienne (Loire). Créé en 1820, c’est l’un des plus anciens fabricants d’armes de chasse, également propriétaire de la marque Flash-Ball. L’utilisation de ce terme dans les premières manifestations de Gilets jaunes avait d’ailleurs irrité son directeur. « C’est nous faire de la mauvaise publicité et c’est très préjudiciable à l’image de notre entreprise. Il faut donc que cela cesse », avait déclaré Guillaume Verney-Carron, dans le journal Le Progrès. « On a reçu des messages d’insultes sur les réseaux sociaux, des courriers très menaçants et des appels à manifester. » Le Flash-Ball n’est en effet plus utilisé par les policiers en maintien de l’ordre depuis 2016, remplacé par le LBD 40, fabriqué par la firme suisse Brügger & Thomet. Une entreprise dont des armes ont été retrouvées en Syrie et au Kazakhstan.

Les balles de LBD fabriquées par Alsetex.

Certains manifestants pourraient également défiler devant l’usine de Redcore, à Lanester, dans le Morbihan. Lancée en 2014, cette start-up a imaginé un lanceur de balles de défense « intelligent ». Son créateur, Gaël Guillerm, 51 ans, ancien gendarme, a voulu un projectile « qui crée moins de dommages (le risque zéro n’existe pas) tout en restant efficace », comme il l’a expliqué dans Le Télégramme. Un petit boîtier installé sur le fusil permet à l’utilisateur de savoir en temps réel si son tir est conforme ou risqué. Il est actuellement testé par police municipale de L’Haÿ-les-Roses (Val-de-Marne).

Les organisateurs veulent mettre en lumière « ce business de l’horreur » 

Au total, 14 sites sont visés par cette mobilisation nationale inédite. SAPL, qui fabrique du matériel de maintien de l’ordre à La Ferté-en-Ouche (Orne). BGM, distributeur des lanceurs de 40 mm à Claye-Souilly (Seine-et-Marne). MSA, l’un des plus importants fabricants de casques militaires et de police à Châtillon-sur-Chalaronne (Ain). Protecop, qui fabrique des gilets pare-balles pour le ministère de l’Intérieur, à Bernay (Eure). Rivolier, qui commercialise et importe les armements étrangers en France, situé à Saint-Just-Saint-Rambert (Loire). Sécurité Tir Équipement, de son côté, vend notamment le matériel d’Alsetex à Salon-de-Provence (Bouches-du-Rhône). Et font également partie de cette galaxie d’armes de répression le Centre d’expertise et d’appui logistique du Chesnay (Île-de-France), le Banc national d’épreuve et d’homologation de Saint-Étienne (Loire) ou encore l’Établissement logistique de la police, à Limoges (Haute-Vienne) et le siège social de Nobel Sport, à Paris.

Les grenades lacrymogènes de 40 mm CM3 et MP3.

Les organisateurs veulent mettre en lumière « ce business de l’horreur », comme ils l’évoquent dans leur vidéo Facebook. Ces entreprises répondent à des appels d’offres publiés sur le site internet du Bulletin officiel des annonces des marchés publics (BOAMP). Selon un rapport de la Cour des comptes publié en mai 2018, la police et la gendarmerie ont chacune bénéficié d’une augmentation de crédits de plus de 180 % entre 2012 et 2017. Soit un budget total de 372 millions d’euros. Premier poste de dépense : les véhicules (170 millions en 2017). Suivi par les moyens de protection (83 millions d’euros) puis l’habillement (78 millions d’euros). Le budget concernant les armes et les munitions a quant à lui progressé de 230 %, pour une facture de 40 millions d’euros.

« Les gens sont très méfiants lorsqu’on leur pose des questions » 

Difficile pourtant d’avoir une vision d’ensemble de ce marché. Ni même du prix à l’unité d’une grenade ou d’un lanceur de balles de défense. L’État et ses fournisseurs entretiennent la même opacité que sur la toxicité des gaz lacrymogènes (comme l’avait expliqué Reporterre). « Tant que personne ne demande rien, cela arrange tout le monde, les politiques et les industriels. Mais il est fondamental que les luttes s’emparent de ces questions », explique Mathieu Rigouste, chercheur indépendant en sciences sociales et auteur de La Domination policière : Une violence industrielle (La Fabrique, 2012).

L’ONG Action des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat), qui travaille sur ces sujets, a, elle aussi, de grandes difficultés à trouver ce type d’informations. Elle regrette que les sites internet des fournisseurs suppriment les fiches techniques des armes vendues. Et elle n’a pas réussi à se faire accréditer pour Milipol, le salon mondial de la sécurité intérieure des États, qui se tient tous deux ans à Paris. « On y voit beaucoup d’armes qui ne sont pas encore entre les mains de la police. Mais sur les stands, les gens sont très méfiants lorsqu’on leur pose des questions », explique Ian, de Désarmons-les, qui a réussi à s’infiltrer lors de la dernière édition. Cette sphère économique préfère la discrétion aux phares médiatiques des mastodontes du secteur, comme Dassault Aviation (4,8 milliards d’euros de chiffres d’affaires) ou Thalès (15,9 milliards d’euros de chiffre d’affaires) qui affichent une « insolente santé financière », comme l’explique le magazine Challenges.

Selon un rapport publié en mars 2018 par l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (Sipri), les exportations d’armement françaises ont augmenté de 43 % sur la période 2013-2017. La France a augmenté de 27 % ses ventes, ce qui lui a permis de supplanter l’Allemagne, pour devenir le troisième exportateur mondial. Si les ventes d’avions Rafale font régulièrement la une de la presse, les grenades et autres LBD conçus par Alsetex et consorts sont discrètement exportés. L’Assemblée des blessés a aussi constaté que Nobel Sport exporte 80 % de sa production. « Le maintien de l’ordre et les opérations militaires sont liés », observe Pierre, de l’Assemblée des blessés.


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Lire aussi : Les gaz lacrymogènes : dangereux pour la santé, mais... silence d’État !

Source : Laury-Anne Cholez pour Reporterre

Dessin : © Tommy/Reporterre

Photos :
. policiers : Flickr (Patrice Calatayu/CC BY-SA 2.0)
. balle de LBD : collectif Désarmons-les
. lance-grenade : collectif Désarmons-les
. CM3 et MP3 : collectif Désarmons-les
. grenade main : collectif Désarmons-les
. nomenclature des grenades : Paris-luttes.info

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