La fonte accélérée des glaces fait monter les océans plus vite que prévu

Durée de lecture : 9 minutes

20 septembre 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Du 20 au 23 septembre, les représentants des États de la planète se réunissent à Monaco. Leur objectif : adopter un « résumé des décideurs » extrait du prochain rapport du Giec sur les océans et les glaciers. Car sous l’effet du dérèglement climatique, nos océans pourraient bientôt submerger littoraux, îles et cités côtières.

Grèves pour le climat, marches partout dans le monde, Assemblée générale des Nations unies sur le réchauffement, rapport du Giec sur les océans… À partir du 20 septembre, des événements majeurs marquent la mobilisation pour lutter contre le changement climatique. Un moment essentiel, que Reporterre a décidé d’accompagner par une série d’articles de fond, sous le sigle « Huit jours pour le climat ».


C’est la petite vague qui monte, qui monte… En cas d’un réchauffement mondial, très probable, de 3 °C ou 4 °C, le niveau des mers devrait augmenter d’un mètre environ d’ici à la fin du siècle. Voilà un des résultats alarmants du prochain rapport spécial du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) « sur les océans et la cryosphère » [la cryosphère désignant les portions de la surface terrestre où l’eau est solide], à paraître le 25 septembre prochain. Dès ce vendredi et jusqu’au 23 septembre, plusieurs experts de ce groupe intergouvernemental se réunissent à Monaco en compagnie des représentants des États, afin d’adopter un « résumé des décideurs ». Cette substantifique moelle doit reprendre, dans une trentaine de pages, les principales conclusions de l’épais rapport corédigé par des dizaines de scientifiques à travers le monde.

Le géographe Alexandre Magnan est l’un de ces spécialistes présents à Monaco. Joint par Reporterre, ce chercheur de l’’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) rappelle combien « l’océan joue un rôle crucial par rapport au changement climatique » : « Il absorbe 90 % de la chaleur de l’atmosphère, émet de l’oxygène, capte du CO2, détaille-t-il. Sans l’océan, nous ne serions plus là depuis longtemps, c’est le grand joueur de la partie climatique. » Un allié qui pourrait se révéler un imprévisible ennemi, sous le coup du dérèglement des températures. Surtout si l’élévation du niveau des mers se poursuit suivant les pronostics des scientifiques.

D’après les premiers résultats du rapport qui ont fuité dans la presse, comparé avec la fin du XXe siècle, le niveau des océans devrait augmenter entre 29 et 59 centimètres environ d’ici 2100 si le réchauffement mondial est maintenu à 2 °C. Il augmentera entre 61 et 110 cm si le réchauffement atteint 3 °C ou 4 °C.

La montée des eaux pourrait ainsi déplacer au moins 280 millions de personnes, dans un scénario optimiste 

60 cm d’eau en plus, c’est juste quelques centimètres de plage en moins, direz-vous. Pas si simple, malheureusement. « Il n’y a pas que le niveau moyen qui compte, explique M. Magnan. Ça ne monte pas partout de la même manière, 60 cm ou 1 m, c’est une moyenne. » Ce qui veut dire que certaines zones boiront plus la tasse que d’autres. « Cette élévation se produit dans un contexte d’intensification des tempêtes, comme Dorian, poursuit le chercheur. Donc une tempête plus intense dans un océan dont le niveau a augmenté, ça commence à être vraiment menaçant. » D’autant plus que les digues naturelles que constituent certains écosystèmes fragiles tels les coraux sont particulièrement menacées par le réchauffement et l’acidification de l’eau.

« Le problème est sérieux, traduit M. Magnan. On va connaître davantage de submersions marines et des inondations bien plus importantes qu’aujourd’hui ». Dans une étude publiée en juillet dernier, le think tank la Fabrique écologique rappelait ainsi qu’« au niveau mondial, le dernier rapport de synthèse du Giec en 2014 indiquait qu’une remontée du niveau marin de 0,5 m impliquerait une augmentation de 10 à 100 fois la fréquence de submersion en l’absence d’adaptation ». Alors avec une remontée de 1 mètre… Des effets désastreux sont ainsi à prévoir sur nos littoraux : le Giec estime que 20 % à 90 % des zones humides devraient être perdues d’ici 2100.

L’île de Wight, près de la côté méridionnale de l’Angleterre.

Dernière conséquence, et non des moindres, le changement climatique pourrait accélérer l’érosion des côtes, « par la réduction du débit des cours d’eau, par la modification des usages de l’eau [et la multiplication des barrages qui piègent les sédiments avant leur arrivée sur le littoral], et par l’augmentation de l’intensité des tempêtes », précisait la Fabrique écologique.

La montée des eaux pourrait ainsi déplacer au moins 280 millions de personnes, dans un scénario optimiste d’une hausse de 2 °C de la température mondiale. Si les petites nations insulaires devraient être durement touchées, aucune zone du globe ne paraît épargnée. En Asie, les grands deltas — du Gange, du Yangtze, du Mékong —, où se concentre la majorité de la population, sont presque tous concernés par le risque de submersion. D’après le Giec, de nombreuses mégapoles côtières seraient frappées d’inondation chaque année à partir de 2050. Jakarta, Tokyo, Shanghai ou Bombay, mais également Londres, New York, Istanbul et l’ensemble des villes des Flandres et des Pays-Bas, se trouvent sur la liste rouge.

Si l’eau monte autant, c’est que la glace fond, et plus vite que prévu 

« Tous les littoraux de moins de 10 m d’altitude sont concernés, et il y en a partout sur la planète, résume Alexandre Magnan. Même dans les zones tempérées, même dans les pays riches, on va avoir des problèmes. Et pas des moindres : évacuer Rotterdam ou Manhattan, ce n’est pas une mince affaire. » D’autant plus que nos sociétés industrialisées sont paradoxalement peu préparées au risque, comme en témoignent les effets désastreux de la tempête Xynthia en France ou de l’ouragan Katrina aux États-Unis.

D’après la Fabrique écologique, « à l’échelle européenne, à l’horizon 2050, 55.000 personnes pourraient être, chaque année, concernées par les submersions marines, contre 10.000 aujourd’hui ». D’ici la fin du siècle, et dans un scénario optimiste d’élévation du niveau de la mer de 45 cm seulement, 440.000 Européens pourraient être amenés à quitter définitivement leur logement. Premiers touchés, les Pays-Bas, suivis de la France, du Royaume-Uni et de l’Allemagne. Outre les populations, ce sont des terres cultivées, des bâtiments, des établissements publics, des infrastructures qui pourraient être détruits.

Si l’eau monte autant, c’est que la glace fond, et plus vite que prévu. « Au Groenland comme en Antarctique, la perte s’accélère », confirme la glaciologue Catherine Ritz, du Laboratoire de glaciologie et géophysique de l’environnement de Saint-Martin-d’Hères. D’après les données du Giec, les calottes glaciaires polaires ont perdu en moyenne 430 milliards de tonnes chaque année depuis 2006, devenant la principale source de la hausse du niveau des océans. « Il reste de fortes incertitudes quant à l’Antarctique, précise-t-elle. D’après le scénario le plus probable, la fonte de ses glaces entraînerait à une élévation de 15 cm du niveau moyen des mers. Mais on ne peut pas exclure que cela soit bien plus important, jusqu’à + 45 cm. »

Outre les calottes polaires, les glaciers situés à basse altitude, comme en Europe centrale, dans le Caucase, l’Asie du Nord et la Scandinavie, devraient perdre plus de 80 % de leur volume d’ici 2100. Plus globalement, toutes les glaces de montagne sont en sursis.

L’accès à l’eau potable pourrait devenir très compliqué 

Une étude parue mi-septembre dans Nature Geoscience montre une situation critique dans les Andes : « La perte totale atteint 23 gigatonnes par an, précisait le communiqué de l’Université Toulouse III, dont certains chercheurs ont participé aux travaux. Cela correspond à 10 % de la contribution globale des glaciers (hors calottes polaires) à la hausse du niveau des mers, alors que les Andes contiennent moins de 5 % des glaciers du globe. » Au sud de la Patagonie, un glacier a même connu un amincissement record de 44 mètres par an entre 2000 et 2018.

Conséquence directe de cette fonte, l’accès à l’eau potable pourrait devenir très compliqué pour les quelque deux milliards de personnes qui dépendent des glaciers pour leur approvisionnement. « En Amérique du Sud et dans certaines zones de l’Himalaya, l’eau du glacier arrivait pour la saison sèche, afin d’irriguer les cultures », ajoute Catherine Ritz. Quand ces masses de glace auront disparu, elles ne pourront plus jouer leur rôle de château d’eau naturel atténuant les sécheresses.

Dans les Andes boliviennes, en avril 2006.

Enfin, selon les experts du Giec, un tiers, voire jusqu’à 99 % du pergélisol, cette couche de sol gelée en permanence, pourrait fondre d’ici 2100 si le réchauffement climatique continue au rythme actuel. Loin d’être anecdotique, cette quasi-disparition d’une couche glacée recouvrant une large partie de la Sibérie, du nord de Canada ou de l’Alaska pourrait entraîner une augmentation du réchauffement climatique, le pergélisol piégeant de grandes quantités de méthane, un puissant gaz à effet de serre.

Bref, il ne reste plus qu’à enfouir notre cou d’autruche dans la neige qui fond ! « Non, rétorque Alexandre Magnan, aucun effort n’est vain. » Selon le chercheur, à 2 °C, « on reste avec un océan qu’on connaît, alors que dans un monde à 4 ou 5 °C, c’est un autre univers, insiste-t-il. Lors de la dernière période glaciaire, on avait 5 °C de moins qu’aujourd’hui et une grande partie de l’Europe se trouvait sous la glace… Donc, imaginez avec 5 °C de plus ! » Il n’y a donc pas à tergiverser, poursuit-il, puisque « même s’il y a une forme d’irréversibilité dans la montée des eaux, on peut la freiner en se rapprochant d’une sobriété carbone et en se préparant ». Atténuer au maximum et s’adapter, tel est le credo qu’il répétera certainement à Monaco.

Car des solutions existent, de la construction de digues à celle d’îles flottantes en passant par la relocalisation des populations littorales. « On sait faire, souligne-t-il, ce qui nous manque, c’est la capacité de faire des choix de société et la volonté politique. »


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : à La Nouvelle-Orléans après le passage de l’ouragan Katrina, en 2005. Good Free Photos (CC0)
. digue : Wikimedia (CC0)
. Andes : Wikipedia (Jonathan Lewis/CC BY-SA 2.0)

DOSSIER    Eau, mers et océans Huit jours pour le climat

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