La fusée Ariane 6, vide écologique intersidéral
La fusée Ariane 6 au Centre spatial guyanais avant son premier vol, prévu le 9 juillet 2024. - © CNES/ESA/Arianespace-ArianeGroup/Optique Vidéo CSG/E Prigent, 2024
La fusée Ariane 6 au Centre spatial guyanais avant son premier vol, prévu le 9 juillet 2024. - © CNES/ESA/Arianespace-ArianeGroup/Optique Vidéo CSG/E Prigent, 2024
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Émissions polluantes, consommation électrique, artificialisation des sols… À l’heure du vol inaugural d’Ariane 6, retour sur les conséquences environnementales du secteur spatial français, qui risquent d’empirer.
Cayenne (Guyane), correspondance
De sa mise à flot à Bordeaux à son arrivée au port de Kourou, en Guyane, les images du Canopée, le premier cargo à voiles du monde, ont fait le tour des médias en février, incarnant à la fois les promesses d’un transport maritime décarboné, et d’un secteur spatial plus écologique. Ce navire hybride a en effet transporté les éléments constitutifs de la fusée Ariane 6, dont le vol inaugural depuis le Centre spatial guyanais (CSG) est prévu pour le 9 juillet. Malgré des avancées écologiques récentes, l’activité spatiale, y compris en Europe, est encore très loin d’être décarbonée.
Chaque lancement rejette à la fois des gaz à effet de serre (GES) et des particules qui viennent se fixer dans la haute atmosphère comme de la vapeur d’eau, de l’alumine ou des suies, rappelle le collectif Pour un réveil écologique dans un rapport sur le sujet.
Ce dernier phénomène est mal connu, mais les rares études scientifiques disponibles indiquent que les perturbations engendrées sur le climat sont encore plus fortes, à émissions égales, que celles liées aux GES. Or, la technologie de propulsion utilisée par Ariane 6 (à partir de propulseurs à propergol solide), fait partie des plus émettrices en la matière.
En prenant en compte ces substances en haute atmosphère, le spatial représenterait 0,6 % des conséquences mondiales sur le climat. Si cela reste faible, notamment par rapport aux près de 6 % de l’aviation [1], il faut rappeler que le secteur est en pleine croissance. En 2023, le trafic spatial a battu tous les records avec 223 lancements orbitaux, en hausse de 20 % par rapport à l’année précédente.
Au-delà de ces émissions directes, le secteur spatial est, à l’image de l’aéronautique, un gros consommateur de ressources minières. Or les lanceurs réutilisables sont encore à leurs balbutiements — ArianeGroup mise sur un mini lanceur opérationnel en 2026 — et ne le seront que partiellement.
18 % de l’électricité guyanaise
En Guyane, la conséquence environnementale la plus visible du spatial ne réside pas dans les fusées proprement dites, mais dans la consommation électrique du Centre spatial, qui dévore jusqu’à 18 % de l’énergie produite sur le territoire.
Sur ce point, le port spatial de l’Europe a entrepris un vaste plan de décarbonation en misant notamment sur la rénovation énergétique de ses bâtiments ou la création de deux centrales solaires qui doivent voir le jour en 2026 et dont une partie de l’énergie sera aussi transformée en hydrogène nécessaire à l’alimentation des fusées. Seulement, les besoins sont tels que le Centre spatial guyanais a aussi misé sur la biomasse avec la création de deux usines d’ici 2030, un choix largement critiqué par le milieu écologiste local, à l’image de l’association Maiouri Nature Guyane (MNG) qui déplore un choix « court-termiste », qui pourrait « accroître les menaces sur la forêt » dans les prochaines années en « incitant au défrichement ».
À ce jour, l’approvisionnement des usines à biomasse déjà existantes sur le territoire est couvert par les résidus issus de la défriche agricole, mais il existe au moins un projet « agroforestier » où la forêt sera pour l’essentiel cultivée à des fins de valorisation énergétique pour le Centre spatial.
Une espèce protégée détruite
Enfin, ce n’est pas la répercussion écologique la plus médiatisée, mais l’artificialisation des sols liée au développement des infrastructures de la base spatiale pose des questions en termes de protection des espèces vivantes sur son site, qui abrite des savanes, l’écosystème le plus menacé du territoire. Le Centre national des études spatiales (Cnes), gestionnaire du CSG, en a fait un pilier de sa politique environnementale avec un ambitieux « plan de gestion de la biodiversité » 2021-2030, via lequel il dépense entre autres 500 000 euros par an pour « étudier l’impact [de ses] activités et préserver la biodiversité du site ».
Dans le même temps, le Cnes fait l’objet d’une enquête du parquet de Guyane pour avoir mené sans autorisations des travaux ayant entraîné la destruction du leptodactyle ocellé, une espèce d’amphibien inscrite sur la liste rouge locale de l’UICN [2]. Les faits remontent à 2022 et le préjudice environnemental a été chiffré à près de 10 millions d’euros.
Cette pratique d’entamer des travaux sans autorisations ou en régularisant a posteriori n’est pas isolée, à en croire l’association Cerato, considérée comme victime dans ce dossier, mais aussi plusieurs mises en demeure où les services de l’État exigent des régularisations. Le 1er juillet, le tribunal judiciaire de Cayenne a rejeté une convention à l’amiable [3], favorable au Cnes, qui aurait pu mettre fin à l’affaire.