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Pollutions

La lutte farouche des Noirs brésiliens contre le racisme environnemental

Manifestation contre le barrage pharaonique de Belo Monte au Brésil, en 2014.

« Les multinationales s’installent chez nous car elles savent qu’elles peuvent agir en toute impunité », enrage une Brésilienne noire. Au Brésil comme ailleurs, les populations racisées subissent de plein fouet un « racisme environnemental ».

Asphyxiés par les pollutions, expropriés de leurs terres ancestrales et méprisés par les pouvoirs en place : au Brésil, des millions d’indigènes et de descendants d’esclaves subissent de plein fouet la crise écologique. Ils et elles donnent un nom à cette injustice : le « racisme environnemental ». Le concept peine encore à émerger en France mais s’est répandu comme une traînée de poudre outre-Atlantique.

Dans le cadre d’une tournée en Europe pour dénoncer ces violences, une délégation noire brésilienne — des femmes en majorité — est passée par Paris. Lors d’une soirée au Centre international de culture populaire, elles ont insisté : il n’y aura pas de transformation écologique réelle sans la prise en compte des fondations racistes et coloniales de nos sociétés. Selon elles, l’indifférence des dirigeants face au changement climatique s’explique aussi par la couleur de peau de ses principales victimes.

Eliete Paraguassu da Conceição, à gauche, lors de la COP26 le 6 novembre 2021. © NnoMan Cadoret/Reporterre

Debout, droites et fières, le poing levé, elles ont confié à Reporterre leurs histoires. Toutes ont pour point de départ le « racismo ambiental ». Le racisme environnemental, c’est le fait de considérer certains groupes sociaux racisés comme des citoyens de seconde zone pouvant être sacrifiés, d’autant que les lieux où ils vivent sont souvent convoités pour leurs ressources naturelles. La conséquence ? Les non-Blancs sont plus exposés aux risques environnementaux [1].

L’histoire d’Eliete Paraguassu da Conceição, membre de la délégation brésilienne, l’illustre bien. Elle habite sur l’île de Maré, dans la baie de Salvador. Depuis plusieurs années, le mode de vie de sa communauté de pêcheurs artisanaux est mis en péril par le développement d’un des plus grands sites industriels du pays, le port d’Aratù, avec ses raffineries, ses usines… et ses fuites toxiques. La multinationale étasunienne Dow Chemical a bâti une usine d’engrais chimiques et l’entreprise de BTP brésilienne Oderbrecht a construit une immense cimenterie.

Le port d’Aratù, dans l’État de Bahia, avec ses raffineries, ses usines et ses fuites toxiques. [Flickr->https://www.flickr.com/photos/midianinja/32448345127/in/album-72157679621706338/] / CC BY-NC-SA 2.0 / Mídia NINJA

Le nombre de poissons et de crustacés a diminué drastiquement. La barrière de corail a disparu. Les gens ont commencé à tomber malades, intoxiqués aux métaux lourds. Plus d’une centaine d’enfants ont eu des cancers. On compte des dizaines de morts. La petite-fille d’Eliete a également été emportée. Les autorités minimisent la gravité de la situation sanitaire, malgré les manifestations.

« Ces raffineries sont des monstres qui nous tuent lentement. C’est une pollution invisible qui nous ronge », raconte Eliete à Reporterre. Depuis sept mois, elle dit avoir arrêté de pêcher car des entrepreneurs la menacent de mort. « La lutte est inégale mais nous n’avons pas d’autre choix que de continuer à protester. Nous étions ici avant Petrobras [la compagnie pétrolière brésilienne], Dow Chemical et Oderbrecht, ce n’est pas nous qui devons nous enfuir, ce sont eux qui doivent partir. Nous ne partirons jamais », affirme-t-elle.

Un quilombo assiégé par les propriétaires fonciers

Sandra Pereira Braga, elle, est agricultrice dans l’État du Goiás au centre du pays. Elle vit dans un « quilombo », une communauté noire rurale dont les lointains ancêtres sont des esclaves affranchis ayant fui les plantations. Aujourd’hui, 3 000 personnes habitent ce territoire de 4 200 hectares. Elles y pratiquent l’agriculture familiale. « C’est une réserve agroécologique, nous n’utilisons ni pesticide ni produit chimique », dit Sandra. « Dans ce quilombo, nous ne parlons pas d’environnement comme de quelque chose extérieur à nous. La Terre n’est pas séparée de notre vie. Nous la cultivons en même temps que nous la chérissons. Nous buvons l’eau du fleuve. Nous utilisons les plantes pour nous soigner. Nous ne sommes pas coupés du reste du vivant. »

Mais le quilombo est aujourd’hui menacé, assiégé par les grands propriétaires fonciers, l’appétit des industries minières et le passage d’un gazoduc. « Nous vivons dans un îlot de résistance. Autour, les multinationales plantent des monocultures d’eucalyptus pour faire de la compensation carbone [2]. Des firmes agro-industrielles font pousser du soja transgénique et des bûcherons pillent la ressource forestière en toute illégalité. Ils violent notre terre. Combien de temps pourrons-nous encore tenir ? »

« Parce que nous sommes Noirs, nous ne valons rien. »

Thaís Santos Silva, la troisième femme à participer à cette délégation, est éducatrice populaire à Sao Paulo. Elle habite dans une banlieue à proximité d’une des plus grandes décharges du pays où s’entassent les immondices de la métropole. Les riverains et les personnes qui y travaillent sont tous racisés. Récemment, un incinérateur a été créé ; il génère des crédits carbone, mais aucun bénéfice n’en revient aux communautés locales, regrette l’éducatrice. « Nos territoires ne sont pas choisis au hasard, remarque-t-elle. Les multinationales s’installent chez nous car elles savent qu’elles peuvent agir en toute impunité. Aux yeux du gouvernement, et parce que nous sommes Noirs, nous ne valons rien. Personne ne nous protège. Nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et nos propres forces. »

La situation s’est empirée avec l’arrivée au pouvoir du président d’extrême droite Jair Bolsonaro. Au total, on compte plus de six cents conflits environnementaux au Brésil, et à chaque fois, ce sont des populations noires et autochtones qui sont en première ligne face aux bulldozers et aux armes des milices.

Un racisme aux accents génocidaires

Le chef de l’État exacerbe les tensions avec une politique explicitement raciste. Déjà, en 1998, il déclarait : « Quel dommage que la cavalerie brésilienne ne se soit pas montrée aussi efficace que les Américains. Eux, au moins, ils ont exterminé leurs Indiens. »

L’écocide en œuvre au Brésil n’est pas dissociable d’une tentative de génocide, estiment les membres de la délégation. « On tente de nous faire disparaître, s’écrit Sandra Pereira Braga, alors même que nos modes de vies, avec ceux des peuples autochtones, préservent nos forêts, nos rivières, nos montagnes. Nous en prenons soin. Nous sommes les gardiens de ces territoires. »

« Depuis un demi-millénaire, nos ancêtres combattent ce système »

Pour faire face à l’offensive « des nouveaux conquistadores », les communautés noires ont décidé de s’organiser. À travers plusieurs associations nationales — l’Uneafro et la Coalition noire notamment — elles multiplient les manifestations et cherchent à s’autonomiser du pouvoir. Des fermes collectives nourrissent les populations en ville, des militants sillonnent le territoire pour relier les luttes. Le racisme environnemental est devenu une arme conceptuelle pour nommer le mal qu’ils affrontent et un moyen pour désigner leur ennemi : les politiques qui dénient aux minorités ethniques et au reste du vivant le droit, tout simplement, de vivre.

Cette bataille n’est pas nouvelle. Elle prend ses racines dans l’avènement, il y a cinq cents ans, de ce que plusieurs chercheurs, dont le philosophe Malcom Ferdinand, auteur d’Une écologie décoloniale, appellent « le plantationocène ». Cette ère, qui débute avec l’apparition de la traite négrière et la colonisation, se caractérise par l’extension continue de monocultures industrielles dévastatrices et serait à l’origine de la crise écologique actuelle. « Depuis un demi-millénaire, nos ancêtres combattent ce système, soutient Thais Santos Silva. Beaucoup ont fui les plantations pour créer des communautés libres et autosuffisantes dans la forêt, il y a plusieurs siècles. Ils vivaient sans chef et mettaient en commun les terres et les moyens de production. Ce modèle persiste encore aujourd’hui avec les quilombos. Nous devons être fiers de notre passé et réactiver notre mémoire. Les premiers écologistes ont la peau noire et brune. Nous en sommes les descendants. »


Les quilombos : des communautés marronnes brésiliennes qui datent du XVIᵉ siècle

Les quilombos appartiennent à une histoire oubliée, mutine et fugitive. Vivent aujourd’hui, sur l’ensemble du territoire brésilien, et parfois dans les banlieues des grandes villes, des communautés noires issues d’anciens regroupements d’esclaves marrons dont les origines remontent au XVIᵉ siècle. À travers plusieurs siècles de résistance, ces communautés ont créé leur propre culture. Elles se caractérisent aussi par l’utilisation et la gestion collective de la terre. Certains quilombos, comme celui de Palmares, comptaient plusieurs milliers de membres. Ces collectifs libres et autoorganisés ont repoussé les attaques des colons et sont devenus peu à peu le symbole de la lutte contre les régimes esclavagistes. Pour en savoir plus, vous pouvez lire Quilombos, communautés d’esclaves insoumis au Brésil, de Flavio Dos Santos Gomes (éd. L’Échappée, 2017) et les textes de Dénètem Touam Bona sur la sécession marronne, dont notamment le magnifique article paru dans Terrestres : « Endosser l’ombre striée des feuillages. »

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