La nature n’est pas utile, elle est source de liens

11 juin 2018 / Alessandro Pignocchi

Pour freiner la dégradation écologique, certains disent qu’il faut protéger la nature en raison de son utilité pour les humains. Mais l’argument est contreproductif, explique notre chroniqueur, car il perpétue la domination de l’humain sur le reste du vivant.

Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Il vient de publier Cosmologie du futur.

Alessandro Pignocchi.

Les scientifiques ont beau « tirer la sonnette d’alarme » tous les trois jours, on a beau nous bombarder de statistiques toutes plus ébouriffantes les unes que les autres, la situation écologique de la planète continue de se détériorer. Pourtant on ne cesse de nous le répéter : nous avons besoin des plantes et des animaux pour vivre : les forêts purifient l’eau, les abeilles pollinisent nos cultures, les parcs nationaux nous permettent de nous détendre. J’ai entendu il y a quelques jours Cyril Dion [coréalisateur du film Demain et cofondateur du magazine Kaizen et de la collection Domaine du possible, chez Actes Sud] expliquer très sérieusement à la radio qu’il fallait sauver les coraux dans les océans car les poissons s’y reproduisent et qu’ensuite nous mangeons les poissons, et que, par ailleurs, les océans piègent le carbone. Chacune de ces affirmations était assortie d’un pourcentage que j’ai oublié.

Alors maintenant, imaginons qu’on invente demain des machines qui fabriquent des poissons et des végétaux de synthèses, aux vertus nutritives égales ou même supérieures à celles des vrais poissons et des vrais végétaux. Plus besoin de coraux, plus besoin d’abeilles. D’autres machines purifieraient l’eau et piégeraient le carbone. Il est peu probable que de telles machines soient concevables, mais imaginons. Imaginons même qu’on façonne de très crédibles forêts de synthèse pour se promener. On n’aurait alors plus besoin des services d’aucune plante, d’aucun animal, d’aucun écosystème, et l’on pourrait donc les faire disparaitre sans regret. A-t-on envie de vivre sur cette planète-là ? En fait, la question équivaut à celle-ci : aurait-on envie de vivre seul sur Terre, sans aucun autre humain, si tous les services que nous rendent les autres humains étaient remplis par ailleurs ? Dans un cas comme dans l’autre la réponse est non, pour la même raison : ce serait psychologiquement invivable.

Notre esprit, nos cerveaux, ont été façonnés par des millénaires d’évolution dans un environnement que nous partagions avec d’autres humains et avec une foule bigarrée de non-humains. C’est encore de ce cerveau-là que nous sommes équipés aujourd’hui, et si nous voulions pouvoir vivre dans un monde sans plantes, sans animaux, sans écosystème, c’est notre cerveau même qu’il faudrait modifier ; et là je souhaite bonne chance à nos ingénieurs. Pour reprendre une formule quasi utilitariste, on pourrait dire que moins il y a d’alter ego plantes et animaux sur terre et moins il y a de processus qui se déploient indépendamment de notre volonté, moins celle-ci est agréable à habiter, moins il est possible d’y être heureux.

Se défaire d’abord de nos dirigeants, du moins dans le système actuel 

La relation sujet-objet avec les plantes et les animaux qui fonde le monde occidental moderne dissimule donc l’essentielle relation sujet-sujet que nous avons besoin d’entretenir avec eux. Les arguments qui mettent en avant les services écologiques sont donc globalement contreproductifs, en entretenant cette logique d’utilisation, d’attribution de fonction. Pour sortir de cette logique, il est impératif de nous défaire de notre concept moderne de Nature et de la distinction Nature/Culture qui la sous-entend, afin de mettre au premier plan les multiples liens de sujet à sujet qui nous attachent à nos alter ego non humains. Les difficultés pour opérer cette nécessaire révolution cosmologique sont nombreuses, mais la principale est sans doute qu’elle oblige à se défaire d’abord de nos dirigeants, du moins dans le système actuel. Leurs intérêts, leur existence même sont beaucoup trop intimement enchevêtrés dans la relation d’exploitation à une nature unifiée pour qu’ils la laissent se défaire sans lutter.

La bonne nouvelle est qu’il existe déjà des endroits où cette relation d’exploitation se défait, où les plantes et les animaux ne sont plus mis à distance et objectifiés sous un concept unique de Nature mais intégrés à la vie sociale. En France, les lieux où ce dépassement de la distinction Nature/Culture s’opère de la façon la plus décisive sont, et c’est révélateur, des territoires où l’État a au préalable été mis à l’écart, autrement dit les Zad. A Notre-Dame-des-Landes, si lors d’une assemblée générale, une personne avait l’idée d’affirmer qu’il faut défendre une mare à tritons, une haie ou une prairie parce qu’elles nous sont utiles, des yeux éberlués se tourneraient vers elle [1]. L’argument semblerait aussi mal à propos que si quelqu’un, pendant une période d’expulsion, annonçait qu’il défendra l’habitation de son voisin car celui-ci lui rend de temps à autre des services.

Une cabane sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, désormais détruite par les gendarmes.

Il est d’ailleurs éclairant à ce sujet de voir le nombre de gens qui habitent aujourd’hui la Zad et qui étaient à la base des urbains, venus quelques jours sur place pour des raisons militantes, et qui sont restés car, pour reprendre une formule que j’y ai beaucoup entendue, ils sont « tombés amoureux du bocage ». La raison est précisément qu’ils n’ont pas trouvé le bocage qu’ils attendaient. Ce n’était pas un bocage distancié, un paysage à contempler, une chose à protéger, mais un incroyable écheveau de liens potentiels, dont bien sûr des liens affectifs, à tisser avec lui et avec tous ses habitants, humains et non-humains.




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[1J’ai imaginé que nos dirigeants avaient eux aussi adopté ce prisme dans cette publication.


Lire aussi : Dans les Zad, on apprend à penser « par-delà nature et culture »

Source : Courriel à Reporterre

Photo et dessins : © Alessandro Pignocchi, dessins tirés de
. chapô : Marcel Proust sur le point de partir vers l’Amazonie.

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