La nourriture des rats de laboratoire fausse les études de santé publique, affirme Gilles-Eric Séralini

19 juin 2015 / Natacha Delmotte (Reporterre)

Selon une étude réalisée par l’équipe du chercheur Gilles-Eric Séralini, la nourriture des rats de laboratoire serait contaminée aux OGM, pesticides et autres substances toxiques. Ce résultat pourrait remettre en cause 70 ans d’autorisations de commercialisation.


La nourriture des rats de laboratoires serait hautement contaminée aux OGM, aux pesticides et à d’autres substances toxiques. C’est ce que révèle une étude réalisée par Robin Mesnage et Nicolas Defarge, membres de l’équipe du chercheur Gilles-Eric Séralini, de l’université de Caen, avec le soutien du Criigen(http://www.criigen.org/). Cette étude remet en cause tous les tests réalisés au cours des 70 dernières années pour déterminer l’autorisation de commercialiser de nombreux produits chimiques. Mais la revue scientifique Plos One a retardé la publication de l’article qu’elle devait publier mercredi 17 juin. Gilles-Eric Séralini dénonce un possible “conflit d’intérêt”.

- Actualisation : Cette étude est finalement parue dans Plos One (lien vers article) le 2 juillet 2015. -

“C’est la première fois qu’on réalise une étude aussi vaste visant à évaluer autant de polluants à la fois”, explique le chercheur. L’équipe de scientifiques a analysé treize échantillons de croquettes utilisées pour nourrir les rats de laboratoire servant à tester l’innocuité des produits alimentaires. Les croquettes de l’étude provenaient des cinq continents afin de prendre en compte les disparités possibles dans les méthodes d’agricultures et leur composition. A partir de ces lots de nourriture, l’équipe a recherché les résidus de 262 pesticides, 22 OGM (organismes génétiquement modifiés), quatre métaux lourds, 17 dioxines et furanes, et 18 PCB (polychlorobiphényls).

Finalement, chaque lot de croquettes présente des quantités importantes de ces produits, pouvant provoquer des pathologies chez les rats de laboratoires. Le pesticide le plus présent dans l’alimentation, le Roundup, a été détecté dans 9 des 13 échantillons analysés. 11 d’entre-eux présentaient également des traces d’OGM“Le lien entre les OGM et les pesticides est grand, rappelle Gilles-Eric Séralini. Dans 80 % des plantes transgéniques, elles sont modifiées pour être des éponges à Roundup. Les 20 % restant ont été modifiés pour produire leur propre pesticide”.

Les régimes alimentaires français des rats de laboratoires étaient ceux présentant le plus fort taux de métaux lourds, contenant du mercure et de l’arsenic.

Avec les PCB et les dioxines présents également dans les régimes, “les rats ont 40 % de risque supplémentaire de développer des maladies chroniques avec ces nourritures qu’avec des nourritures saines”, commente M. Séralini.

Soixante-dix ans d’étude remises en cause ?

Gilles-Eric Séralini

Or, ces mêmes rats sont ceux qui ont permis de déterminer la toxicité des pesticides ou des OGM au moment de leur commercialisation. Pour tester les effets d’un produit sur un rat, on injecte ce produit au rat et on compare sa réaction à un rat témoin, qui n’a eu normalement aucun contact avec le produit testé. Jusqu’à présent, la souche de rat utilisée était, selon les agences sanitaires, prédisposée à développer certaines pathologies, naturellement ou spontanément, telles que des tumeurs mammaires, des tumeurs hypophysaires, ou des déficiences aux reins. Avec ces “données historiques”, trouvées à partir des archives des industriels, on éliminait donc de la responsabilité des produits testés un certain nombre de pathologies développées par les rats.

Depuis 70 ans, 250 000 produits chimiques ont été autorisés à la suite de ces tests, qui pourraient pourtant bien être faussés. “Dans les études courantes avec les rats ainsi nourris, ils voient la même chose pour les rats témoins que pour les autres parce qu’ils nourrissent les rats avec de la nourriture contaminée”, explicite Gilles-Eric Séralini.

Si cette analyse était confirmée, cela signifierait que tous les tests ayant permis la commercialisation des pesticides et des OGM seraient biaisés, donc invalides. “Les rats devraient être nourris à l’alimentation bio, et issu d’une lignée saine”, commente Joël Spiroux de Vendômois, président du Criigen, « afin d’éviter à ceux-ci d’hériter des pathologies de leur lignée ».

Au-delà de ces questions, l’alimentation des rats de laboratoire pourrait avoir des conséquences plus larges. Ce sont les mêmes croquettes qui nourrissent les rats utilisés pour les tests pour les médicaments. Certaines pathologies chroniques pourraient ainsi être ignorées à cause de cette contamination. Quant aux croquettes utilisées pour nourrir les animaux de compagnie et les animaux d’élevage, leur composition serait “très proche de celle des rats de laboratoires”, comme l’a dit Nicolas Defarge. Des conséquences qui placent cette étude au centre des “problématiques de santé publique”, selon Joël Spiroux de Vendômois.

La publication retardée

Des résultats que l’équipe scientifique a présenté à la presse jeudi 18 juin, mais qu’elle n’a pas encore pu publier dans une revue scientifique reconnue. L’article devait, à l’origine, être publié mercredi 17 juin au soir. Mais la revue Plos One a averti l’équipe de Gilles-Eric Séralini de la prolongation de l’embargo sur l’étude, jusqu’à ce que ses auteurs y apportent quelques modifications. En cause : les remerciements et une phrase dans le résumé.

Ce n’est pas la première fois qu’une étude réalisée par Gilles-Eric Séralini et son équipe suscite une polémique. En 2012, la revue Food and chemical toxicology avait fini par retirer de sa publication des recherches portant sur les OGM et le Roundup. Cette nouvelle difficulté les amène à nouveau à douter de l’impartialité des revues scientifiques dans le choix de leur publication. “On est dans un système plus compromis que la FIFA [fédération internationale de football], avec des intérêts financiers en jeu”, indique Gilles-Eric Séralini.

Pour l’instant, l’étude est donc en attente de publication. Plos One pourrait la publier d’ici quelques jours si les modifications apportées lui conviennent, mais pourrait tout aussi bien ne pas y donner suite.



Puisque vous êtes ici…

… nous avons une faveur à vous demander. Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés.

Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et laissons tous nos articles en libre accès, afin qu’ils restent consultables par tous. Reporterre dépend en grande majorité des dons de ses lecteurs. Le journal, indépendant et à but non lucratif, compte une équipe de journalistes professionnels rémunérés, nécessaire à la production quotidienne d’un contenu de qualité. Nous le faisons car nous croyons que notre point de vue, celui de l’environnement et de l’écologie, compte — car il est aussi peut-être le vôtre.

Notre société a besoin d’un média qui traite des problématiques environnementales de façon objective, libre et indépendante, en restant accessible au plus grand nombre ; soutenir Reporterre est ma manière de contribuer à cette démarche. » Renan G.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre



Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre.

Lire aussi : Etudier les OGM, d’accord, mais pourquoi faire souffrir les rats ?

Source : Natacha Delmotte pour Reporterre

Image :
. dessin de rat : Pixabay
. Gilles-Eric Séralini : ©Natacha Delmotte/Reporterre

THEMATIQUE    Santé
22 septembre 2018
« La politique agricole commune doit être profondément réformée  »
Entretien
22 septembre 2018
Au Jardin sans pétrole, les frelons ont droit à leur part du raisin
Chronique
21 septembre 2018
Steffen M., mort à Hambach pour « informer les gens de ce qu’il se passe »
Info


Vous avez aimé cet article ? Soutenez Reporterre

Sur les mêmes thèmes       Santé





Du même auteur       Natacha Delmotte (Reporterre)