La pêche, monnaie locale parisienne, ne demande qu’à mûrir

29 janvier 2019 / Samuel Reffé (Reporterre)

Lancée à Montreuil, la pêche s’installe comme la monnaie locale parisienne. Ce moyen de paiement alternatif qui favorise l’économie locale et s’engage pour l’environnement peine cependant à se démocratiser.

  • Montreuil (Seine-Saint-Denis) et Paris, reportage

Lancée à Montreuil en 2012, la pêche est une monnaie alternative développée initialement par un collectif associatif, Montreuil en transition. En septembre 2013, l’association La Pêche, monnaie locale a été créée dans le but de mettre en circulation cette monnaie locale complémentaire et citoyenne (MLCC) à l’échelon de la municipalité de Montreuil (Seine-Saint-Denis). Début 2018, l’association Une monnaie pour Paris a lancé une campagne de financement participatif afin de déployer la pêche dans Paris. Désormais, la monnaie alternative est en circulation dans 8 arrondissements de la capitale [1] et dans 11 villes de l’Est parisien, dont Montreuil, Bagnolet, le Pré-Saint-Gervais ou encore Saint-Denis.

Depuis quelques années, de nombreuses monnaies locales complémentaires (MLC) ont essaimé dans toute la France. L’eusko dans le Pays basque, l’épi lorrain en lorraine, le sol-violette à Toulouse, la gonette à Lyon… En tout, une soixantaine de monnaies aux appellations originales et gérées par des associations ont ainsi vu le jour depuis 2010.

L’objectif premier est de dynamiser l’économie locale d’un territoire. L’idée est simple : la devise (à parité avec l’euro) est utilisée par des adhérents à l’association (des particuliers ou des entreprises) qui s’engagent à respecter une charte de valeurs éthiques, écologiques et solidaires. « La pêche circule entre les acteurs locaux, sans être captée par les multinationales, les marchés financiers ou les banques », explique Sarah Tartarin, coprésidente de l’association Une monnaie pour Paris.

Des avantages certains en matière de redynamisation de l’économie 

Ce réseau qui se veut éthique confère finalement à la pêche un regain de sens et de proximité. Actuellement, l’équivalent de 30.000 euros de pêche circulent entre les mains des 800 adhérents que compte l’association. Un bilan encore quelque peu maigre pour assurer une économie circulaire entièrement fondée sur la monnaie locale parisienne. En comparaison, l’eusko, la monnaie locale du Pays basque, circule dans l’économie locale à hauteur d’un million d’équivalent euros et recense près de 4.000 adhérents... Le processus d’expansion et de démocratisation de ces monnaies alternatives peut prendre du temps. À terme, l’association Une monnaie pour Paris, subventionnée à hauteur de 10.000 euros par la mairie de Paris, espère pouvoir étendre la pêche sur tout le territoire du Grand Paris.

Schéma du fonctionnement d’une monnaie complémentaire locale.

À ses débuts, la pêche était destinée à être utilisée exclusivement dans une zone restreinte, en l’occurrence la ville de Montreuil. Les monnaies locales ont des avantages certains en matière de redynamisation de l’économie. Elles circulent en effet plus rapidement que les monnaies nationales et entraînent une activité économique globale plus importante. En s’affranchissant des banques, de la spéculation et plus généralement du système monétaire international (une fois convertie, la pêche circule uniquement entre consommateurs et prestataires), la monnaie locale permet une expérience démocratique, locale et participative où les citoyens se réapproprient l’économie pour la rendre plus humaine. Une fois les euros changés en pêches dans l’un des comptoirs de change parisien, les circuits courts deviennent la norme pour le consommateur.
Les euros convertis sont déposés dans une banque éthique, la NEF (Nouvelle Économie fraternelle), qui finance exclusivement des projets éthiques et solidaires. Un système de bonus est également mis en place à la conversion ! ainsi, lorsqu’une personne convertit 100 euros, elle reçoit 103 pêches et choisit où investir les 3 pêches supplémentaires. Cela peut se faire au sein d’une association ou pour soutenir des projets d’utilité sociale, écologique ou solidaire. Un acte solidaire qui permet de boucler la boucle et de rassurer les membres du réseau pêche quant au placement de leur argent. Pour équilibrer le budget global, quand une entreprise ou un particulier reconvertit ses 100 pêches en euros, la somme perçue sera de 97 euros.

Dans le 20e arrondissement, Mehdi, gérant de l’Épicerie vintage, est l’un des premiers adhérents à la monnaie locale parisienne. Son commerce propose exclusivement des produits locaux et français. La pêche lui permet de travailler avec des prestataires qui ont une certaine éthique, des valeurs communes. « Une petite partie de mes fournisseurs acceptent la pêche, dit-il. Ce nouveau mode de paiement se rapproche davantage de mon état d’esprit. Je travaille avec des producteurs et fournisseurs d’Île-de-France uniquement, cette monnaie crée une forme de lien social. De plus, on s’affranchit du système des banques. »

« Promouvoir des entreprises aux pratiques soutenables » 

Pour écouler leurs pêches, les professionnels doivent en effet commercer avec d’autres adhérents du réseau. Cette contrainte les incite à nouer des relations commerciales sur le territoire et à développer le réseau pêche. Les commerces adhérents ne se marginalisent pas du système dominant pour autant. « On continue à payer nos impôts et la TVA », rappelle Mehdi. Même si l’engouement était présent au démarrage, la jeune monnaie complémentaire peine à se démocratiser chez les consommateurs. « Très peu de clients paient en pêche pour l’instant. On sent tout de même une légère hausse des adhérents à la monnaie locale. » Du côté des commerçants, une centaine ont signé la charte pêche sur l’ensemble de l’Île-de-France.

L’Épicerie vintage, à Paris, accepte le paiement en pêches.

Johann, propriétaire de Montr’œil optic, à Montreuil, a également franchi le pas. « Je propose un service de comptoir de change de pêche en euros depuis un mois et demi. J’acceptais déjà les paiements en pêche depuis un an environ », explique-t-il. Comme bon nombre d’adhérents, il a intégré le système de la pêche pour promouvoir des échanges plus locaux. Cependant, ce mode de paiement représente une frange infime des transactions dans son commerce d’opticien indépendant : « J’ai comptabilisé seulement dix paiements en pêche depuis mon adhésion à l’association. »

« Pêches acceptées. »

Même si la jeune monnaie locale peine à convaincre un public plus large, elle met en avant des échanges plus respectueux pour la planète. Les circuits courts sont souvent présentés comme des systèmes porteurs de bénéfices environnementaux alors qu’ils ne produisent pas systématiquement des effets environnementaux positifs. L’engagement environnemental se traduit principalement par le degré d’exigence des critères environnementaux auxquels doivent répondre les prestataires pour faire partie du réseau de la monnaie. Pour être reconnue comme « verte », une monnaie locale doit en effet apporter la preuve qu’elle travaille avec des prestataires qui soutiennent le développement durable.

Dans le cas de la pêche, « l’association une monnaie pour Paris cherche à promouvoir des entreprises aux pratiques soutenables », dit la coprésidente de l’association. Les membres du réseau doivent ainsi adhérer à une charte de haute qualité environnementale qui met en avant des échanges locaux et la réduction des empreintes carbone. La pêche intervient finalement comme une expérience locale dans un projet global de transition écologique. Reste à savoir si elle pourra un jour passer du geste écocitoyen au statut de véritable alternative à l’euro.



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[1Les 10e, 11e, 12e, 14e, 15e, 18e, 19e et 20e arrondissements.


Lire aussi : Pour changer l’économie, ils relocalisent la monnaie

Source : Samuel Reffé pour Reporterre

Photos : © Samuel Reffé/Reporterre sauf :
. chapô, billets et schéma : La Pêche, monnaie locale

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