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Idées

Le nucléaire va ruiner la France

La centrale nucléaire du Bugey est une centrale nucléaire française, implantée sur la commune de Saint-Vulbas dans l'Ain.

Malgré le coût faramineux du tout-nucléaire, la France s’enferre dans cette impasse. Voici les bonnes feuilles du livre-enquête « Le nucléaire va ruiner la France ». Laure Noualhat y décortique les mécanismes d’une gabegie.

La relance nucléaire est-elle raisonnable ? À en croire Emmanuel Macron et tant d’autres, le « graal » nucléaire serait la seule solution pour ralentir le changement climatique et préserver notre confort. Alors que l’État fait des économies à tout-va, le secteur semble bénéficier d’un budget illimité.

On a appris lundi que le centre d’enfouissement de déchets nucléaires Cigéo à Bure, coûtera jusqu’à 37,5 milliards d’euros. Pour la relance de la filière, la facture grimpera au minimum à 80 milliards d’euros. À mesure que les retards s’accumulent, ces montants sont sans cesse revus à la hausse. Le tout alors qu’EDF est déjà lourdement endettée.

Où trouver les dizaines de milliards d’euros pour ces nouveaux EPR ? Et les investissements nécessaires au parc existant ? C’est l’État, c’est-à-dire le contribuable, qui paiera.

Voilà ce que démontre la journaliste Laure Noualhat dans un livre-enquête implacable Le nucléaire va ruiner la France. Fruit de six mois d’enquête, il paraît ce jour dans la collection Seuil-Reporterre et sera accompagné d’un documentaire diffusé sur YouTube début juin. À travers ce travail d’ampleur, Reporterre s’attaque à un sujet crucial pour l’avenir du pays, largement absent du débat public. Parce que ces choix sont opérés dans l’opacité la plus totale, Reporterre fait la lumière sur un sujet qui nous concerne tous.


Voici les bonnes feuilles de « Le nucléaire va ruiner la France » en avant-première :

Que faisiez-vous le 10 février 2022 ? Pour le petit monde de l’énergie, ce fut une journée mémorable. Ce jour-là, le président-candidat Emmanuel Macron se tient debout derrière un pupitre sous l’immense toit en tôle de l’usine General Electric de Belfort. Sa voix résonne comme dans une cathédrale. Derrière lui, les équipes de GE ont disposé une gigantesque turbine Arabelle, 300 tonnes d’acier rutilant éclairées comme s’il s’agissait d’une pièce de musée industriel.

Un parterre de salariés masqués, tous vêtus de la même veste de chantier bleu électrique, écoute doctement le président. Quatre années auparavant, ces femmes et ces hommes faisaient partie de la division énergie d’Alstom, fleuron industriel que l’ancien ministre de l’Économie Emmanuel Macron avait consciencieusement désossé lors de son passage à Bercy.

Qu’importe, en ce jeudi 10 février, le désormais Président vient annoncer la « renaissance » du nucléaire français, vanter la « souveraineté » nationale et louer les mérites de la « planification » pour faire face aux enjeux du moment : baisser de 55 % nos émissions de CO2 d’ici à 2050, assurer le développement industriel de la France, et maîtriser la facture d’énergie des Français.

Aucune loi n’encadre la volonté présidentielle

Quel que soit le milieu — écologiste, énergétique, nucléaire, militant, industriel, politique —, ce discours a fait mouche et date. En le prononçant, le président-candidat Macron vient de sortir la France de décennies de flottement en relançant la construction en série de réacteurs nucléaires. Depuis sa validation en 2003 par l’Assemblée nationale, le chantier de l’EPR de Flamanville s’enlise dans d’interminables déboires. En 2012, le président Hollande avait choisi une voie contraire en inscrivant dans la loi le fait d’abaisser la part du nucléaire à 50 % dans le mix électrique à l’horizon 2025 (contre 65-70 %) et à 30 % en 2030. Bref, le socialiste programmait une lente sortie du nucléaire, permettant à la fois de préparer les démantèlements des plus vieux réacteurs, la montée en puissance des renouvelables et d’opérer un effort inouï du côté de la sobriété.

En février 2017, le candidat Macron – ancien ministre de Hollande – reprend cette promesse à son compte. « Je garderai le cadre de la loi de transition énergétique. Je maintiens donc le cap des 50 % », confiait-il au WWF lors d’un Facebook live suivi par 170 000 personnes et interrogé par… Pascal Canfin, qui rejoindra la liste du Président pour les élections européennes de 2019.

Cinq ans plus tard, face aux salariés de General Electric, le président jupitérien opère une volte-face. Six EPR2 vont sortir de terre, promet-il, construits par paires sur trois sites : à Penly en Normandie, à Gravelines dans le Nord, et au Bugey dans l’Ain. Et huit de plus seront à l’étude. Ni la population française, ni aucun parlementaire ou sénateur n’a eu son mot à dire, comme si le nucléaire se tenait hors-sol démocratiquement. Depuis cette annonce, le programme des six EPR2 n’est toujours validé par aucune décision légale et encore moins par une « loi de programmation sur l’énergie et le climat » (PPE) qui aurait dû être révisée pour l’occasion.

À ce jour, en 2025, aucune loi n’encadre la volonté présidentielle façonnée par de longues années de lobbying (de la part d’associations comme le Cérémé de Xavier Moreno ou Patrimoine nucléaire & climat de Bernard Accoyer mais aussi les Voies du nucléaire ou la Société française de l’énergie nucléaire) depuis son arrivée au pouvoir.

Un coût colossal

Abattre des cloisons ou cacher la misère, isoler ici ou repeindre là, déplacer la tuyauterie, changer la porte… difficile de demander à un artisan un devis pour des travaux si vous ne savez pas ce que vous allez faire. Avec les réacteurs nucléaires, c’est pareil.

À l’heure où sont écrites ces lignes, en mars 2025, soit trois ans après le discours de Belfort, personne ne sait combien vont coûter les EPR2. C’est normal : leur conception détaillée n’est pas achevée en dépit des 10,5 millions d’heures d’ingénierie déjà consacrées au projet.

En février 2022, le gouvernement avait avancé un coût de construction de 51,7 milliards (euros de 2020). En 2023, EDF a opéré deux mises à jour du chiffrage, relevées par la Cour des comptes dans son rapport consacré à la filière EPR en janvier 2025 : « Le coût de construction overnight [comme si le réacteur était réalisé en une seule nuit] de trois paires d’EPR2 est passé de 51,7 à 67,4 milliards d’euros [euros de 2020], soit une augmentation de 30 % à conditions économiques inchangées et hors effet de l’inflation. » En euros de 2023, la facture atteint 80 milliards. À titre de comparaison, ce chiffre de 80 milliards représente déjà quatre fois le déficit annuel de la Sécurité sociale...

Le nucléaire va ruiner la France, de Laure Nouahlat, aux éditions Seuil, 16 mai 2025, 224 p., 13,50 euros.

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