« La spéculation financière détruit l’art comme elle détruit les sols »

Durée de lecture : 8 minutes

7 mars 2016 / Entretien avec Nicole Esterolle

L’art contemporain promu par le ministère de la Culture et le monde des marchands serait un art hors sol, à bien des égards comparable aux terres de l’agriculture productiviste : dévitalisé et aseptisé. Heureusement, explique la critique d’art Nicole Esterolle, prospère une « flore artistique » riche et variée, indifférente aux enjeux de pouvoir.

Critique d’art, Nicole Esterolle dénonce La Bouffonnerie de l’art contemporain, titre de l’essai qu’elle a publié en mai 2015. Son blog, Le Schtroumpf émergent, alimente le terreau du doute artistique notamment envers l’art officiel et néolibéral.


Reporterre – En quoi l’art est-il dans une situation comparable à celle de la nature ou de l’environnement 

Nicole Esterolle – L’art dit contemporain est un art hors-sol, artificiellement engraissé, contre nature, vidé de toute substance vraiment vivante et artistique, comme la production agricole industrielle que l’on pourrait appeler « contemporaine ». Car, au nom d’un même modernisme ou internationalisme, il s’y commet les mêmes ravages sur les cultures et sur les sols que sur la création artistique et le terreau social et humain qui la nourrit. Les deux subissent une même logique mondialisante, donc aplatissante, aseptisante, dévitalisante, déterritorialisante et déshumanisante.


En quoi l’art contemporain doit-il intéresser les écologistes ? 

Ce qui se passe dans le champ artistique devrait attirer l’attention des écologistes et faire partie de leurs sujets de réflexion, d’étude, d’analyse et d’action, car il y a de nombreuses homologies. À l’économie virtuelle des bulles financières, destructrices de l’économie réelle, correspond très exactement le Financial Art des bulles artistiques, destructeur de l’art vivant.

La puissance détergente du discours terrorisant des grands rhétoriciens du « rien » artistique, subventionné et mondialisé, ce discours globalement négatif, creux, abscons, morbide et terriblement anxiogène de l’art dit contemporain, possède la même redoutable efficacité herbicide, pesticide et liberticide que les substances chimiques nocives utilisées dans l’agriculture. Ce discours détruit le contenu sensible et poétique, considéré comme superflu, et veut empêcher toute floraison en dehors de celles obscènes et formatées aux normes du contemporain international hors-sol qu’il promeut.

« Chimère », de Lilan Bourgeat, lors de la Biennale d’art contemporain d’Anglet (Pyrénées-Atlantique).

Je constate un déni de réalité, une sorte d’omerta sur le sujet de la part de tous les partis politiques, y compris les écologistes. J’ai toujours pensé qu’un jour ou l’autre cette omerta serait levée et que l’on pourrait alors en étudier les raisons profondes, et je souhaite que cet entretien puisse contribuer à la levée du tabou. Il faut déverrouiller l’information sur les souffrances de l’art en ce pays.

Pourrait-on parler d’art bio ?

L’art, pour être vraiment art, est forcément bio, c’est à-dire libre, naturel, ancré dans la vie et dans un terroir, sans trace d’idéologie polluante, sans adjuvant rhétorique propulseur de goût, sans message parasite extérieur à lui. Il prend alors sa valeur intemporelle, universelle et donc patrimoniale.

L’art, pour être vraiment art, ne peut être le résultat d’une « culture » forcée par la subvention ou par la loi du marché ni d’un gavage de cerveau avec des concepts indigestes… puisqu’il est le contraire de cela. Oui, l’art, pour être vraiment art, est nécessairement bio, c’est-à-dire durable, partageable, respectueux de l’environnement humain, non empoisonné par la cupidité et l’attrait du pouvoir.

Qu’appelez-vous des œuvres « naturelles », ou flore naturelle, dans le domaine de l’art ?

J’essaie, sinon de l’appeler, en tous cas de la désigner en la montrant le plus possible dans mes chroniques et sur mon blog. J’ai constitué une collection d’un millier d’œuvres environ, cueillies au cours de mes promenades sur l’internet. C’est une flore artistique étonnamment riche et variée, qui pousse librement, sans subventions, en toute indépendance des critères du ministère de la Culture et du marché spéculatif, critères qui sont à peu près les mêmes pour l’un et l’autre, et qui ne sont en rien des critères d’ordre esthétique. L’éthique, n’en parlons pas ici…

Cette flore représente 95 % de la création artistique actuelle. Face aux 5 % formatés et conformes aux exigences du système « bureaucratico-financier » dominant, 95 % des artistes aujourd’hui sont exclus de l’art dit contemporain, car ce système « totalitaire », ne conçoit d’autre art que celui, pollué et toxique, excrété et négocié par son appareil. Bien entendu, ce système ignore, occulte et disqualifie autant qu’il le peut cette fabuleuse floraison sauvage qui lui échappe, et qu’il ne voit pas, ne comprend pas, n’aime pas, ne reconnaît pas.

« Tree » (arbre), installation (ici dégonflée) de Paul McCarthy place Vendôme, à l’automne 2014. Sa ressemblance – assumée par McCarthy – avec un « plug » anal avait agacé et causé son « dégonflage » par des inconnus.

Ce qui est plutôt rassurant, c’est qu’au bout de quarante ans bientôt d’une politique forcenée (et coûteuse pour le contribuable) de « dés-artification » par vidage du contenu au profit de l’enrobage discursif, par éradication du sensible et de la poésie du champ de l’art, le ministère et le marché spéculatif ne sont absolument pas parvenus à leurs conjointes fins.

Certes les artistes sont isolés et paupérisés ; certes les galeries prospectives, c’est-à dire découvreuses de nouveaux artistes, sont en difficulté ; certes de monstrueuses plantes artificielles obstruent le paysage, certes le public est désemparé, mais jamais la création authentique n’a été aussi abondante, foisonnante, vivante, d’une qualité et d’une diversité étonnante, et jamais l’accès à cette création n’a été, grâce à l’internet, aussi facile. Tout comme il reste, Dieu soit loué, la même abondance, diversité et qualité, dans les productions agricoles et alimentaires de terroir.

Comment pourriez-vous définir ou décrire les œuvres de l’art officiel ?

Cet art officiel dit contemporain est un art de système, totalement démontable, sans nécessité intérieure, sans accroche sensible, sans mystère ni poésie, sans contenu. Il ne peut être ni viable, ni durable, ni partageable, ni transmissible aux générations futures. Ce produit de la spéculation, intellectuelle ou conceptuelle, et financière, détruit l’art comme l’économie virtuelle détruit l’économie réelle et comme la spéculation sur les céréales et la viande détruit les sols et empoisonne les agriculteurs. C’est un art de la disparition du contenu sensible, charnel et vivant (comme le sol de l’agriculture contemporaine se vide de ses organismes vivants) au profit du contenant le plus spectaculaire et provocateur possible ; au profit du discours d’enrobage et d’endoctrinement à la malbouffe artistique, au profit du discours du « rien à dire mais le faire savoir », au profit d’un bourrage médiatique destiné à combler son absence d’objet et sa vacuité ontologique. Bref, au profit de ce verbe qui, comme chacun sait, fabrique de l’argent et du pouvoir en soi et pour soi et en vit.

C’est donc un art de la communication à vide, de la posture, de la frime, du bidon sonore, et de l’imposture, du n’importe quoi fabriqué et imposé par des gens qui ne comprennent pas l’art, qui ne l’aiment pas et sont qualifiés, payés et fonctionnarisés pour ça, et pour en dégoûter un maximum de citoyens, comme on dégoûte les gens de la bonne nourriture moins rentable que la malbouffe.

« Trappe claire » et « Trappe obscure », d’Élodie Seguin, lors de l’exposition Fertile Land, à la fondation d’entreprise Ricard.

C’est un art destiné à générer l’ébahissement des foules et l’incompréhension culpabilisante devant la sophistication et l’inextricabilité langagière qui l’enrobe et qui fonctionne comme une logorrhée hypnotique et incantatoire. C’est un instrument très puissant d’exercice pervers du pouvoir, par sa capacité à la crétinisation, à la radicalisation sectaire de ses agents, au décervelage ubuesque des populations !

C’est un outil d’aliénation, d’inféodation des médias et de la critique d’art à la finance internationale ; un outil d’asservissement du bon peuple, par le caractère terrifiant des prêches de ses ayatollahs, par ses provocations, son non-sens, son cynisme, ses trangressions spectaculaires et par l’énormité étourdissante du prix des œuvres du « Show-Art-Business ».


Pourquoi l’État français encourage-t-il cet art de la frime, de la vacuité, de la destruction du sens ? Qui en sont les agents, pourquoi acceptent-ils ?

L’État est d’abord un appareil, avec une logique d’appareil, qui détourne les bonnes intentions pour mettre en place des structures. La machine diabolique échappe à ses concepteurs et devient incontrôlable. Il faudrait là aussi rétablir des circuits courts et de proximité. Il faudrait que le politique reprenne les rênes de cette usine à gaz bureaucratique complètement dérégulée, de ce bulldozer sans queue ni tête qui écrase et dévaste la flore naturelle. Il faudrait bien évidemment lui couper son alimentation en carburant, c’est-à-dire sa perfusion d’argent public. Ce serait le plus simple et le plus efficace, mais ce serait aller contre des lobbies et puissants réseaux d’intérêts devenus consubstantiels au système. Il serait temps, je crois, que les écologistes s’en préoccupent.

- Propos recueillis par Élisabeth Schneiter


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Lire aussi : L’art contemporain est-il une arme de l’oligarchie ?

Source : Élisabeth Schneiter pour Reporterre

Photos :
. chapô : « Complex Pile », installation gonflable de Paul McCarthy. DR
. autres : DR

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