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La taxe carbone est utile si elle sert à des politiques écologiques

12 novembre 2018 / Yannick Jadot

La taxe carbone est nécessaire, mais son effet est douloureux pour les Français du fait que les gouvernement ont systématiquement privilégié l’usage de l’automobile, explique l’auteur de cette tribune. Mais elle n’a de sens que si ses recettes sont utilisées pour une autre politique des transports, enfin écologique.

Yannick Jadot est député écologiste au Parlement européen.


Longtemps, droite et gauche classiques ont voulu faire croire que les questions environnementales n’étaient pas déterminantes et qu’elles devaient passer au second plan, loin derrière les intérêts financiers, les questions économiques, la géopolitique et les enjeux sociaux. Nous autres, écologistes, n’avons eu de cesse de marteler que les questions environnementales et les questions sociales étaient liées, et que les disjoindre constituait une erreur funeste. Les yeux s’ouvrent enfin : chacun comprend que tout est lié.

Les questions écologiques apparaissent comme le révélateur de l’injustice de la politique économique et sociale des gouvernements qui se sont succédé. Les choix budgétaires de ce gouvernement lui reviennent comme un boomerang. Sa dispendieuse politique de cadeaux aux très riches est aujourd’hui mise en rapport avec son indifférence vis-à-vis des conséquences pour le plus grand nombre de l’augmentation du coût des carburants. Le consentement à l’impôt, même juste, s’affaisse à mesure que grandit l’injustice sociale et fiscale.

Un grand méfait du macronisme est d’ajouter aux malheurs de notre temps en usant d’artifices langagiers visant à obscurcir la compréhension des ressorts invisibles de sa politique. Ici, il se sert de la cause environnementale comme d’un alibi pour justifier son inaction sociale. Emmanuel Macron et ses soutiens rendent un bien mauvais service à la lutte contre la pollution en en faisant l’alibi de leur politique injuste. Mais les Français connaissent la politique. Et la supercherie ne dupe plus grand monde.

« Depuis plus d’un demi siècle, tout a été conçu, envisagé, aménagé à partir d’un postulat : la voiture individuelle comme principal moyen de déplacement »

Notre mal vient de loin. La vision productiviste de l’aménagement du territoire, partagée pendant des décennies, par une droite et une gauche obsédées par la croissance a créé une situation intenable. Quand nous parlions qualité de la vie, respect de l’environnement ou égalité des territoires les tenants du système nous répondaient pôle de compétitivité, rentabilité, métropolisation.

Adieu donc gares, trains, tram. Adieu paysans, services publics et commerces de proximité. Bonjour étalement urbain, autoroutes, rocades et ronds-points. Bonjour grandes surfaces et agro-industrie, entrées de villes bétonnées, polluées par la publicité. Comment prétendre défendre le climat quand le pouvoir soutient la voracité de Total pour le pétrole au large de la Guyane et ailleurs, pour l’huile palme issue de la déforestation en Asie du Sud-Est ?

Depuis plus d’un demi siècle, tout a été conçu, envisagé, aménagé à partir d’un postulat que nous avons toujours combattu : l’usage de la voiture individuelle comme principal moyen de déplacement. Et on ne compte plus les renoncements à imposer aux constructeurs automobiles des normes strictes de pollution qui réduisent d’autant la consommation de carburant. Mais la crise écologique nous mord la nuque. Les élites d’hier sont dépassées, coincées entre le réflexe pavlovien de maintien d’un modèle absurde et la nécessité absolue de faire face aux réalités climatiques.

Un devoir de vérité s’impose. On ne peut plus continuer comme ça. L’usage du pétrole a un impact sur l’environnement, entrainant des destructions majeures : changement climatique et effondrement de la biodiversité. Par ailleurs, les réserves d’énergies fossiles ne sont pas infinies. C’est ce qui explique qu’elles sont, et seront, de plus en plus chères. C’est pourquoi le prix actuel du carburant, au-delà de l’alignement nécessaire de la fiscalité du diesel sur celui de l’essence, s’explique essentiellement par la hausse du prix du baril.

« Sortir du dilemme imposé à la population : se préoccuper de la fin du monde ou tenir en serrant les dents jusqu’à la fin du mois »

Chacun sent donc bien qu’il faut construire un autre modèle, où la politique fiscale, notamment, concoure à engager vigoureusement la transition écologique. Nous devons avoir des objectifs clairs : sortir de notre dépendance aux énergies fossiles et décarboner l’économie, organiser la résilience des territoires, amortir les effets sociaux de la crise écologique. Pour y arriver, une autre voie est possible que celle qui consiste à faire payer aux plus humbles les pots cassés. Nous pouvons sortir du dilemme imposé à la population entre se préoccuper de la fin du monde ou tenir en serrant les dents jusqu’à la fin du mois. Pour nous autres écologistes, la sauvegarde du climat et la santé sont des impératifs catégoriques qui ne peuvent être poursuivis que dans la justice sociale.

Pour être juste, il faut fiscaliser équitablement. Le carburant des riches (le kérosène) ne doit plus être exonéré de taxes. C’est d’ores et déjà possible pour les vols intérieurs. Il faut également l’obtenir au moins au niveau européen pour les vols internationaux en révisant la convention internationale de Chicago qui date de… 1944. Le carburant de la mondialisation et des délocalisations (le fioul lourd pour les porte-conteneurs) doit également être justement fiscalisé car son usage est destructeur pour l’environnement et l’activité économique de nos territoires.

Pour être juste, il faut rendre l’argent issue de la fiscalité carbone. Aujourd’hui, seulement 19 % de cette fiscalité est destinée à financer la transition énergétique. C’est du vol pur et simple. Comment espérer convaincre dans ces conditions les Français durement impactés que l’effort est utile ?

100 % de ces recettes doivent servir à financer la transition énergétique : transports collectifs, efficacité énergétique, valoriser le passage de la voiture au vélo pour celles et ceux qui en ont la possibilité.

Pour être juste, il faut accompagner les plus fragiles pendant la période de transition par des chèques énergies sur critères géographiques et sociaux.

Pour être juste, il faut imposer le désinvestissement carbone en stoppant les investissements dans l’extraction des ressources fossiles et en les réorientant vers les économies d’énergie et le renouvelable. Les externalités négatives de l’usage des énergies fossiles doivent être prises en compte : conséquences climatiques et sanitaires par exemple. Mais agir sur le prix du carburant ne suffit pas pour en limiter l’usage car beaucoup de Françaises et de Français n’ont pas d’autres choix que de rouler en voiture. Taxer le pétrole sans proposer d’alternative aura non seulement peu d’effets sur les émissions de CO2 et de particules fines, mais il va d’abord impacter financièrement les personnes les plus pauvres et donc encore aggraver les inégalités sociales.

On le voit, les alternatives existent. Ne manque que la volonté de nos gouvernants d’agir. Il est donc grand temps que celles et ceux qui ont compris ce qui se passe fassent en sorte que le pouvoir change de mains, pour cesser d’être les dindons de la farce, subissant une double peine écologique et sociale.




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Lire aussi : Taxe sur le carburant : l’injustice sociale ne fait pas une politique écologique

Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. pompe à essence : © Lorène Lavocat/Reporterre
. Yannick Jadot (Greens EFA)
. Trafic automobile : © Global warming images WWF

DOSSIER    Transports

THEMATIQUE    Politique
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