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Pêche

Lâchers de poissons d’élevage : une pratique de pêche nocive pour les rivières

La France compte près d'1,5 million de pêcheurs amateurs.

Alors que la saison de pêche vient de rouvrir, des associations animalistes dénoncent « l’empoissonnement » des rivières. Cette pratique répandue a des effets écologiques délétères.

À vos cannes, prêts… lancez ! Samedi 8 mars a marqué l’ouverture de la saison de pêche, pour le plus grand bonheur des quelque 1,5 million d’aficionados français de l’hameçon. Et le début d’un « enfer » pour les organismes aquatiques, dénonce l’association animaliste Projet animaux zoopolis (PAZ). Dans son viseur, les lâchers massifs de poissons d’élevage dans les rivières.

« Chaque année, l’ouverture de la pêche à la truite s’accompagne de l’empoissonnement de 5 millions de truites d’élevage dans le seul but de divertir les pêcheurs », indique la cofondatrice de l’ONG, Amandine Sanvisens. Un chiffre non confirmé par la Fédération nationale de la pêche en France (FNPF). Son président, Claude Roustan, reconnaît toutefois « une pratique répandue mais variable d’un département à un autre ».

Le phénomène n’a rien de nouveau. Les chercheurs Julie Claussen et David Philipp font remonter cette méthode au XIXᵉ siècle, « quand l’essor rapide de la révolution industrielle a altéré les habitats aquatiques et dégradé la qualité de l’eau » tant et si bien que « l’élevage de poissons destinés à être réintroduits dans les rivières s’est développé pour tenter d’améliorer les captures ».

« Faire que les pêcheurs aient un stock de poissons suffisant pour s’amuser »

En clair : pour pallier le manque de poissons sauvages, des élevages piscicoles se sont multipliés, avec, à la clé, des lâchers dans les cours d’eau en amont de la saison de pêche. « C’est l’équivalent du lâchage d’animaux d’élevage (gibiers) pour la chasse, résume l’association PAZ. Il vise à faire en sorte que les pêcheurs aient un stock de poissons suffisant pour s’amuser. »

Une technique rendue d’autant plus incontournable que les pêcheurs paient une centaine d’euros à l’année pour taquiner le gardon. « Beaucoup d’associations de pêche locales ne vendraient pas de cartes si elles ne procédaient pas à des repeuplements », estime Philippe Boisneau, pêcheur professionnel. Dit autrement, il s’agit de créer un effet « restaurant plein » pour attirer les adhérents.

Blessures et infections

Pour autant, la pratique de l’empoissonnement est loin d’être anodine. Pour Amandine Sanvisens, « elle cause énormément de souffrance animale » : « Dans les élevages piscicoles, les poissons peuvent se retrouver nombreux, à des densités trop élevées, avec des manipulations, des infections potentielles. Les poissons sont ensuite entassés et transportés dans des camions, puis brutalement jetés à l’eau, parfois avec des épuisettes qui peuvent les blesser. »

Une fois parvenus dans la rivière, leur cauchemar n’est pas terminé, ajoute la militante : « Ils ne sont pas habitués à être en milieu naturel, beaucoup meurent rapidement. Lors des parties de pêche, ils sont piégés, on les laisse mourir d’asphyxie, ou alors on les relâche, mais blessés à la bouche, avec peu de chances de survie. »

« On essaye d’avoir des poissons d’élevage de qualité »

Des accusations balayées par Claude Roustan. Il décrit les pêcheurs comme des « sentinelles des rivières », attentifs à « ne pas faire n’importe quoi » : « On essaye de contrôler, d’avoir des poissons d’élevage de qualité, dit-il. On mène aussi des actions pour préserver l’ensemble des milieux aquatiques, par exemple en restaurant les cours d’eau. » Il assure « ne pas avoir connaissance d’impacts majeurs des alevinages [les lâchers de jeunes poissons] sur les écosystèmes ».

Les études scientifiques qui démontrent les conséquences écologiques délétères de telles pratiques s’accumulent pourtant. Dans les lacs de haute montagne, les chercheurs ont documenté les dégâts causés par l’introduction forcée de salmonidés : diminution des populations d’amphibiens, extinction locale de populations d’insectes aquatiques, réduction de la taille ou ralentissement de la croissance des espèces.

Une menace pour les populations naturelles

Côté rivières, « les programmes de repeuplement diminuent le plus souvent la durabilité à long terme des populations naturelles », ont observé Julie Claussen et David Philipp. Car les poissons d’élevage peuvent présenter des problèmes de consanguinité et n’ont pas de patrimoine génétique adapté à la vie sauvage : s’ils se reproduisent une fois dans la nature, cela peut entraîner un affaiblissement de la population autochtone.

Sans compter les risques de compétition voire de prédation entre animaux d’élevage et sauvages, ainsi que la transmission de maladies — les piscicultures étant des lieux propices à l’émergence d’infections. « Le repeuplement peut sembler être une solution facile, mais les exemples de réussite restent rares, concluent les chercheurs. Il existe en revanche de nombreux exemples de programmes qui ont entraîné une diminution de la condition physique des populations locales, voire la disparition d’espèces entières. »

Pour Philippe Boisneau, il faut distinguer en France les rivières « en bon état écologique », « où le repeuplement peut avoir des effets négatifs », des cours d’eau « déjà très dégradés », où les poissons peinent à survivre ou à se reproduire. « On peut supposer que dans ce cas, ce n’est pas très dommageable », estime-t-il.

Un avis partagé par Claude Roustan : « Dans les départements de montagne, on privilégie la gestion patrimoniale, qui vise à agir sur les milieux pour que les poissons sauvages puissent se reproduire tout seuls. On cherche à limiter au maximum les alevinages. » Mais les lâchers de juvéniles demeurent selon lui nécessaires dans les secteurs pollués ou endommagés.

Pêche de loisir : une « urgence à réformer » ?

Pas de quoi convaincre Amandine Sanvisens, qui fustige l’inaction des pouvoirs publics. « Non seulement l’empoissonnement est subventionné par nombre de départements et de régions, dit-elle, mais en plus, il n’existe aucun encadrement légal de cette pratique ! »

Autrement dit, on peut déverser actuellement presque n’importe quel poisson — y compris des espèces non indigènes, comme les black-bass — à n’importe quel moment de l’année. « Les silures ont été introduits par des pêcheurs, et maintenant, ils sont devenus invasifs, insiste la militante. On marche sur la tête. »

Pour elle, il y a donc « urgence à réformer la pêche de loisirs » : « On ne peut pas laisser les fédérations de pêche faire la loi ». Dans leur article, Julie Claussen et David Philipp vont dans le même sens : ils préconisent des « permis d’empoissonnement », pour cadrer l’opération, ainsi qu’un processus de suivi et d’évaluation rigoureux. L’association PAZ demande en outre la fin des subventions à l’empoissonnement et l’introduction d’un permis de pêche, afin de former le million d’amateurs dans le pays.

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