Le Chico Mendès Football Club, l’écologie populaire par le football

12 juin 2014 / Barnabé Binctin (Reporterre)



Faire se rencontrer « culture foot » et militantisme écologiste pour défendre un autre football, un autre Brésil, et in fine un autre modèle de société. C’est le pari un peu fou du Chico Mendès Football Club, qui se crée ce soir à l’occasion de l’ouverture de la coupe du monde.


Réconcilier écologie et football

Peut-on aimer le football lorsqu’on est écolo ? « Bien sûr, beaucoup sont de vrais supporters qui suivront tous les matchs de la coupe du monde ! » répond Stéphane Pocrain. Pourquoi alors – à l’exception de Daniel Cohn-Bendit peut-être – si peu assument-ils leur passion publiquement ?

« C’est plus compliqué, il y a un vrai tabou à ce sujet. Le foot n’est pas très bien vu chez les écologistes, c’est plutôt quelque chose de méprisable », dit Jordan Trombetta. C’est précisément cette idée reçue chez les militants écologistes que les cofondateurs veulent déconstruire avec le Chico Mendès Football Club, qui se monte aujourd’hui à Paris.

Pourtant, aujourd’hui, la liste des griefs est longue. Saccage des espaces naturels, accaparement des ressources, hyper-marchandisation, sur-médiatisation, corruption latente, etc., le football moderne et professionnel, devenu « foot-business », est désormais vu comme l’incarnation du néo-libéralisme et de la société de croissance.

« On partage ces critiques, bien sûr, mais on ne réduit pas l’essence du football à cela » explique Stéphane Pocrain, qui rappelle que le football a aussi pu être un levier pour des luttes et des résistances citoyennes. « Que les enjeux civiques et politiques aient été évacués de la sphère du football, c’est une régression, pas une fatalité. Nous voulons formuler un autre message ».

Un "Manifeste pour le beau jeu, l’écologie et la justice"

Celui-ci s’appuie sur le « Manifeste pour le beau jeu, l’écologie et la justice », qui pose les premiers jalons du nouveau couple écologie-football :

« Tout part d’une vérité simple : nous avons besoin de nos poumons pour jouer au football. La pollution de l’air les détruit. Qui aime sincèrement le foot doit donc agir pour la préservation de l’environnement. (…) Ce n’est pas par hasard si notre terre et un ballon de football présentent la même forme sphérique, (…) c’est un message de l’univers à l’humanité : protection de la planète et couverture de balle sont essentielles pour notre survie ».

Il s’agit de redonner le goût du football aux écologistes pour mieux écologiser le vaste monde du football. Plus qu’un simple club de football qui accueillera ses premiers licenciés ce soir lors du coup d’envoi officiel de l’association sportive, le Chico Mendès Football Club se veut un mouvement d’éducation populaire.

« 265 millions de joueurs et trois milliards de spectateurs lors de la prochaine coupe du monde : peut-on ignorer un objet social qui touche tant de gens sur Terre ? Il y a une vraie culture populaire autour du football. L’écologie doit s’ancrer dans les cultures de son temps, faire le lien avec des milieux qu’elle ne touche pas », expose Jordan Trombetta.

Si l’initiative fonctionne, le Chico Mendès Football Club doit permettre d’aller toucher d’autres publics que les militants écologistes, en se rendant par exemple dans les campagnes ou en banlieue, territoires sur lesquels le football occupe un rôle prioritaire, mais « sur lesquels les écologistes ne sont pas très représentés ». Mais comment, au juste ?

Un club sportif... et politique

En jouant au foot, bien sûr. Le Chico Mendès Football Club donne rendez-vous tous les dimanches sur les pelouses du parc de la Villette, pendant la coupe du monde, pour organiser des sessions d’entraînement-loisir. Des tournois sont prévus, avec des associations et des mouvements politiques, comme le Paris Football Gay, mais aussi des équipes de quartier. Mohamed Mechmache, président d’ACLEFEU et candidat d’EELV aux européennes, pourrait notamment participer au projet.

« Le foot est pour tout le monde, et on veut en faire la démonstration sur le terrain. Le jeu, les matchs, les tournois sont le meilleur moyen de rassembler » détaille Damien Hensens, troisième et dernier membre de l’équipe fondatrice. Des sessions de football en plein air qui permettront peut-être de constituer une équipe de « footballeur-écolo en herbe » pour jouer un championnat l’année suivante.

« On cherche encore notre buteur providentiel. C’est bien connu, devant le but comme ailleurs, les écologistes manquent parfois de réalisme… » sourit-on du côté des organisateurs tactiques.

Mais ceux-ci n’entendent pas se contenter de la seule pratique sportive. Des soirées quizz « Foot, culture et politique » ainsi que des projections de match où chacun revisite à sa manière les commentaires sont au programme. « Il faut montrer toutes les potentialités du football, donner envie, casser des préconçus. Par exemple, les commentaires de football ne sont pas voués aux relents de machisme ou de nationalisme, et on compte le prouver » estime Damien Hensens.

Les organisateurs s’inspirent de la revue So Foot, son humour et son côté décalé utilisés pour aborder des problématiques de société plus larges. « Parler de football, ce n’est pas seulement des feuilles de match avec les notes de joueurs et les minutes de buts. Le foot nous parle de beaucoup d’autres choses » nous dit-on.

C’est précisément pour cela que le Chico Mendès Football Club ne se veut pas qu’un club de sport, mais aussi un club de réflexion, dont la vocation est d’animer des débats : « Le foot est un excellent support pour sensibiliser à de grands enjeux, comme on a pu le voir avec le racisme, l’homophobie, etc. » détaille Stéphane Pocrain.

Un leader syndical défenseur de l’Amazonie pour symbole

Restait à trouver l’avatar parfait pour incarner ce projet : les fondateurs ont choisi de floquer leur maillot à l’effigie de Chico Mendès. Ancien seringueiro, ces ouvriers chargés de la collecte du latex au Brésil, Chico Mondes mène la fronde dans les années 1980 contre les grands exploitants qui détruisent les forêts d’Amazonie.

Devenu leader syndical, il fera créer des réserves forestières gérées par les communautés locales de façon durable. Il a été assassiné en 1988, et est devenu au Brésil un symbole de l’écologie sociale, reliant dans sa lutte les problématiques environnementales – la déforestation – et sociales, à travers la défense des seringueiros et des petits paysans.

A l’occasion de cette vingtième édition de la coupe du monde qui se déroule au Brésil – le pays du « foot-roi » selon la vulgate – son héritage pour ce nouveau club est d’autant plus pertinent : « En luttant d’abord pour les récolteurs, Chico Mendes s’est rendu compte que son combat rejoignait celui de l’environnement, puis par développement ceux de la démocratie et de la justice » raconte Jordan Trombetta. « C’est la figure parfaite d’un militant local qui découvre les interdépendances avec le niveau supérieur. C’est exactement ça, l’écologie : agir local et penser global ».

Telle est l’ambition de ce club de foot atypique : utiliser le football comme un vecteur de mobilisation plutôt locale pour porter des messages à portée beaucoup plus générale. Et à l’instrumentalisation du football moderne par l’oligarchie financière, répondre par une campagne de sensibilisation sur ses millions de « fidèles » pour montrer que l’on peut faire autrement. Stéphane Pocrain en est d’ailleurs convaincu : « La révolution se fera balle au pied ou ne se fera pas ».




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Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Images : Chico Mendès Football Club

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