Au Brésil, la décroissance fait son chemin

9 juillet 2014 / Anthony Laurent (Reporterre)



L’équipe brésilienne de football vient d’encaisser une défaite humiliante de 7-1 face à l’Allemagne, lors de la demi finale de la Coupe du Monde, le 8 juillet. Un pays à la société divisée peut-elle avoir une forte équipe ? En fait, les mouvements sociaux exigeant de meilleurs services de santé, d’éducation et de transport ne désarment pas. En marge de ceux-ci, des revendications pour un changement radical de société, basé sur la « décroissance soutenable », se font de plus en plus entendre.


« L’un des faits marquants de Rio+20 [la Conférence des Nations Unies sur le Développement Durable qui s’est tenue dans la capitale brésilienne du 20 au 22 juin 2012, NDLR], et peut-être le plus prometteur, a été la création du Réseau Brésilien pour une Décroissance Soutenable (RBDS). »

Pour Philippe Léna, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), cet « ovni » peut contribuer à remettre en cause un certain nombre de croyances – à commencer par les prétendus bienfaits de la croissance économique – dans un pays obnubilé par l’« idéologie du rattrapage » et « croyant fermement dans sa vocation de future grande puissance ».

« La croissance fait partie des tabous de la société brésilienne, observe-t-il. Pourtant, le Brésil dispose des ressources matérielles, techniques et financières pour mettre en place un autre modèle de société avant qu’il ne soit complètement prisonnier du système, comme c’est le cas pour l’Europe, les États-Unis et le Japon. »

Un pays profondément inégalitaire

Devenu en 2011 la sixième puissance économique mondiale – avec un PIB atteignant 2 469 milliards de dollars –, le Brésil reste un pays profondément inégalitaire, gangrené par une corruption endémique. « La concentration du revenu y est d’une injustice flagrante », commente Alan Ainer Boccato-Franco, l’un des fondateurs du RBDS (Rede Brasileira pelo Decrescimento Sustentavèl, en portugais [1]).

En 2011, le quintile des plus riches détenait 57,7 % du revenu national, tandis que le quintile des plus pauvres, à peine 3,5 %. En outre, la fortune des 49 Brésiliens les plus riches atteint 300 milliards d’euros, l’équivalent du revenu annuel de près de 90 % des ménages brésiliens (environ 57 millions de ménages) [2].

« Cette minorité richissime ne s’approprie pas seulement le revenu, mais aussi la propriété de la terre, le contrôle des médias, du marché de détail et du système politico-institutionnel », s’insurge le décroissant brésilien. Pour lui, « parler de décroissance, c’est remettre en cause cette concentration de la richesse et du pouvoir, et s’attaquer aux structures et à l’idéologie qui soutiennent le consumérisme et le productivisme irresponsables et générateurs d’exclusion. »

Comme le rappelle Philippe Léna, « la décroissance vise, entre autres objectifs, la réduction radicale des inégalités entre pays, et au sein de chaque pays, en préconisant des mesures comme le revenu maximum et la disparition du chômage par la réduction du temps de travail et un revenu pour tous. »

La décroissance : un frein à la frénésie extractiviste

Outre le contexte socio-économique, la situation environnementale du Brésil offre également un terrain favorable aux idées de la décroissance. A l’instar du Bolivien Evo Morales, de l’Équatorien Rafael Correa et du Vénézuelien Nicolas Maduro – réputés « de gauche » –, le gouvernement de Dilma Rousseff poursuit sa frénésie extractiviste et continue d’exporter massivement des ressources minières et agricoles à destination des pays du Nord.

« Or, avec l’exploitation minière, pétrolière, gazière et forestière, la construction des barrages hydroélectriques, l’expansion de l’agro-business, etc., la pression sur les aires protégées et les terres indigènes s’accentue et les Brésiliens commencent à associer cela à la croissance. Ils acceptent de moins en moins que ce soit "la rançon du progrès". Il y a donc un créneau pour discuter de la décroissance », relève Philippe Léna.


- Le site de Belo Monte -

Avec une croissance annuelle s’effondrant de 7,5 % en 2010 à 2,3 % en 2013 – 2014 devrait être à l’avenant –, le modèle de développement brésilien, élaboré pour des taux de croissance d’au moins 3,5 %, commence à montrer ses limites.

En outre, via des baisses d’impôts consenties aux constructeurs, des taux d’intérêts favorables et le maintien artificiellement bas du prix de l’essence, Brasilia favorise l’industrie automobile. Entre 2008 et 2011, le pays a produit environ 10 millions de véhicules.

« Les villes brésiliennes, déjà conçues pour la voiture, sont paralysées par l’augmentation exponentielle du nombre de véhicules. De plus en plus de citoyens en voient les inconvénients », note le chercheur.

Les classes moyennes cultivées, davantage que les classes populaires – qui bénéficient directement des politiques de redistribution sociale du gouvernement fédéral –, s’avèrent être les plus sensibles à la dégradation de l’environnement et au sort des populations indigènes. « La décroissance est un thème qui commence à émerger dans cette catégorie de la population », précise Philippe Léna.

Un mouvement en construction pour initier une société post-croissance

C’est dans ce contexte que le RBDS a pris racine. D’abord officieux, le réseau a été lancé officiellement – sans faire l’unanimité toutefois – à la veille de Rio+20 [3]. Même s’il a gagné en visibilité, « le mouvement en soi n’est pas structuré ni organisé, explique Mildred Gustack Delambre, cofondatrice du RBDS et permacultrice au sein du projet Nova Oikos. Nous nous retrouvons surtout pour écrire des articles, traduire des livres [4], nous entraider lors de travaux ponctuels et participer à des rencontres locales. Les distances entre nous sont trop grandes pour mener des actions collectives plus fortes. Néanmoins, nous souhaitons consolider notre groupe et organiser une grande rencontre nationale dès 2015. »

Selon elle, la décroissance redéfinit les besoins réels des Brésiliens face à ceux créés artificiellement par le marché. « La redéfinition de la notion de besoin devrait être au centre des stratégies pour résoudre les problèmes auxquels font face les pays du Sud, affirme Alan Ainer Boccato-Franco. Contrairement à la croissance, qui sert les besoins du système économique, la décroissance se préoccupe des besoins humains. Et dans les pays du Sud, ceux-ci sont énormes. »

Dans le même temps, cette dernière ouvre la voie aux « alternatives concrètes de transition vers une société post-croissance », avance Mildred Gustack Delambre, qui rejoint en cela Serge Latouche, pour qui la décroissance, « matrice autorisant un foisonnement d’alternatives […], rouvre les espaces de l’inventivité et de la créativité bloqués par le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste » [5].

Des échos académiques et politiques

Multidimensionnelle, la décroissance telle que l’envisagent les membres et les sympathisants du RBDS trouve son expression sous différentes formes. Après deux ans de discussion, elle est devenue en 2013 une discipline à part entière au sein de l’Université de Brasilia (UnB). « Une cinquantaine d’élèves suivent mes cours », fait savoir Joao Luiz Homem de Carvalho, ingénieur agronome à l’initiative de ce nouveau cursus et coordinateur du RBDS.

En outre, des séminaires, des débats et des rencontres sont régulièrement organisés à travers le pays. « En France, toute une génération, à la fin des années 1960 et au début des années 1970, d’André Gorz à René Dumont en passant par Cornelius Castoriadis, avait déjà posé des jalons. Le Brésil, lui, part de zéro », souligne Philippe Léna. « Il y a quelques années à peine, personne ne parlait de décroissance ici », confirme Joao Luiz Homem de Carvalho.

Économistes de formation, les sénateurs Cristovam Buarque, du Parti Démocratique Travailliste (PDT), et Eduardo Suplicy, l’un des fondateurs historiques du Parti des Travailleurs (PT), sont aujourd’hui les soutiens politiques les plus actifs des décroissants brésiliens, le second étant un défenseur inconditionnel d’un « revenu citoyen de base » [6].


- Eduardo Suplicy -

« Ce sont deux exceptions dans le paysage politique brésilien tant la croissance est centrale pour tous les partis politiques, de droite comme de gauche », indique Philippe Léna. Des membres du Parti Vert (Partido Verde) et du Parti Socialisme et Liberté (PSOL) prêtent aussi une oreille attentive à la décroissance.

Décroissants sans le savoir

Parallèlement à ces initiatives académiques et politiques, des Brésiliens ont préféré s’impliquer, hors ou au sein du RBDS – et pour certains d’entre eux sans même se revendiquer « décroissants » – dans des « alternatives concrètes » : permaculture, agriculture urbaine, éco-villages, « villes en transition », monnaies parallèles et banques populaires, « vélorution » (As Bicicletadas), démocratisation de la vie publique, lutte contre la publicité et la consommation des enfants, gratuité des transports publics (Catraca Livre), etc.

« Il y a des milliers d’initiatives locales qui sont décroissantes sans même le savoir », glisse Philippe Léna. Quelques-uns encore ont choisi de manifester activement contre les « méga-événements » organisés par le Brésil, comme la Coupe du monde de football et les Jeux Olympiques [7].

Vers une convergence des mouvements sociaux

L’enjeu aujourd’hui pour les décroissants brésiliens est de faire alliance avec d’autres mouvements sociaux, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays. Selon le chercheur de l’IRD, « un avantage du Brésil, ce sont tous les mouvements sociaux qui ont commencé à se structurer à l’époque de la dictature militaire. La décroissance peut être reconnue par certains d’entre eux comme une alliée. »

Une convergence réelle existe, par exemple, avec les partisans de l’économie sociale et solidaire et le Mouvement des Sans-Terre (Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, MST). A l’étranger, une « communauté de pensée » se fait jour également avec les Equatoriens et les Boliviens engagés dans le Buen Vivir (« bien-vivre »).

Ainsi, si ces « sociétés conviviales, autonomes et économes », pour reprendre les termes de Serge Latouche, parvenaient à essaimer et à perdurer, le « salut planétaire » viendra-t-il des pays du Sud ?


Notes

1- Voir le blog du RBDS

2- D’après le recoupement des données du magazine Forbes et de l’étude « Pesquisa nacional por amostra de domicilios » de l’Institut Brésilien de Géographie et de Statistiques (Instituto Brasileiro de Geografia e Estatistica, IBGE, 2011). Lire « La décroissance : perspective du sud »

3- Voir : http://decrescimentobrasil.blogspot.fr/2012/06/encontro-sobre-o-decrescimento-na.html

4- Le RBDS publiera en août une version portugaise du livre Un projet de décroissance. Manifeste pour une Dotation Inconditionnelle d’Autonomie (Éditions Utopia, 2013) écrit par Vincent Liégey, Stéphane Madelaine, Christophe Ondet et Anne-Isabelle Veillot du Parti pour la Décroissance (PPLD). Le RBDS avait déjà édité le livre de Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance : entropie, écologie, économie, paru en 1979.

5- Lire « Et la décroissance sauvera le Sud... », Le Monde Diplomatique (novembre 2004).

6- Lire : http://ideas.repec.org/a/mes/postke/v25y2003i3p407-424.html

7- Lire « Brésil : et si on arrêtait le cirque ? », La Décroissance (novembre 2013).




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Source : Anthony Laurent pour Reporterre

Première mise en ligne le 12 juin 2014.

Photos :
. Chapô : RFI
. Belo Monte : The Greens
. Eduardo Suplicy : Bayeux News
. Manifestation : Blog Carpestudentem

Lire aussi : Au Brésil, la Coupe du monde du football se jouera dans des éléphants blancs


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

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