Le Poèmaton, la cabine enchantée qui dit des poèmes

28 avril 2016 / Camille Jourdan (Reporterre)



De loin, elle a l’apparence d’un Photomaton. Isolé en son sein, on y écoute un poème. Cette invention artistique circule sur les routes de la région lyonnaise, suspendant le temps pour les petits et grands qui y pénètrent.

- Lyon, correspondance

J’entre dans la cabine, règle mon siège, tire le rideau. Ici, pas besoin garder une expression figée ni d’attacher ses cheveux. La seule consigne : coller son oreille sur la petite grille ronde face à soi. Alors, je n’entends pas le clic d’un appareil photo ni la voix qui ordonne « Ne souriez pas ». Non, dans mon oreille, ce sont les premiers vers d’un poème que l’on me murmure doucement :

[…] À présent je viens et vais vers
un appel de montagnes
un appel d’herbes hautes
une éclaboussure de folie
dans la barque des questions
qu’on pose sans y penser
et dont on se fout de la réponse »

Pendant une minute, peut-être deux, les mots résonnent et s’enchaînent. Je sens le souffle de celle qui les dit sur ma peau. Une simple planche en bois nous sépare, je ne la vois pas. Je tente de capter chaque mot. Puis, la voix s’arrête. Je sors du Poèmaton. Là où s’impriment habituellement des portraits aux couleurs fades, une main me tend une feuille sur laquelle est écrit le poème que je viens d’entendre.

« Nous sommes des diseuses »

Cette cabine qui vous offre une pause poétique a été imaginée par Isabelle Paquet, directrice artistique de la compagnie Chiloé. Depuis 2012, le Poèmaton se déplace de bibliothèque en collège, de place de village en petit festival, principalement dans la région lyonnaise. Monté au milieu d’une salle ou sur un trottoir, il ne passe pas inaperçu.

De loin, on croit à première vue à un Photomaton : une cabine noire, flanquée d’un miroir et d’une sorte d’isoloir que l’on peut fermer à l’aide d’un rideau. Mais si l’on s’approche, l’écriteau Poèmaton ainsi que le mode d’emploi nous font comprendre qu’il ne s’agit pas d’une boîte pour se faire tirer le portrait. « Écoutez, vous allez entendre un poème ! » nous précisent les instructions.

Après Alternatiba à Lyon, en automne dernier, et le métro parisien à l’occasion du Printemps des poètes, la cabine à poèmes était de retour sur ses terres natales du Rhône, à la médiathèque de Saint-Symphorien-sur-Coise, pour un après-midi. Après avoir assemblé les quelques planches en bois qui donnent vie au Poèmaton, Isabelle prend place à l’arrière de la boîte. C’est l’envers du décor : à l’abri des regards des visiteurs, elle prêtera sa voix aux nombreux poèmes lus aujourd’hui. « Nous sommes des diseuses, explique-t-elle, en incluant les autres comédiennes qui la remplacent parfois. Comme les diseuses de bonne aventure… »

Le Poèmaton est ouvert. Paul, onze ans, est le premier à franchir le pas ; Laura, qui accompagne Isabelle Paquet aujourd’hui, referme le rideau. « On entre dans la cabine, on règle le siège, et quelqu’un nous raconte un poème », explique Paul en ressortant, son poème à la main. « Ça parlait d’une personne qui a les doigts de toutes les couleurs », raconte-t-il. Si les premiers visiteurs hésitent, les suivants enchaînent. On fait la queue devant la cabine où des chaises ont été installées pour patienter confortablement. Enfants, mamans, bibliothécaires… tout le monde attend son tour pour enfin s’asseoir sur le tabouret et coller son oreille au mur.

« Surprenant » est le mot qui revient le plus à la sortie du Poèmaton. « Les gens n’ont pas l’habitude d’entendre des poèmes », constate Isabelle Paquet. C’est pour démocratiser la poésie, et plus particulièrement la poésie contemporaine, qu’elle a inventé ce dispositif. Comme il fonctionne en déambulation dans des lieux publics, le Poèmaton permet aussi de toucher un public plus large que celui des initiés à la poésie.

« On se sent dans une bulle »

Grâce à sa « belle voix », comme s’accordent à dire ceux qui passent par la cabine, Isabelle Paquet transporte ses auditeurs dans un monde poétique, leur faisant vivre une « véritable expérience » le temps d’un poème. « J’ai fermé les yeux pour être plus dedans », témoigne Valérie, venue avec deux enfants. « On se sent dans une bulle », rapporte de son côté la maman d’une petite Louison, quand une autre dame affirme : « On n’a plus que son oreille. On oublie tout le reste de son corps à partir du moment où la diseuse commence à lire. Pourtant, c’est court. »

Au bout d’une heure, Isabelle sort de sa cachette ; c’est la pause bien méritée, après plus de cent poèmes passés entre ses mains, et au bout de ses lèvres. « Il faut que je fasse ma réserve, se justifie-t-elle. On a un registre d’environ quatre cents poèmes, pour une centaine d’auteurs, pour la grande majorité encore vivants. » Parmi eux, Bruno Doucet, Hélène Dorion, Louis-Philippe Dalembert, Dominique Cagnard ou encore Hélène Dessavray. Isabelle s’adapte aux enfants en proposant des poèmes plus courts et plus accessibles. Et pour les « auditeurs » les plus chanceux, la « diseuse » prendra le temps de lui lire un bonus d’Armand le Poête :

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Le « bonus » d’Armand le Poète.

Long ou court, bonus ou non, le poème est offert à la fin de l’expérience. « Je ne le connaissais pas celui-là », s’amuse un monsieur féru de poésie. Comme lui, la plupart des visiteurs ressortent souvent pensifs, les yeux fixés sur la feuille qu’on leur tend. « Après un premier temps d’oralité, il y a un deuxième temps de lecture », explique Isabelle, qui souhaite que les visiteurs gardent une trace de leur passage dans le Poèmaton.

« Une façon ludique d’offrir un peu de culture » 

« Je vais le méditer pendant quelques jours et quelques nuits », confie une dame sans décoller le nez des vers qu’elle vient d’entendre. « Lorsqu’on écoute, on essaye de se concentrer sur le texte, enchaîne une autre. Ce n’est pas pareil de l’écouter et de le lire. » Et c’est aussi l’occasion de le partager avec ses voisins : « Tu as eu quoi, toi ? » demande une petite fille à sa sœur. Ensemble, elles relisent attentivement Frère, d’Isabelle Damotte. « Les enfants n’ont pas forcément l’habitude d’entendre de la poésie, réagit leur maman, Nadine. Ici, c’est une façon ludique de leur offrir un peu de culture. »

Et les enfants sont de loin les plus grands fans du Poèmaton, en tout cas, cet après-midi. Paul attend de pouvoir passer une deuxième fois, son premier poème à la main. Louison, elle, est déjà passée deux fois, quand d’autres ont tiré le rideau trois ou quatre fois. « Peut-être que je vais l’apprendre par cœur », ose timidement une petite. Mais la cabine à poèmes ne laisse pas non plus les adultes indifférents. « Ça m’a shootée  soupire l’une d’entre eux, en pliant soigneusement son poème. Ce n’est jamais par hasard ce qu’on entend... » murmure-t-elle. Ce n’est pas pour rien que les comédiennes du Poèmaton se sont proclamées « diseuses »...

Deux heures et bien deux cents poèmes plus tard, Isabelle ferme le Poèmaton. « Je rêverais qu’il s’installe régulièrement au même endroit, sur une place, ou ailleurs », confie-t-elle. Alors, si vous voyez une cabine qui ressemble à un Photomaton au bord d’une route, sur un marché ou dans un bibliothèque, arrêtez-vous : la pause poétique ne vous prendra que quelques secondes, et vous ressortirez poème en main, sourire aux lèvres, les yeux rivés sur les vers que vous viendrez d’entendre.

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Les coulisses du Poèmaton : Isabelle Paquet en pleine lecture d’un poème.



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Lire aussi : Comment la poésie peut-elle influencer l’écologie ?

Source : Camille Jourdan pour Reporterre

Photos : © Camille Jourdan/Reporterre sauf :
. chapô : © Cie Chiloé

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