Le calvaire d’une famille mal-logée à Paris

Durée de lecture : 6 minutes

5 janvier 2020 / Emilie Massemin (Reporterre)

Amel et son mari Younes font partie des occupants de l’immeuble de la rue du Croissant, squatté depuis dimanche 5 janvier. Voici son témoignage :

Amel [*], 37 ans, trois enfants de 10, 3 et 2 ans

« Quand mon mari, mon fils et moi avons quitté l’Algérie pour venir à Paris en 2013, un ami nous a hébergés quelques jours dans le XIe arrondissement. Nous avons immédiatement inscrit notre fils, alors âgé de quatre ans, à l’école la plus proche.

Nous avons d’abord loué 350 euros par mois une pièce chez une dame âgée qui habitait seule dans un appartement HLM du XIXe. Nous nous sommes installés à trois dans une petite chambre de 10 mètres carrés. Mais nous sommes partis au bout de six mois, à cause d’une autre locataire qui était constamment ivre et menaçante.

Sans papiers, nous avons vite réalisé qu’il serait impossible de trouver un contrat de travail. Mon mari a trouvé un poste de pizzaïolo payé 40 euros la journée au noir, même s’il arrivait que son patron ne le paie pas quand il n’y avait pas de travail. Moi, je faisais des ménages au noir pour 20 euros la journée, malgré mon bac +4 en économie.

Côté logement, quand on ne gagne pas trois fois le prix du loyer, impossible de trouver une location. On a fini par passer une annonce à la radio. Une dame nous a fait une offre très alléchante pour un pavillon à Saint-Denis à 400 euros par mois. En réalité, il était petit et sale. Nous avons fait le trajet tous les jours pour conduire notre fils à son école du XIe, pour qu’il ne soit pas trop perturbé. C’était fatigant, il pleurait tout le temps. Puis la dame a commencé à venir en notre absence et à fouiller nos affaires. Elle s’est finalement installée dans le salon avec son fils et la situation est devenue invivable.

Après une nouvelle annonce, une femme enceinte nous a proposé de nous louer le studio de sa belle-mère à Asnières (Hauts-de-Seine). Il était cher – 650 euros mensuels – mais nickel, ensoleillé et sain. Je revois le visage de mon fils s’illuminer quand nous sommes entrés dans la pièce ! Nous avons payé un mois de loyer d’avance et 650 euros de caution. Au bout de dix jours, la jeune femme nous a proposé de repayer 650 euros pour que l’agence mette le bail à notre nom. C’est là que nous avons compris que l’appartement n’avait jamais appartenu à sa belle-mère. Le gardien nous a confirmé que l’agence avait déposé plainte contre cette arnaqueuse. Nous n’avons jamais récupéré les 1.300 euros.

Nous avons alors trouvé un studio de 16 mètres carrés dans le XIe arrondissement de Paris, pour 700 euros mensuels. C’était un taudis. L’unique petite fenêtre avait sa vitre cassée et le propriétaire n’est jamais venu la changer. Les plaques électriques ne fonctionnaient pas. La moquette était pourrie et, très vite, les murs qui avaient été recouverts d’une fine couche de peinture sont devenus noirs à cause de l’humidité. Notre fils pleurait tout le temps, nous avions peur qu’il tombe malade. Nous y sommes restés sept mois.

Mon mari a finalement trouvé un deux-pièces pour 700 euros mensuels dans une arrière-boutique près de la place de la Nation. J’étais enceinte de plusieurs mois. Le commerçant qui nous l’a loué nous a promis que nous pourrions y rester jusqu’à l’obtention de nos titres de séjour. Les premiers mois se sont très bien passés. J’ai accouché en février 2016 d’une petite fille. Mais l’humidité a gagné la chambre des enfants, qui sont venus dormir avec nous dans le salon, puis tout le logement. Fin 2016, le commerçant a subitement décidé de vendre. Il est venu chez nous avec des amis et a menacé mon mari pour qu’on parte.

Nous avons pris peur. J’étais déjà enceinte de notre troisième enfant. Nous nous sommes réfugiés chez ma tante, divorcée, qui habite avec son fils trisomique un trois-pièces à Bondy (Seine-Saint-Denis). Mais la cohabitation est vite devenue difficile et nous sommes partis au bout de quinze jours.

Je n’ai pas eu d’autre choix que d’appeler le 115. Le Samu social de Paris nous a trouvé deux chambres dans un hôtel à Malakoff (Hauts-de-Seine). Grâce au gérant, nous y sommes restés trois mois. Il n’était pas possible de cuisiner. Les tickets restaurant du Samu social et les Restos du cœur ont aidé, mais c’était quand même difficile : on mangeait froid, des plats préparés genre carottes râpées, des barquettes de pommes à 99 centimes. Mais après la naissance de notre deuxième fille, en octobre 2017, nous n’avons plus pu rester à l’hôtel.

Heureusement, une amie qui vit dans le XVe arrondissement avec son mari et leurs trois enfants nous a hébergés. Nous étions dix dans l’appartement ! Nous sommes restés chez elle plus d’un an, jusqu’à ce qu’elle reçoive un courrier de la Caf [Caisse d’"allocations familiales] qui l’a menacée de lui baisser les APL si elle continuait à nous loger.

En novembre 2018, mon mari et moi avons obtenu des titres de séjour d’un an. Cela a permis a mon mari de suivre une formation d’agent de sécurité et de débloquer les aides de la Caf. En août 2019, mon mari a décroché un CDD de trois mois, qui n’a malheureusement pas été renouvelé. Un ami du travail lui a sous-loué son studio de 24 mètres carrés à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis) pour 650 euros par mois. Mais là encore, le logement était pourri d’humidité. Un soir que je sortais les petites du bain, deux carreaux du carrelage se sont écrasés dans la baignoire. Mon fils ne veut plus aller aux anniversaires de ses copains d’école et nous demande sans cesse pourquoi il n’a pas de chambre. Comment lui expliquer ?

Younes, le mari de Amel : « Il faut en finir avec les logements sociaux vacants et les répartir de manière plus juste. »

Dès notre régularisation, nous avons déposé une demande de logement social qui a été enregistrée en janvier 2019. Avec notre situation – trois enfants, pas de logement fixe, logement temporaire insalubre –, nous cumulons les points. Pourtant, d’après les estimations du site, nous n’aurons pas accès à un HLM avant six ans. Autre absurdité, la mairie de Paris refuse de louer un logement inférieur à quatre pièces à une famille de cinq, mais exige que la famille en question gagne trois fois le prix du loyer. Quand mon mari travaillait en CDD, nos revenus étaient de 1.200 euros par mois en comptant les aides. Les quatre-pièces à 400 euros par mois à Paris, même en HLM, ça n’existe pas ! Moi, je ne peux pas travailler à l’extérieur car nous n’avons pas trouvé de place en halte-garderie pour notre dernière fille.

À la demande de mon fils, j’ai écrit à Emmanuel Macron. Son secrétariat nous a répondu qu’il était touché par notre histoire et qu’il allait nous mettre en relation avec le préfet, puis plus rien. Pas de réponse du côté d’Anne Hidalgo. Avec mon mari, nous militons à l’association Droit au logement. Nous sommes de toutes les actions et de toutes les manifestations. Il faut en finir avec les logements sociaux vacants et les répartir de manière plus juste. »


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[*Pseudo.


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Source : Emilie Massemin pour Reporterre

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