Le lent déclin de Vorkouta, capitale du charbon de l’Arctique russe

Durée de lecture : 8 minutes

7 septembre 2020 / Estelle Levresse (Reporterre)



Depuis une trentaine d’années, cette ville de l’arctique russe, autrefois prospère grâce au charbon, se vide de ses habitants à mesure que grandit l’incertitude pour son avenir.

  • Vorkouta (Russie), reportage

Son imposante façade rose et blanche, toujours surmontée de lettres capitales rouges, est le vestige d’un temps révolu, quand la Maison de la culture de Vorgachor était un lieu de vie incontournable de cette localité minière du Grand Nord. « Quelle tristesse ! » se désole l’habitant Vladimir Jarouk, 59 ans, encore sous le choc de la fermeture l’an dernier. À l’intérieur, les débris de décors, de cloisons ou de lampes néon jonchent le sol. Le bruit du verre cassé, qui crisse sous les pas, résonne dans les pièces vides. Ça et là, quelques épaves de fauteuils ont été abandonnés. « J’ai assisté à tellement de représentations ici, des spectacles d’enfants, des concerts, des animations… » se souvient cet ancien géologue à la retraite, le cœur serré.

Au nord du cercle polaire arctique, à 1.900 kilomètres de Moscou, Vorkouta et les communes alentour — parmi lesquelles Vorgachor — constituent un vaste complexe minier édifié sur le pergélisol au siècle dernier dans un seul but : l’extraction du charbon. Treize puits au total, chacun doté d’un village attenant, reliés entre eux par une route circulaire. Tout autour, la toundra s’étend à perte de vue dans cette région lointaine, accessible uniquement en train ou en avion.

« Ils ne souhaitent pas vivre en ville, ils veulent rester proches de la nature » 

Depuis une trentaine d’années, face à la concurrence mondiale et la baisse des cours du charbon, les puits ont fermé un à un sans que de nouveaux gisements soient rouverts. Aujourd’hui, 4 mines — Vorkoutinskaya, Vorgachorskaya, Komsomolskaya et Zapolyarnaya — restent en fonctionnement pour une exploitation prévue jusqu’en 2035-2037. Elles emploient environ 6.000 personnes.

Entrée de la mine Vorgachorskaïa, parmi les quatre mines encore en activité à Vorkouta sur les treize qu’a compté la région.

Résultat : un exode de la population — divisée par quatre depuis le début des années 1990 quand la cité minière comptait plus de 200.000 habitants. Ce déclin s’accompagne de la mort progressive de zones d’habitation entières et de leurs infrastructures. Selon les chiffres officiels, l’ancien eldorado soviétique compterait environ 5.000 appartements municipaux inoccupés, dont plus de 4.000 dans les localités autour de Vorkouta. Plusieurs d’entre elles sont déjà des villages fantômes, comme Yourchor, Promychlenniy et Sovetskiy offrant un paysage désolant de ruines, bâtiments aux vitres cassées, infrastructures rouillées… À Vorkouta, si le centre reste relativement animé, certains quartiers comptent de nombreux immeubles abandonnés.

La cité minière de Vorkouta a compté jusqu’à plus de 200.000 habitants à la fin des années 1980. Aujourd’hui, elle est parmi les villes russes qui connaissent le plus fort déclin de population.

Une problématique complexe et coûteuse à gérer pour la municipalité. « Parfois, il reste deux ou trois appartements occupés dans un immeuble, mais en hiver, on est obligés de chauffer l’immeuble entier, sinon tout le reste gèle », explique Alexandre Litvinov, conseiller du maire de Vorkouta dans un bureau de l’hôtel de ville, qui estime que plus de la moitié du budget municipal sert à payer les frais de chauffage et d’entretien de logements vacants. Il faut dire qu’ici les hivers durent neuf mois avec des températures qui peuvent descendre sous - 30 °C les mois les plus froids.

Le quartier de Roudnik constitue désormais un lieu de promenade apprécié des habitants.

Depuis quatre ans, un programme dit de « compression contrôlée » vise à adapter la ville aux nouvelles conditions démographiques et économiques. L’objectif est de fermer progressivement les villages en relogeant leurs habitants à Vorkouta même. À terme, seuls les plus peuplés, notamment Vorgachor et Severny, devraient continuer à vivre. L’équation n’est toutefois pas simple car certaines personnes ne veulent pas quitter leur village. « On leur propose un appartement à Vorkouta mais ils ne souhaitent pas vivre en ville, ils veulent rester proches de la nature », relate Alexandre Litvinov.

« Tant que nous vivons ici, qu’on ne détruise pas les écoles, les jardins d’enfants, les centres culturels ou les hôpitaux ! » 

Ukrainien d’origine, Vladimir Jarouk, qui a réalisé toute sa carrière à Vorkouta, ne remet pas en cause ce programme mais critique la méthode. « Bien sûr qu’il faut fermer les villages et utiliser l’argent économisé pour rendre la ville de Vorkouta plus compacte et plus agréable mais il faut le faire de façon civilisée. Tant que nous vivons ici, qu’on ne détruise pas les écoles, les jardins d’enfants, les centres culturels ou les hôpitaux, s’insurge-t-il. Qu’ils nous relogent avant de fermer ! »

  • Regarder notre reportage photographique réalisé à Vorkouta début juillet 2020

Le relogement des habitants est une question centrale. Pour attirer la main-d’œuvre dans cette cité arctique, un programme fédéral leur avait fait miroiter un deal attractif : 15 ans de bons et loyaux services dans les mines donnaient droit à un certificat pour l’achat d’un logement dans une zone du pays au climat plus tempéré. Travailler dur pour couler une douce retraite loin de Vorkouta et de ses mines de charbon. Malheureusement, faute de moyens ou de volonté politique, de nombreux bénéficiaires du programme de réinstallation de l’Extrême Nord ont été placés sur liste d’attente.

« Le charbon de Vorkouta est notre avenir. » Les affiches à la gloire des mines de charbon sont toujours placardées en gros format dans la cité minière.

Vladimir Jarouk patiente depuis 1997 ! Demandes écrites, recours auprès de divers organes gouvernementaux, actions en justice contre l’inaction de l’État… 23 ans cette année qu’il se bat pour faire valoir ses droits et ceux de ses compagnons. « Je le fais tant que je peux. Pour moi, mais aussi pour tous ceux qui ne peuvent pas le faire eux-mêmes », confie ce père de famille, qui a monté une association fédérant les habitants se trouvant dans la même situation que lui.

Vladimir Jarouk se bat depuis plus de 20 ans pour obtenir son relogement dans une région tempérée de Russie. Ici, devant un bâtiment abandonné à Vorgachor.

Au total, 14.000 personnes seraient en attente d’un relogement. À la mairie de Vorkouta, Alexandre Litvinov veut croire que les choses vont changer. « On veut accélérer le mouvement pour les retraités et les invalides qui attendent depuis longtemps. Rien que cette année, la somme allouée au programme de réinstallation va être multipliée par 9, elle va augmenter crescendo d’ici 2025 », affirme-t-il. À terme, le projet prévoit que seules les personnes actives et leurs familles restent à Vorkouta.

Ex-habitante du village Komsomolskaya, Nadejda Gaponova, 70 ans, est née d’une mère allemande déportée par le pouvoir soviétique au goulag de Vorkouta dans les années 1940. Lasse d’attendre la réinstallation promise, elle a fini par acheter elle-même un logement à Vorkouta en 2014.

Dans son appartement joliment arrangé et confortable, la dynamique responsable de la société des Allemands de Vorkouta dénonce la corruption locale. « Au début des années 2000, en tant que victime de la répression, j’étais dans une liste d’attente spécifique, autour de la 400e place, puis j’ai été rétrogradée. C’est incompréhensible. Certains ont obtenu leur appartement en payant des pots-de-vin, dit-elle. Quelle gratitude pour nous qui avons construit la ville ! »

Nadejda Gaponova est responsable de la société des Allemands de Vorkouta.

La cité minière est née dans les années 1930 à la suite de la découverte d’un important gisement houiller sur les bords de la rivière Vorkouta. Pour bâtir ce qui est devenu le plus grand complexe de charbon de Russie, le goulag de Vorkouta (Vorkoutlag) a été créé et des dizaines de milliers de prisonniers politiques y ont été envoyés. Surnommé « la guillotine glacée », ce goulag a été l’un des plus grands camps soviétiques de travail forcé.

« Il y avait du travail, des usines, des fermes d’État, des boulangeries, etc. Les années 1990 sont arrivées et tout a été détruit » 

À partir des années 1970, Vorkouta est devenu une cité prospère où se pressait une main-d’œuvre attirée par les salaires élevés et les avantages sociaux proposés dans les mines. « Quand je suis arrivé ici, je gagnais 2,5 plus qu’à Leningrad (aujourd’hui Saint-Pétersbourg) et j’ai obtenu un appartement de 3 pièces au bout de 20 jours », relate Mikhail Tverskoy, fringant Vorkutien de 87 ans, qui s’est habitué sans mal à la nuit polaire et aux conditions climatiques extrêmes. « Je remercie le destin de m’avoir envoyé ici. »

Beaucoup d’habitants sont nostalgiques de cette période, où la compagnie Vorkoutaougol assurait à la fois les emplois mais finançait aussi toutes les infrastructures sociales et culturelles, les transports en commun, les congés, etc. « Au temps soviétique, on avait tout ce qu’il fallait, ici, se souvient Nadejda Gaponova. Il y avait du travail, des usines, des fermes d’État, des boulangeries, etc. Les années 1990 sont arrivées et tout a été détruit », regrette-t-elle.

Arcady Petrovitch est géologue à Vorkouta depuis près d’un demi-siècle. À 70 ans, il continue à travailler car il ne trouve pas de candidat intéressé pour reprendre son entreprise. « Les jeunes ne veulent pas venir travailler dans les mines, ni ici ni au Nord en général. »

À la chute de l’URSS, à l’instar de tous les secteurs industriels du pays, les mines de charbon de Vorkouta ont été privatisées. En 2003, Vorkoutaougol a été racheté par le groupe sidérurgique Severstal. « Pendant des années, Severstal n’a rien apporté à l’économie locale et n’a pas modernisé les équipements. Seuls la rentabilité et les bénéfices comptaient, affirme Arcady Petrovitch, géologue émerite à Vorkouta. C’est seulement quand des accidents sont arrivés, provoquant la mort de plusieurs mineurs, qu’ils ont commencé à réinvestir pour éviter de nouvelles tragédies. » Une série d’explosions survenue en 2016 dans la mine Servenaya a fait 36 victimes.

C’est le groupe sidérurgique russe Severstal qui exploite les mines de Vorkouta : il a racheté la compagnie Vorkoutaougol en 2003.

Le groupe Severstal a d’ores et déjà prévenu qu’il n’investirait pas dans l’exploitation d’un nouveau gisement. Avec des réserves de charbon estimées à 15 ans environ, la cité mono-industrielle s’inquiète beaucoup pour son avenir. Certains ne peuvent pas imaginer la disparition de leur ville. Ils veulent croire qu’un second souffle est possible pour Vorkouta, notamment grâce au programme de développement économique du Grand Nord souhaité par Vladimir Poutine. « Avec le développement de l’Arctique, la ville pourrait servir de base arrière pour les zones de Yamal et de Novaya Zemlia », suggère Arcady Petrovitch.

La jeunesse, elle, regarde ailleurs. À 22 ans, Dimitri économise pour quitter cette région où il ne voit pas de perspectives. Victoria, agente immobilière et maman d’un garçon de 5 ans, n’imagine pas non plus rester à Vorkouta. « Dès que j’aurai assez d’argent, je partirai. » L’aventure du Grand Nord ne fait plus rêver.





Lire aussi : Bâtiments qui se fissurent, routes qui ondulent... L’Arctique russe face à la fonte du pergélisol

Source : Estelle Levresse pour Reporterre

Photos : © Estelle Levresse/Reporterre
. chapô : à Vorkouta, monument dédié à Alexandre Tchernov, géologue à l’origine de la découverte du bassin houiller de la Petchora.
. carte : © Gaëlle Sutton/Reporterre

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