Le monde de la finance est accusé d’aggraver le changement climatique

11 décembre 2017 / Moran Kérinec (Reporterre)

En prévision du One Climate Finance Day qui se tiendra mardi 12 décembre, une dizaine d’ONG ont organisé à Montreuil le procès de ces acteurs économiques pour dévoiler leur double discours.

  • Montreuil (Seine-Saint-Denis), reportage.

« Je déclare ce tribunal des peuples ouvert », lance Marie Toussaint depuis la scène. Au côté de Brett Fleishmann de 350.org et d’Aurélie Trouvé d’Attac, la présidente de l’association Notre affaire à tous va exercer avec ses deux camarades de lutte le sacerdoce de magistrat du climat le temps d’une soirée. « Nous, juges, avons reçu des plaintes. Nous ouvrons ce procès pour la justice climatique et demandons aux témoins de dire la vérité, toute la vérité. » L’un après l’autre, les différents plaignants vont se succéder à la barre, prêter serment et témoigner de leur combat pour la cause écologique, de leur confrontation aux mondes de la finance et des pouvoirs étatiques, et des répercussions qu’ils ont subi pour avoir osé s’engager.

Imaginé en réponse au One Planet Summit, organisé par le gouvernement français mardi 12 décembre à Paris, le tribunal des peuples impactés par la finance climaticide a ouvert ses portes à quelque 200 militants venus observer cette justice particulière.

Le premier plaignant s’avance. Philippe Assens est vigneron dans le Roussillon. Le ton calme et les mains serrées dans le dos. Il est venu « témoigner de la catastrophe écologique majeure » qui touche son corps de métier. Depuis maintenant trois ans, la sécheresse ravage les vignes de sa région, et chaque nouvelle saison augmente les pertes pour les petits exploitants : près de 200.000 hectolitres de vin ont été perdus sur la récolte 2016. « C’est bien simple, même les abeilles sont parties. Il n’y a plus d’insectes sur nos pare-brise, se lamente-t-il. Dans ce contexte, nous espérions des aides pour faire face à cette urgence climatique. Or l’Union européenne ne propose qu’un gazoduc au milieu de mes vignes pour amener du gaz liquide du Maghreb. »

Philippe Assens, vigneron de Perpignan affecté par la sécheresse et confronté à un projet de gazoduc.

Deuxième de cordée, Camille est venue de Bure, une terre « convoitée et occupé par l’Andra », pour dénoncer le projet d’enfouissement des déchet radioactifs, et le lobbying des « nucléocrates qui cherchent à l’imposer contre la volonté des personnes qui vivent sur place ». Les témoignages se succèdent et se ressemblent : projet d’exploitation de gaz de couche en Moselle par une multinationale australienne aux dépens des habitants, grand projet inutile du mégacentre commercial Europacity sur les terres agricoles du Triangle de Gonesse, pollution à prévoir en vu de l’organisation des JO 2024 à Paris…

Mais l’impact de la finance sur le climat ne s’arrête pas aux frontières françaises. Revêtu d’une écharpe brodée de deux lamas, Rolando López Crisóstomo fait partie d’une délégation venue du Guatemala raconter comment les terres du peuple maya sont pillées par l’industrie minière et hydroélectrique avec l’aval de l’État. « Chez nous, ces entreprises ne payent un impôt que de 1 % et récoltent 99 % des bénéfices », détaille-t-il en espagnol d’une voix lente. Des faits appuyés par son compagnon de lutte Fausto Sánchez Roblero, leader communautaire du peuple Mam : « Ici, je déclare que j’ai vécu une torture psychologique. J’ai été maintenu en détention deux ans et trois mois. Ça continue pour quatre camarades emprisonnés. Quatre-vingt personnes ont été signalées et vivent cette torture psychologique. La seule chose que nous demandons, c’est de respecter nos droits en tant que peuple et en tant qu’êtres humains, parce que tous, nous méritons une vie digne. »

« La défense aura la parole lors du One Planet Summit officiel »

Lors de l’entracte, les doutes s’élèvent sur la pertinence de ce format théâtral. L’absence des accusés ou de décideurs économiques n’échappe pas aux participants. « On se retrouve entre militants et membres déjà acquis à ce type de cause », confie un spectateur. « Sans contradiction, on n’est pas sûr de la pertinence de ce débat, opine une jeune militante. La vraie question, c’est, comment toucher plus de gens ? »

Interrogés par Reporterre, les organisateurs du tribunal des peuples justifient leur approche : « La défense aura la parole dans l’ensemble du One Planet Summit, dit Nicolas Haeringer, chargé de campagne pour 350.org. À partir du moment où les acteurs de la finance et les États vont faire d’excellent discours pour dire qu’ils ont pris la mesure du réchauffement climatique, nous souhaitons mettre en évidence qu’il y a un décalage énorme entre les discours et les actes. Nous n’avons pas le droit de porter la contradiction au One Planet Summit, donc nous avions besoin de cet événement pour mettre en avant le double discours. »

Une argumentation qu’approuve Marie Toussaint : « La volonté des organisateurs était de mettre en avant tous les cas et d’apporter un jugement citoyen : dans celui que nous avons apporté, il y a une part de droit réelle et une part de droit qu’il faut encore améliorer. C’était important de revenir sur les cas, les violations, ce que nous souhaitons pour préserver le climat… Après, libre aux législateurs et aux juges de le prendre en main, et au gens qui souhaiteraient éventuellement porter plainte en justice. »

Mais le banc des accusés n’en reste pas moins vide quand sonne l’heure du verdict. Face au chef d’accusation « d’accélérer le changement climatique, de polluer les sols, l’eau, l’air et de détruire la biodiversité pour la seule augmentation des profits de leurs actionnaires », les entreprises extractives de ressources sont jugées coupables. Face au chef d’accusation « de détruire la santé humaine, de détruire de nombreuses activités économiques comme l’agriculture, la pêche, le tourisme, et de nombreux emplois », coupables. Face au chef d’accusation « de développer des mégas projets polluants répondant à de faux besoins. De les imposer aux populations les plus vulnérables de la planète, sans leur reverser aucun de leurs profits financiers » : coupables. Face au chef d’accusation « de promouvoir des fausses solutions avec les mêmes conséquences désastreuses. De mentir sciemment pour cacher les conséquences de ses activités » : coupables.

Mais l’industrie n’est pas la seule mise en cause dans ce procès : « Nous accusons les gouvernements, du nord comme du sud, ainsi que les institutions internationales, de ne promouvoir aucune politique efficace pour réduire la surconsommation énergétique et matérielle des populations riches de la planète, de ne pas répondre au besoin présent et à la détresse des peuples affectés par le changement climatique. Plus encore, de soutenir les activités politiques des multinationales, politiquement, financièrement, et en réprimant sévèrement tout opposant. Enfin de contrevenir à l’accord de Paris que ces mêmes gouvernements ont signé. »

Face à ses charges, la sentence présentée est internationale : « En Asie de l’Est, en Asie du Sud, en Europe, en Afrique, dans les îles pacifiques ou en Amérique, un mouvement né, et tournera cette crise en élan pour une transition juste. Notre tribunal décide de condamner le secteur public et le secteur privé à faire face à une mobilisation citoyenne de plus en plus nombreuse et déterminée sur toute la planète. » La séance est levée.




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Source : Moran Kerinec pour Reporterre

Photos : © Moran Kerinec/Reporterre
. chapô : Marie Toussaint et Fausto Sánchez Roblero, leader communautaire du peuple maya Mam au Guatemala.

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