Le mouvement étudiant amorce la convergence des luttes

31 mars 2018 / Emilie Massemin (Reporterre)

L’université Tolbiac, à Paris, est l’épicentre de la rébellion étudiante en Ile-de-France. Les étudiants occupants préparent et espèrent la convergence des luttes avec les cheminots, les fonctionnaires, les personnels soignants.

  • Paris, reportage

Le bouillonnement qui se produit à la faculté de Tolbiac peut-il se propager hors de l’enceinte de l’établissement ? Justement, une table ronde consacrée à la convergence des luttes, avec un militant de la CGT-Paris gare de Lyon, la présidente du Bureau d’accueil et d’accompagnement des migrants (Baam), des enseignants en lycée et un précaire de la Bibliothèque nationale de France (BNF), était prévue jeudi 29 mars de 20 h à 23 h dans l’amphi L. Las, la direction de l’établissement a ordonné la fermeture des grilles peu avant 18 h. « On peut laisser sortir les gens mais personne n’entre plus », s’excuse presque un des vigiles de garde à l’entrée.

« Nous nous inscrivons dans un mouvement national »

Une conférence de presse s’improvise donc à 18 h 30, devant un groupe de CRS en faction « pour les photos ». « Ce matin, nous étions mille en assemblée générale. Et nous nous inscrivons dans un mouvement national : 2.500 étudiants étaient en AG à Montpellier, 3.000 au Mirail à Toulouse, 900 à Nancy et à Nantes, énumère Marianne, en deuxième année de licence d’histoire de l’art à Tolbiac, une des trois étudiants désignés par le comité de mobilisation pour dialoguer avec la presse. 200 étudiants étaient même réunis à Paris 4, si difficile à mobiliser ! »

Des liens se sont noués avec les autres composantes du mouvement social. « Des cheminots sont passés et vont revenir, du personnel médical doit venir nous parler de sa situation », poursuit la jeune femme. Par contre, la question du rapprochement avec des partis politiques est taboue. « Nous sommes mobilisés contre la loi Vidal, pas pour porter un quelconque parti, balaie Théo, 19 ans, en deuxième année de licence de sociologie. Notre mouvement est politique, mais ce n’est pas un mouvement de partis politiques. Après, s’ils se sentent concernés et nous rejoignent, nous n’empêcherons personne de se mobiliser avec nous ! »

Alors que la pluie commence à tomber, les CRS filent s’abriter sous l’abribus. Une quarantaine de personnes restent devant les grilles, frissonnantes sous les capuches et les parapluies. « C’est une occupation qui tient et à chaque fois qu’on a voulu nous déloger, nous sommes revenus plus nombreux, clame un étudiant dans un mégaphone, depuis l’enceinte de l’établissement. Un long « ouais ! » fuse au milieu d’applaudissements nourris. « Je vois des étudiants de Paris 4, des étudiants de Nanterre, des lycéens et des cheminots, enchaîne un autre. « N’hésitez pas à vous rapprocher, à raconter comment ça se passe pour vous et comment vous préparez le 3 avril ! »

Camille [*] et Méca [*] font partie de ces soutiens extérieurs. « Nous étudions dans une autre école, explique Camille. Nous sommes aussi en train de réfléchir à une table ronde avec des syndicalistes et des journalistes, notamment ceux [Julien Brygo et Olivier Cyran] qui ont écrit Boulots de merde !. C’est un moyen pour nous de créer des petites convergences à notre échelle. »

« Il faut que les différentes tendances arrivent à se parler »

Francesco, venu de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) avec un copain, participe régulièrement à des mobilisations interétablissements — « hier, on a participé à une marche au départ de Tolbiac vers l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière et la gare d’Austerlitz » — mais ne cache pas son pessimisme. « D’abord se pose le problème des dispositifs policiers complètement surdimensionnés. Hier, j’ai compté quinze camions de CRS pour cinquante étudiants qui marchaient sur des trottoirs ! Mais surtout, il faut que les différentes tendances arrivent à se parler au sein des collectifs. Ce n’est pas facile. Dans certaines facs, les autonomes, les syndiqués à SUD et les militants du NPA ont réussi à se mettre d’accord. Mais dans d’autres, ils n’y arrivent pas. Sans parler des étudiants de certaines facs qui ne veulent pas se rendre dans d’autres facs à cause d’une sorte de rivalité décennale… À l’EHESS, on arrive à tenir une salle occupée mais ce sont surtout les collectifs autonomes qui se bougent. » Si la journée du 22 mars a donné des forces aux mobilisations étudiantes, « les autres facs ne font presque rien, il n’y a que Tolbiac qui se bouge », regrette l’étudiant en français.

À quelques pas, Laura, 32 ans, travailleuse à la SNCF et syndiquée à SUD Rail, est venue avec un camarade cheminot. « On appelle à une manifestation le 3 avril entre gare de l’Est et gare Saint-Lazare mais on veut qu’elle soit interprofessionnelle, avec les personnels de santé, les postiers, les étudiants, les travailleurs des secteurs de l’énergie et de l’aérien — d’ailleurs les salariés d’Air France seront en grève eux aussi le 3 avril. Parce qu’on sait que les cheminots ne peuvent pas gagner seuls contre l’ensemble de la politique du gouvernement. Il y a un vrai enjeu à créer des liens et à converger entre secteurs. Et nous observons les mobilisations étudiantes avec la plus grande attention, car cinquante ans après Mai 68, la jeunesse peut rester un facteur de radicalisation pour l’ensemble des secteurs. »

La nuit tombe lentement sur les bâtiments de Tolbiac. Alors que la plupart des étudiants toujours dans l’établissement sont retournés dans les amphis, Katia, Théo et Arthur s’attardent auprès des journalistes. « La participation à la manif des cheminots le 3 avril a été votée à l’assemblée générale éducation d’Île-de-France, qui rassemble une fois par semaine à la Bourse du travail les enseignants, étudiants, lycéens, parents d’élèves et personnels de toute la région, assure Katia, étudiante en première année de droit et d’histoire et adhérente « pas très active » au syndicat Solidaires. On a aussi voté en AG la participation de Paris 1 à cette mobilisation, même si quelques étudiants vont évidemment rester dans les amphis pour tenir l’occupation. Les cheminots nous ont même invités à un départ commun ! »

« Notre combat s’inscrit dans une lutte globale contre les attaques du gouvernement aux services publics »

Cette alliance s’est progressivement construite au fil des rencontres, explique l’étudiante. « Une commission extérieure chargée de la convergence des luttes a été mise en place par le comité de mobilisation, qui est en lien avec les cheminots de SUD Rail. Ceci, parce que notre combat contre la sélection à l’université s’inscrit dans une lutte plus globale contre les attaques du gouvernement aux services publics — SNCF, hôpitaux, etc. Hier, on a tracté aux usagers de la Pitié-Salpêtrière, de gare d’Austerlitz et de gare de Lyon. Les travailleurs étaient très contents qu’on soit là, c’est un vrai soutien moral pour eux. »

Pour les étudiants, reste le défi de conserver Tolbiac ouverte, comme lieu ressource où organiser la convergence. Vers 19 h 30, la direction de l’université a quitté l’établissement sous les huées et l’électricité a été coupée aux 200 étudiants restés dormir dans les amphis. « Un sabotage de l’occupation votée par un millier de personnes en assemblée générale », s’est insurgé un étudiant dans un mégaphone. « Normalement, pendant les occupations, on organise des projections et des débats avec des étudiants d’autres facs, des lycéens… C’est aussi l’occasion de discuter avec des étudiants qui n’ont toujours pas entendu parler de la loi Vidal. Mais là, on subit une véritable répression administrative, se désole Katia. Quand la direction ferme la fac, ça casse le mouvement. »



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Lire aussi : À Tolbiac, les étudiants occupants transforment le savoir en un bien commun

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Maxime Lerolle et Émilie Massemin/Reporterre
. sauf carte : © Ases

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