Inondations, sécheresse, terrorisme : la triple peine des réfugiés somaliens
La crue des rivières et les fortes précipitations ont emporté de nombreux logements et terres agricoles, comme ici Kelafo (Éthiopie). - © Augustine Passilly / Reporterre
La crue des rivières et les fortes précipitations ont emporté de nombreux logements et terres agricoles, comme ici Kelafo (Éthiopie). - © Augustine Passilly / Reporterre
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Cet automne, des précipitations inédites depuis quarante ans se sont abattues sur l’Éthiopie, la Somalie et le Kenya, jetant sur les routes plus de 1,6 million de personnes, déjà accablées par la sécheresse et le terrorisme.
Dollo Ado (Éthiopie), reportage
Des pluies d’une intensité inégalée depuis quatre décennies pour conclure une sécheresse inédite. Après trois ans sans la moindre goutte de pluie, les habitants de la Corne de l’Afrique ont subi en octobre et novembre de terribles inondations. Plus de 1,6 million de Somaliens, d’Éthiopiens et de Kényans ont été jetés sur les routes après ces catastrophes. Si le statut existait, ils pourraient être considérés comme des « réfugiés climatiques ».
« Il a plu très fort et les rivières ont débordé. Nous avions de l’eau jusqu’à la poitrine. Des crocodiles et des serpents rôdaient. On aurait dit que deux fleuves tentaient de se rejoindre. Cela semblait irréel », décrit Safiya Dahir. Comme elle, environ 3 000 demandeurs d’asile somaliens ont trouvé refuge dans des établissements scolaires de Dollo Ado, dans le sud de l’Éthiopie. Des riverains ont également convergé vers ces abris provisoires.
En ce mois de décembre 2023, l’Éthiopienne Mariam Hassan vient de regagner son domicile. L’eau a fini par se retirer, pour dévoiler un sol boueux sur lequel cette mère de cinq enfants se déplace difficilement. « Nous n’avions jamais assisté à une telle crue. D’habitude, la rivière déborde une journée avant de regagner son lit », témoigne cette habitante de Dollo Ado. La cuisinière, la télévision, les sommiers… Tout a été emporté, ne laissant que de désagréables relents, mélange de terre humide et d’eau stagnante. Les moustiques pullulent et, par conséquent, les cas de paludisme se multiplient.
Ces catastrophes successives peuvent en partie être expliquées par le phénomène El Niño, qui ramène de grandes quantités de pluie sur la Corne de l’Afrique. Le phénomène contraire, La Niña, se déclenche lorsque la surface du Pacifique se refroidit, entraînant cette fois des périodes de sécheresse. Avec le réchauffement climatique, ces événements extrêmes deviennent de plus en plus fréquents. Le récent déluge, qui a fait près de 300 morts, a été accentué par le dipôle de l’océan Indien, un phénomène au fonctionnement similaire à El Niño et La Niña.
Paludisme, choléra, malnutrition
Blottie sur les genoux de sa mère, la frêle Farhiya Bashir tente de reprendre des forces à l’hôpital de Dolla Ado. Touchée par le paludisme, elle est née il y a un an et huit mois, mais ne pèse que 5 kg. Les crues ont également endommagé les réserves d’eau potable, déclenchant une épidémie de choléra. Ces agriculteurs et éleveurs ont en outre perdu leurs récoltes et leurs troupeaux.
« Ce sont ceux qui contribuent le moins au réchauffement climatique qui en souffrent le plus », déplore Johannes Zech, représentant local du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). De fait, un pays comme l’Éthiopie n’est responsable que de 0,05 % des émissions de CO2 à l’échelle mondiale, contre 33 % pour la Chine, 12,6 % pour les États-Unis ou encore 0,82 % pour la France qui occupe le 21e rang des nations les plus émettrices d’après les estimations de la Commission européenne.
Le travailleur humanitaire réfléchit à des solutions pour adapter la région aux dérèglements de notre planète. « Il faut aider les agriculteurs à construire des canaux pour permettre à l’eau de s’évacuer, ainsi que des barrages pour capter les précipitations et les réutiliser plus tard. En parallèle, il faut investir dans les infrastructures routières afin que les axes restent praticables pour acheminer l’aide humanitaire et maintenir les activités économiques », énumère Johannes Zech. Il regrette que trente-cinq camions de biens de première nécessité aient dû faire demi-tour, faute d’accès aux zones sinistrées du sud-est de l’Éthiopie début décembre, quand le niveau d’eau commençait à baisser.
Des projets agricoles conjoints sont aussi menés par les réfugiés somaliens et les riverains éthiopiens. La priorité est donnée aux énergies propres et aux mesures de conservation de l’environnement, qui limitent les ravages engendrés par les inondations ou la sécheresse. Le solaire, l’éolien et la géothermie se développent ainsi progressivement en Éthiopie, comme la plantation d’arbres et de plantes qui régénèrent les sols. Ces méthodes sont intéressantes, en particulier dans les hauts plateaux, pour limiter l’érosion et les dégâts en cas d’inondation sur les terres en aval.
Réfugiés fuyant la sécheresse et le terrorisme
Arrivés il y a bientôt quatorze ans, les premiers Somaliens survivaient déjà difficilement avant le déluge de cet automne. Ils ont commencé à quitter leur pays devant la menace des chebabs (« les jeunes », en arabe), un groupe terroriste qui a transformé la vie des Somaliens en enfer depuis 2004 et contribué à leur exil massif vers le pays voisin. « Quelque 16 000 individus ont demandé l’asile entre janvier et avril 2022. Alors, au mois de mai de la même année, le gouvernement éthiopien a arrêté d’accueillir ces migrants, raconte Johannes Zech, du HCR. La sécheresse affecte les zones que les chebabs ont l’habitude d’attaquer, il est donc difficile de distinguer ce que fuient les Somaliens. »
Abdelrahman Yusuf, 9 ans, appartient à ces masses sans cesse déplacées, une bâche estampillée de logos des Nations unies pour tout logis. Son jeune corps et son visage poupin sont couverts de cicatrices. Sa main gauche s’est recroquevillée sous la chaleur d’un obus. « Notre maison a été bombardée par les chebabs. Tout a brûlé. Son grand-père et son petit frère sont morts sur le coup », raconte Safiya Dahir, la mère du rescapé.
Dans la cour de l’école primaire de Dollo Ado, où elle est réfugiée, elle se trouve confrontée à un nouveau dilemme. Les autorités viennent d’annoncer le retour des élèves dès le lendemain, sans offrir pour l’heure d’alternative aux déplacés. « J’espère que notre demande d’asile sera acceptée », implore celle qui rêve de reprendre sa carrière d’infirmière. Le temps presse. Car la détresse de ces populations fait planer la menace des mariages infantiles et de toute forme d’exploitation, comme la prostitution. « Avec la sécheresse et maintenant les inondations, le peu que ces familles possédaient a été anéanti », dénonce Johannes Zech.