Le phénomène des lanceurs d’alerte témoigne de la maladie de la démocratie

Durée de lecture : 4 minutes

20 décembre 2013 / Barnabé Binctin (Reporterre)

Nucléaire, gaz de schiste, perturbateurs endocriniens : sans lanceurs d’alerte, la situation serait encore pire que ce qu’elle est. Un colloque a réfléchi à leur rôle dans un système de décision de moins en moins démocratique.

La philosophe Catherine Larrère rappelait récemment qu’être écologiste, avait d’abord été d’être lanceur d’alerte, tels Aldo Léopold ou Rachel Carson. Le rôle des lanceurs d’alerte reste toujours aussi important, qu’il s’agisse de l’énergie nucléaire, des OGM (organismes génétiquement modifiés), du gaz de schiste, des perturbateurs endocriniens ou des ondes électromagnétiques.

Mais leur reconnaissance par la société politique est toujours aussi difficile, comme l’a montré le colloque organisé, mardi 17 décembre, par la Fondation Sciences citoyennes, sur le thème « Alerte, expertise et démocratie ».

Pour Michèle Rivasi, qui est passée de l’expertise indépendante avec la CRIIRAD (Commissionde recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité) au jeu institutionnel avec EELV (Europe Ecologie Les Verts) dont elle est députée européenne, le problème tient à la « gadgétisation » des processus de concertation publique :

« On organise des grandes conférences citoyennes pour l’aide à la décision, mais… la conclusion est prête avant même les débats. C’était le cas avec la commission nationale de débat public sur les EPR, comme avec celle sur les déchets radioactifs. A chaque fois, on instrumentalise les processus participatifs. La seule commission qui ait réellement pris en compte l’avis citoyen est celle qui concernait les lignes haut-tension dans les gorges du Verdon… et à la fin, le projet a été annulé ».

Des outils de concertation existent, comme le référendum, facilement utilisable à l’échelle municipale. Mais « les politiques ont peur du débat public, de ce qu’il peut faire advenir. Alors ils prennent la décision en amont. Les rencontres entre partenaires ne sont que du ‘blabla’. On a un vrai souci dans les neurones de la gouvernance de la politique française ».

Un homme dans la salle rappela l’issue du référendum sur le traité européen. Refusé par les peuples français, irlandais et néerlendais en 2005, ce traité a quand même été imposé sous l’habillage du Traité de Lisbonne. Selon Michèle Rivasi, les conséquences sont profondes, à travers une défiance grandissante à l’égard du monde politique : « Les politiques sont les premiers responsables de la perte de crédibilité dont ils sont victimes aujourd’hui ».

De leur côté, les lobbys infiltrent les lieux officiels d’expertise scientifique, comme l’a montré Martin Pigeon de Corporate Europe Observatory (Observatoire des multinationales européennes). A travers une étude publiée récemment, il s’est intéressé aux liens d’intérêts des deux cent dix scientifiques siégeant à l’Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA) :

« Le résultat est plus grave que ce que nous imaginions : 58 % des experts ont des liens d’intérêts – souvent financiers – avec des entreprises commerciales dont les activités correspondent au champ d’investigation de l’EFSA ».

L’enjeu réside aujourd’hui dans l’indépendance de l’expertise scientifique : « C’est un schéma typique de l’oligarchie. Les politiques s’appuient pour prendre leur décision sur un discours présentant la science comme source de vérité et de neutralité. Mais de quelle science parle-t-on ? Lorsqu’elle fait allégeance aux intérêts commerciaux, l’objectivité n’existe pas ».

Le domaine des OGM en est peut-être l’exemple le plus significatif. Eric Meunier, rédacteur au site Inf’OGM qui propose une information indépendante sur ce thème, constate cette manipulation de l’expertise :

« Les entreprises d’innovation en biotechnologie édictent elles-mêmes, à travers ces organismes, les règles de mise sur le marché, et dans le même temps, on refuse la parole aux citoyens et aux gouvernements sous prétexte que l’expertise scientifique leur ferait défaut ».

Conclusion générale : face aux poids des intérêts établis, le travail des lanceurs d’alerte est essentiel. Et rappelle combien la question de la transparence est fondamentale en démocratie : qui prend véritablement les décisions, en tenant compte de quels avis, avec quel financement ?



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Lire aussi : Au Japon, une loi liberticide est imposée par le gouvernement nucléariste

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photo : « Truth is not a crime », « la vérité n’est pas un crime » : TV5

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